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SOCIETE
Par France Morel |
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Entretien avec Louis Bodin* Voir aussi Intellectualité: défense et illustration |
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Si l'université demeure la " fabrique des intellectuels ", peut-on encore parler, sans se poser de questions en relation avec l'évolution des professions et des pratiques culturelles, de l'existence même des intellectuels ? Un livre aborde ces mouvements.
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Les intellectuels existent-ils ? " (1), pourquoi une telle question ?
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Louis Bodin : Régis Debray avait relancé le débat autour des intellectuels il y a environ une vingtaine d'années s'en prenant aux analyses de Raymond Aron.
Sans déboucher toutefois sur une approche nouvelle du sujet.
Puis, des recherches plus historiennes sont intervenus, notamment l'ouvrage de Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, les Intellectuels de l'affaire Dreyfus à nos jours, inventaire précis et utile.
Il faudrait surtout évoquer les travaux sociologiques de Pierre Bourdieu, en particulier les Héritiers, qui est un livre pionnier, et jusqu'à Homo academicus qui parachève un cycle de recherches.
Plus récemment, Christophe Charle, historien proche de Bourdieu, a publié la Naissance des " intellectuels " aux Editions de Minuit, autour du " moment Dreyfus ", moment clé dans la transformation de la société fançaise.
L'appellation d'" intellectuel " se fixe alors, avec une signification idéologique et un sens sociologique.
Par principe je refuse toute définition a priori du terme intellectuel: cette approche est pleine de dangers et ne permet pas de circonscrire la totalité du domaine.
Alors que toute la littérature sur le sujet fait comme si l'existence des intellectuels était une évidence, il m'a semblé nécessaire de poser la question.
Si l'on parle des intellectuels uniquement en termes politiques et idéologiques, le risque existe de se cantonner à une couche relativement superficielle de ce qu'on pourrait appeler dans cette optique l'intelligentsia.
Je récuse en conséquence le terme parfois utilisé de " clerc ", qui donne une vision restrictive du sujet, généralement portée par les médias: intellectuels signataires de pétitions, prenant la parole, intellectuel " de type Sartre ".
Bien sûr, Sartre a été bien plus que les images qu'on en a données: il a entrevu la difficulté de caractériser la situation d'intellectuel en France, notammenten ce qui concerne les rapports entre l'écrivain et l'intellectuel; il est toutefois resté prisonnier de la rhétorique de l'engagement, rhétorique qui a contribué à masquer la réalité de changement.
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Vous revenez beaucoup dans votre livre, c'en est l'axe majeur, sur l'importance de l'université dans la formation des intellectuels...
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L.
B.: Les racines de " l'intellectualité " plongent dans l'université, dans l'école.
L'université est le lieu de formation des connaissances, du savoir, en partie aujourd'hui des savoir-faire.
La " profession " est aussi un point d'amarrage essentiel pour cerner la question des intellectuels.
Les professions dites jadis " intellectuelles " ne sont plus seulement des catégories socio-professionnelles (enseignants, haut fonctionnaires, avocats, juges, médecins, ingénieurs, etc.) mais pensent se retrouver comme en surpression dans une " intellectualité " d'origine et de fonction.
C'est un des aspects intéressants de l'évolution de la formation sociale dans les dernières décennies.
Tous les médecins ne sont pas des intellectuels, dira-t-on.
Mais si l'on ne prend pas en compte l'ensemble des professions médicales pour ne privilégier que les grands patrons de la médecine française, les " têtes d'affiche ", on ne saisit pas l'ampleur du travail intellectuel effectué dans le domaine médical qui a radicalement évolué avec les raffinements de la médecine hospitalière et les avancées de la recherche.
Autre point, le déterminant culturel.
Depuis quelques années, l'axe culturel a pris, dans les pratiques individuelles et les politiques publiques, une importance qu'il n'avait pas précédemment en tant que tel.
Le développement de la muséographie, des expositions de peinture, etc.entre autres, en témoigne de manière éclatante.
La formation sociale actuelle, dans laquelle les intellectuels tiennent leur place, est faite de ces éléments, sans parler de l'économie, mais c'est une autre affaire.
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Vous rappelez que l'expression des intellectuels a longtemps été liée au rapport qu'ils entretenaient, positivement ou négativement, avec le communisme et plus particulièrement avec le Parti communiste, dans un mouvement contradictoire d'attraction/répulsion...
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L.
B.: Il me semble que ces relations sont en grande partie annihilées, surannées, apaisées peut-être.
Le livre de François Furet, Le passé d'une illusion, (le passé et non la " fin " d'une illusion, comme on l'entend trop souvent), marque une modification des bases de la vie intellectuelle qui ne renvoie plus à ces grandes références.
Les modes de fonctionnement intellectuels sont désormais divers, ne s'attachant plus à un système, à une organisation mais découlant d'une recherche effectuée de l'intérieur de la société, proche de la réalité et de surcroît dans un moment de crise, de désarroi.
Cette attraction des intellectuels non communistes pour le Parti communiste et le communisme a été l'occasion de grands débats.
Il est évident que l'assimilation parti communiste-parti de la classe ouvrière a été très importante à la Libération.
Il n'y avait pas seulement intellectualisme ou sentimentalisme mais prise de conscience proprement sociologique.
Les éléments de la rupture se dessinent ou s'accentuent après 1956.
La floraison de revues témoigne alors de ce double intérêt.
La guerre d'Algérie a ensuite permis aux intellectuels français de se retrouver dans la défense d'une cause.
Je pense, c'est une hypothèse, que La question de Henri Alleg, a été l'occasion pour un certain nombre d'intellectuels, orphelins de leur compagnonage antérieur, de renouer avec un nouvel engagement politique fort.
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A notre époque, l'intellectuel sensible à la " rhétorique de l'engagement " n'a pas disparu.
Il semble plutôt cohabiter avec l'intellectuel attaché à son " métier ", comme s'il ne s'agissait souvent que d'une seule et même personne.
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L.
B.: Le mouvement des cinéastes et son extension ont été plus qu'un afflux de signatures, bien qu'il n'y ait pas eu, comme avant et pendant le Front populaire, la création de Comités de vigilance ni de manifeste des 121, comme pendant la guerre d'Algérie.
Le mouvement des cinéastes tient certes de l'opportunité mais il partait d'une impulsion originale et était porteur d'un sens nouveau: les conditions de l'exercice du métier leur ont fait découvrir l'absurdité et l'injustice de dispositions contenues dans la loi Pasqua et les projets de loi Debré.
Il faut noter, signe des temps, que ce sont des gens du spectacle, de l'image qui ont lancé la protestation.
Les écrivains, les enseignants, les bibliothécaires, les journalistes, les juges et bien d'autres ont suivi dans un déferlement de listes.
Ce mouvement diffère à bien des égards de celui des intellectuels dreyfusards, mobilisés pour défendre des valeurs " universelles " après avoir acquis suffisamment d'influence, de prestige, pour en figurer comme porte-drapeaux.
Depuis quelques années, on vient d'en faire l'expérience, la figure que Michel Foucault avait esquissée prend forme, celle de " l'intellectuel spécifique ", qui à partir de son travail découvre qu'il ne peut avoir de connaissance de ce qu'il étudie que s'il s'implique socialement, voire politiquement.
On s'éloigne de l'intellectuel de la " transcendance ".
La mobilisation des cinéastes se rapproche de celle des femmes au sujet de l'avortement: elle partait d'une implication personnelle directe." Nous avons toutes avorté ", disaient-elles; la réaction des cinéastes est similaire: " Nous avons tous hébergé des sans-papiers ".
Cette implication relève d'une avancée importante dans l'engagement; elle s'était déjà produite pendant la guerre d'Algérie quand les appelés, soutenus par les " 121 " refusaient de partir ou de combattre, manifestant une sorte de droit à l'insoumission.
Il reste que l'évolution n'est pas linéaire et ne connaît pas de sauts brusques.
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Quand les médecins et les internes défendent l'éthique médicale face à des projets dont ils craignent qu'ils la bafouent, ils renouent avec des positionnements politiques.
Peut-on encore parler d'intellectuels de " gauche " ?
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| L. B.: Du point de vue que j'adopte, la question de l'intellectuel de gauche ou de droite, n'est pas pertinente et elle le sera de moins en moins. J'en donnerai un exemple autre que celui que vous évoquez: les professions judiciaires ont connu une transformation très importante depuis ces dernières décennies, l'Ecole nationale de la magistrature a permis la formation des professionnels de la justice à la réalité sociale. L'intervention du juge dans une affaire financière a une incidence politique. Il ne s'agit pas pour lui d'un " engagement " au sens où on l'entend traditionnellement mais il est très exactement dans la position de l'intellectuel spécifique. Est-il de droite ou est-il de gauche ? Cela n'a pas immédiatement d'importance. C'est éventuellement aux forces politiques de remettre cette intervention dans les formes politiques appropriées.n |
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* Spécialiste d'histoire culturelle, Louis Bodin a été enseignant à l'Institut d'études politiques de Paris et a longtemps dirigé les Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. 1. Parution le 5 septembre, Bayard Presse.
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Intellectualité: défense et illustration
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Ce concept d'intellectuel, auquel je m'affronte ici, m'a toujours gêné. Qu'est-ce qu'un intellectuel ? (...) Je parlerai plus volontiers de l'intellectualité qui traverse la société ", développait, en 1991, Félix Guattari, à la Maison des Ecrivains, après que Michel Foucault ait dévoilé les traits de " l'intellectuel spécifique ". A la lumière de ces recherches, Louis Bodin a rencontré les intellectuels d'aujourd'hui là où ils se trouvent, sans 3. Si bien que sur un terrain piégé par l'aura de " l'intellectuel dreyfusard " traditionnel, d'un Sartre mythique ou de telle vedette, médiatisée par les chaînes de télévision, il aura fallu beaucoup de rigueur pour débusquer, sorti de l'université, l'intellectuel contemporain, producteur et diffuseur de biens symboliques, certes, mais ô, combien marqué par son métier, le professionalisme et l'attachement à l'éthique. Voici Michel Foucault et sa figure de l'intellectuel spécifique. Voici aussi la vie d'aujourd'hui, ses conflits, ses acteurs et l'analyse irradiante de Guattari. Le cinéaste, le médecin, l'ingénieur ont trouvé leur place dans l'intelligentsia, le cercle s'élargit, se professionnalise: " l'intellectuel individuel est devenu insaisissable, il ne peut se définir qu'au pluriel ". Il reste que pour Louis Bodin, l'université se trouve toujours " au coeur du dispositif constitutif des intellectuels dans la désignation contemporaine du terme ". Une " nouvelle intellectualité " est née, y compris dans sa dimension internationale, celle de " la compétence et de l'expertise appliquées à des questions du temps ". Il s'agit de travailler dans le moyen terme à " rendre nos cultures intelligibles ". Les " chasseurs d'absolu ", les " intellectuels de la transcendance " auraient-ils disparu ? Pour Louis Bodin, si les modes d'existence soumis aux aléas de l'histoire se trouvent modifiés, l'héritage culturel demeure. La pratique de questionnement des savoirs passés, l'élaboration de ceux à venir, l'engagement connaissent des hauts et des bas. Les facs et l'Ecole Normale ne donnent pas tous les jours naissance à des Sartre, Aron, Foucault, la science à des Axel Kahn ou Gilles de Gennes, les arts à des Xénakis, Rivette, Daquin, Mnouchkine, etc. Mais désormais intellectuel s'écrit au pluriel. La défense de l'université comme matrice de ces questionneurs futurs que sont les intellectuels, l'état des lieux historiquement informé, englobant une " revue des revues " (qui laisse rêveur sur la variété des supports de débats d'antan), relancent un intérêt qui ne se dément pas pour le sujet.n F. M. |