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ENSEIGNEMENT SUPERIEUR
Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Alain Hayot* |
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L'embauche annoncée de jeunes chercheurs, de nouveaux postes de maîtres de conférence, de personnels de services ne peuvent masquer des ambitions qui restent grandes pour un enjeu national.
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Comme tous les autres ministères, Claude Allègre, ministre de l'Education nationale et de la Recherche, ne risque-t-il pas de se trouver en butte à la politique de réduction des déficits ?
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Alain Hayot : Pacte de stabilité oblige, les lettres de cadrage, après les arbitrages rendus par Lionel Jospin, vont donner la priorité à des redéploiements au sein des budgets avec, pour ce ministère, des moyens constants.
Or, quelle que soit l'intelligence de ces redéploiements, malgré les intentions du ministre de réorienter son budget sur des bases intéressantes, il sera impossible d'amorcer une réponse aux revendications essentielles ou une mise en oeuvre des annonces qui nous sont faites.
Cela dit, si nous considérons que les moyens ne sont pas à la hauteur, nous adopterons cependant une attitude constructive qui tendra à favoriser l'intervention des universitaires et des personnels dans la définition même des objectifs et la mise en oeuvre d'une nouvelle politique, afin de créer des emplois, revaloriser la citoyenneté, assurer un développement durable.
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Quels grands chantiers le gouvernement devrait-il ouvrir ?
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Alain Hayot : La formation initiale comme la formation continue des salariés passera par l'Enseignement supérieur.
C'est déjà le cas mais le phénomène ira s'élargissant.
Nous sommes en présence d'un immense chantier de mutations, de rénovation, de réajustement de l'Enseignement supérieur aux mutations du travail.
En outre, les exigences de citoyenneté et les besoins en matière de culture, de production et de transmission de savoirs, contribuent à ce qu'effectivement l'enseignement supérieur constitue un enjeu national pour la jeunesse.
Ce chantier a été ouvert en partie par les enseignants du supérieur mais il manque cruellement de moyens pour être finalisé, moyens matériels et humains.
Un autre axe de travail pourrait répondre à cette question de société qu'est l'organisation d'une synergie entre formation-recherche et emploi.
On sait très bien aujourd'hui que l'innovation, la création, les nouveaux métiers, les nouvelles formes de travail passent par une articulation entre formation supérieure et recherche.
A la base se situe la reconnaissance des diplômes issus de la formation à la recherche et par la recherche, dans le secteur public, comme dans le privé.
Le développement de l'emploi scientifique dans le public s'impose dans ces conditions.
Claude Allègre annonce des créations d'emplois de chercheurs mais il faut aller plus loin puisque, pour renouveler l'emploi scientifique à niveau égal dans les laboratoires, il faudrait multiplier par trois ou quatre le rythme d'embauches.
Mais le secteur public ne pourra pas, par exemple, intégrer la totalité des docteurs et, de toutes façons, il serait bon que les docteurs issus de l'Université irriguent le tissu industriel et de services.
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Pour atteindre ces objectifs, ne faut-il pas innover en matière d'infrastructure ?
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Alain Hayot : Nous suggérons pour notre part la création d'un établissement public auquel les entreprises privées pourraient être associées, axé sur la recherche technologique.
Il permettrait de lever l'hypothèque qui pèse sur des organismes de recherche fondamentale, comme le CNRS, qui n'ont pas pour vocation la recherche appliquée.
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Quand Claude Allègre déclare qu'il subventionnera les laboratoires et non plus les programmes, n'est-ce pas déjà une garantie ?
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Alain Hayot : C'est bien un coup d'arrêt à la politique contractuelle s'il s'agit d'une redistribution à bon escient en direction des programmes propres aux laboratoires.
A condition de ne pas simplement conforter le pouvoir des directions de laboratoires et de favoriser, en leur sein, une réelle démocratisation.
Ainsi, la recherche fondamentale pourrait sortir de l'impasse dans laquelle elle se trouve depuis des années.
En revanche, il y a besoin d'élargir le champ d'un secteur de recherche technologique (il existe dans les entreprises ou sous forme contractuelle dans les laboratoires du secteur public), recherche appliquée, s'articulant aux besoins de la production et des services d'aujourd'hui.
Notamment vis-à-vis des PME qui n'ont pas les moyens de la recherche.
Créer un grand établissement public à la gestion duquel on associerait des entreprises et notamment les PME, dont la vocation serait strictement la recherche technologique, permettrait de libérer le développement de la recherche fondamentale tout en ouvrant de nouvelles perspectives pour la recherche appliquée.
Cette proposition d'un pôle public-privé mérite d'être discutée.
Sur le fond, elle introduit une dimension nouvelle, celle d'une relation public-privé, en terme de recherche mais aussi de formation.
Cette relation n'est pas uniquement conflictuelle, elle peut devenir productive. Les liens qui se nouent alors ne doivent pas être gérés en terme de concurrence mais d'efficacité sociale et de complémentarité. Pour cela, la relation public-privé doit être pilotée par une responsabilité publique. Il s'agit par exemple de donner l'occasion à l'université et aux grands organismes publics de recherche d'investir le champ énorme de la formation continue. Tout le monde s'accorde pour constater l'ampleur des dégâts provoqués par la gestion exclusive par les entreprises de la formation continue - gestion qui n'a pas répondu à ces besoins. Dans le même temps, on n'a donné aucun moyen au secteur public pour y répondre. Voici donc un grand chantier à ouvrir en donnant au service public non pas toute la place, mais toute sa place. La responsabilité publique pourrait s'exercer avec plus de maîtrise des projets à mettre en oeuvre.
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Mais certains pourraient craindre la " tutelle " du public, d'autres une " liaison dangereuse " du public avec le privé, d'autres opposer un a priori culturel, issu de l'expérience, et insurmontable...
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Alain Hayot : Par responsabilité publique, il faut entendre différents pouvoirs publics qui exerceraient à ces différents niveaux leur responsabilité.
La mixité public-privé est une question majeure qu'on ne peut pas contourner.
Elle pose effectivement le problème des échanges d'enseignants entre le privé et le public, celui des stages, de la formation continue, de la recherche et de la transmission des savoirs et des savoir-faire.
Pour qu'il y ait une réelle efficacité sociale en matière de mixité, il ne faut pas lui fixer, comme le veut le patronat, un objectif prioritaire de rentabilité financière, mais la réponse aux besoins du pays et de la jeunesse.
C'est à cet objectif qu'entend répondre le concept de responsabilité publique.
L'autonomie des établissements d'Enseignement supérieur, gagnée en 1968, est un point d'appui important pour la rénovation et la démocratisation des services publics de l'enseignement et de la recherche, outils essentiels à une telle politique.
Et les communistes sont décidés à participer concrètement, avec leur réflexion originale, aux grands chantiers à ouvrir pour changer.
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Vous dites démocratisation, Claude Allègre parle de débureaucratisation.
Voulez-vous dire la même chose ?
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Alain Hayot : Le besoin s'impose est aujourd'hui d'être effectivement plus efficace, d'augmenter la qualité et la justice sociale dans le service rendu.
Débureaucratiser, oui, mais en rénovant et démocratisant, ne relève pas d'effet de mode, ce qui garantit efficacité et justice.
La qualité dépend très largement des moyens que l'on va donner, mais aussi de la responsabilisation des enseignants et des chercheurs en matière de définition des objectifs et des contenus de formation.
La démocratisation est une condition de la qualité des formations supérieures.
L'utilisation des termes n'est pas neutre.
Ainsi celui de " massification " dans l'accès à l'Enseignement supérieur.
Il est péjoratif.
Nous savons en revanche que la majorité des jeunes de demain vont devoir passer par l'Enseignement supérieur pour être formés.
La question n'est pas de répondre à la " massification ", mais plutôt de garantir l'accès à un service public de qualité à tous ceux qui en ont besoin.
L'élaboration des politiques et de filières de formation, la révision des contenus, des programmes, la gestion des carrières sont à l'ordre du jour de cette démocratisation du service public.
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En quoi la démocratisation pourrait faire face au problème soulevé du contenu des formations initiales et universitaires ?
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Alain Hayot : En donnant aux enseignants l'opportunité d'exprimer le potentiel considérable dont ils sont détenteurs.
Cela suppose également une meilleure articulation entre le secondaire et le supérieur, qui n'existe pas actuellement, tant dans la définition des formations que dans l'orientation des futurs étudiants.
Par ailleurs, la redéfinition des contenus et surtout la finalisation professionnelle des enseignements supérieurs qu'on ne peut opposer à l'indispensable culture générale de base et à la formation citoyenne passent, à mon avis, par un débat qui ne concerne pas seulement les enseignants, mais tous les acteurs de la vie sociale, élus régionaux, entreprises, organisations syndicales, en regard des mutations du travail et de l'emploi.
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Comment abordez-vous un problème majeur pour les jeunes et leurs familles, celui de l'allocation sociale ?
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| Alain Hayot : Un fait nouveau émerge: les uns l'appellent " massification ". Je préfère parler de satisfaction des besoins immenses en matière d'enseignement supérieur aujourd'hui, avec la pluralité des attentes, la différenciation sociale des étudiants, l'aspiration à l'autonomie de la jeunesse, la durée des études. La nation doit voir dans la formation de sa jeunesse un élément essentiel d'élévation de son niveau culturel, social et démocratique ainsi que de la création et de l'innovation, et investir en elle. Il est temps de réfléchir à des formes de pré-salariat, avec certainement une priorité donnée à ceux qui en ont le plus besoin, mais il ne peut plus s'agir simplement d'une " bourse ". La société doit répondre à un impératif du troisième millénaire, l'impératif de l'intelligence qui passe par l'accès pour tous à une formation supérieure de qualité. Le statut social de la personne en formation, l'étudiant, doit être considéré sous cet angle. Il est grand temps d'ouvrir ce débat.n |
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* Universitaire, membre du comité national du PCF, chargé des questions de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. |