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litterature
Par François Mathieu |
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Aux premières tombées des feuilles de marronniers, les romans sortent en nombre des machines poussées à bout de leur mécanique.
Cette année dans l'inquiétude d'un marché de l'édition en recul.
Mais la littérature ne s'en soucie pas.
L'édition ne se porte pas bien. Serge Eyrolles, président du Syndicat national de l'édition (SNE), résumait ainsi la situation dans un entretien donnée à Livres hebdo (1): " 1997 est une année à marquer dans les annales. C'est la plus mauvaise depuis six ans que je préside le SNE. Les ventes reculent, les retours augmentent, on assiste à une désaffection en librairie où les gens n'achètent pas ". En chiffres, cela se traduit par une baisse des ventes au détail d'environ 4 à 5% pour la quasi-totalité des catégories, à l'exception de la bande dessinée (2) et du livre de poche et une baisse du chiffre d'affaires des grandes maisons d'édition de 8 à 10%. La production des nouveautés ayant augmenté de 16% par rapport à l'année précédente, les retours d'invendus ont augmenté de 4% au premier trimestre (comparaison faite avec la même période de 1996). Quand on sait que cette situation ne déroge pas aux deux années précédentes, on comprend l'inquiétude ambiante. Deux événements ont surgi, caractéristiques de l'état de crise de l'édition: le projet Ariane de centralisation des commandes mis en place par la FNAC et la mise en redressement judiciaire du groupe Maxi-Livres/Profrance (leader de la distribution de livres neufs à prix réduits) et donc de Distique, distributeur de 260 " petits éditeurs ". La grande surface étant devenue " la référence en matière de vente au détail " (3), le projet Ariane partage la vente au détail en deux parties: les best-sellers, désormais traités industriellement, et tout le reste.5% des titres, livres à grande rotation et livres dits " indispensables ", représentant 60% du chiffre d'affaires, seront gérés à partir d'un centre unique constamment accessible aux lecteurs. Ce système qui fonctionnera à plein l'année prochaine ne peut qu'inquiéter encore plus les petits éditeurs, qui peuvent craindre n'entrer que rarement dans le cercle des élus. Ces mêmes petits éditeurs ont subi de plein fouet le redressement judiciaire de Maxi-Livres prononcé le 7 mai dernier: le gel de Distique les a privés de quatre mois de vente et les a donc contraints à restreindre drastiquement leurs programmes éditoriaux. Cependant, leurs espoirs peuvent désormais se fonder sur l'autorisation de cession - après découpage du groupe - donnée par le tribunal de commerce de Lyon le 12 août, de Dystique au groupe Latingy.
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Renforcement de la culture dite " du poche "
Au niveau du phénomène social, cette situation se traduit par un renforcement de la culture dite " du poche ". Le livre à 10 francs et le dictionnaire à 99 francs ont bousculé un certain équilibre. La masse des lecteurs n'a certes guère changé, mais on attend de plus en plus qu'un livre sorte en poche pour lire une oeuvre récente, sans oublier que se dessine, de plus en plus nettement, un profil du lecteur " zappeur " qui achète des livres bon marché comme n'importe quel autre produit. D'où la nécessité pour les éditeurs, s'ils veulent " faire du chiffre ", de traiter plus que jamais la littérature en marchandise et d'industrialiser la distribution. Dans le même temps, le SNE constate que le livre n'occupe que la septième position parmi les loisirs des adolescents, qu'à la télévision les émissions littéraires se raréfient en même temps que les références au livre, que les emprunts en bibliothèque augmentent considérablement, qu'une solution nationale en matière de photocopillage par l'Education nationale continue à manquer et qu'il y a enfin surproduction de livres dans certains domaines. Dans ces conditions, Serge Eyrolles peut dire: " Il nous faut prendre conscience que nous traversons une situation grave, où la défense de l'écrit devient un enjeu essentiel." C'est dire que l'on attend avec intérêt les déclarations sur l'écrit du nouveau ministre de la Culture. Si l'on avait parlé d'avalanche pour caractériser la rentrée romanesque 1996, la présente rentrée (d'août à novembre) voit la production se réduire, avec 62 titres en moins. On compte tout de même 488 romans, nouvelles et récits français ou étrangers (550 en 1996) pour 87 éditeurs (96 en 1996). Les romans se répartissent en 270 titres français (297 en 1996), dont 63 premiers romans (contre 74), et 139 romans étrangers (50 de moins). Nul doute possible: ce rétrécissement traduit en partie la situation décrite ci-dessus. Fayard, Actes Sud, Albin Michel, le Seuil et Grasset publient chacun entre quinze et vingt titres nouveaux. Ces mêmes " grands éditeurs " sont nettement moins audacieux en matière de nouveaux romans, laissant ici les places de choix à Balland et Le Cherche Midi (3 titres chacun). Le terroir, le passé (historique), l'amour (avec sa variante érotique), le sexe et la violence sont les thèmes dominants. Les traductions ménagent peu de surprises, tout en se diversifiant quelque peu. L'anglais (77 titres) domine largement, mais en laissant une belle part à des auteurs irlandais, australiens et néo-zélandais. L'hébreux est bien représenté (7 titres). L'espagnol et l'allemand (10 titres), l'italien (9) et le russe (5) précèdent les pays asiatiques (11) et la Scandinavie (7).
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Le critique pris entre " valeurs sûres " et découvertes
On imaginera la tâche du critique ou du chroniqueur littéraire en ces temps de rentrée, pris entre les " valeurs sûres " (position peut-être confortable) et les découvertes (qui peuvent prendre du temps...). Ne le cachons pas, il y a des noms qui accrochent, des noms que l'on attend. On peut penser qu'il n'est pas juste de commencer par eux, il n'empêche que l'on est rarement déçu. En tête de tous, le chroniqueur attend le Jardin des plantes de Claude Simon (Minuit) qui se présente comme l'amalgame de fragments d'une vie d'homme au long du siècle et aux quatre coins du monde. Puis il retrouvera (lequel ouvrir avant les autres, quand on sait le travail d'écriture qu'un roman réussi signifie ? Que d'injustices il commet en fonction de ses humeurs, de ses goûts, de ses rencontres...de son quotidien!) pour de nouvelles impressions nourries à des souvenirs de lecture plus anciens: Pierre Bergougnioux (l'Empreinte, éd.du Laquet), Michel Besnier (la Roseraie, Fayard), Rachid Boudjedra (la Vie à l'endroit, Grasset), Jean-Pierre Chabrol (les Veillées de la colère, Laffont), Michel Chaillou (le Ciel touche à peine terre, Le Seuil), Bernard Chambaz (la Tristesse du roi, Le Seuil), Raphaël Confiant (Régisseur du rhum, Ecriture), Patrick Drevet (le Corps du monde, Le Seuil), Hubert Haddad (la Condition magique, Zulma), J.-M. G. Le Clézio (la Fête chantée, Le Promeneur), Daniel Pennac (Messieurs les enfants, Gallimard), Claude Pujade-Renaud (le Sas de l'absence, Acte Sud), Jacques Roubaud (le Chevalier Silence, Gallimard), Paul-Louis Rossi (la Vie secrète de Fra Angelico, Bayard éditions/Centurion), Danièle Sallenave (la Fabrique d'une âme, Bayard éditions/Centurion), François Taillandier (Des hommes qui s'éloignent, Fayard), Jean Vautrin (Un monsieur bien mis, Fayard). Dans le domaine étranger, comme pour le roman français, il y a les noms connus dont on attend chaque année une nouvelle oeuvre traduite. Le Seuil nous annonce un nouveau John Le Carré, le Tailleur de Panama. Plusieurs traductions du russe sont attendues dont le cinquième volume de la Roue rouge d'Alexandre Soljenitsyne, Mars dix-sept: troisième noeud (Fayard) et des Mémoires du poète soviétique David Samoïlov (Fayard). Le domaine allemand constituera sûrement un point fort de la saison avec le Syndrome de Kitahara de Christoph Ransmayr (Albin Michel); les Cahiers de Gustav Anias Horn (première partie): Fleuve sans rives (deuxième volet) de Hans Henny Jahnn (José Corti); Médée de Christa Wolf (Fayard); Moi de Wolfgang Hilbig (Gallimard); et Nuit transfigurée de Libuse Monikova (Hachette littératures). Puis (mais sans que surtout l'on y voie un ordre d'importance) l'Ile du Cundeamor (trad.de l'espagnol - Cuba) de René Vasquez Diaz (José Corti); le cinquième volume des OEuvres dont Novembre d'une capitale (trad.de l'albanais) d'Ismaël Kadaré (Fayard); la Vigne des morts sur le col des dieux décharnés (trad.du japonais) d'Akiyuki Nosaka (Philippe Picquier); les Mille et une nuits (trad.de l'arabe) de Naguib Mahfouz (Sindbad); l'Alternative (trad.de l'anglais) de Taslima Nasreen et Rencontres et visites (trad.du tchèque) de Bohumil Hrabal (Laffont). Bref, de quoi occuper nombre de soirées non cathodiques. |
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1. Serge Eyrolles, "Je suis inquiet pour l'avenir", Livres hebdo, n° 254, 20 juin 1997. 2. " Seule la bande dessinée échappe à la baisse générale des ventes ", Livres hebdo, n° 250, 23 mai 1997. 3. François Rouet, statisticien et économiste au service des études du ministère de la Culture, cité dans " Et si on remettait tout à plat ? ", Livres hebdo, n° 254, 20 juin 1997.
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