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Droite
Par Jean-Claude Oliva |
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La droite, sonnée, se remet mal du résultat des législatives.
Si, pendant la crise, la course au pouvoir continue, les réflexions politiques tardent à venir.
Des dossiers pourtant sont ouverts: la rénovation des partis de droite, les relations avec le Front national ou encore l'avenir des institutions de la Ve République.
Mais qu'est-ce qui est donc arrivé à la droite ? Détentrice de tous les pouvoirs, présidence de la République depuis 1995, majorité béton à l'Assemblée nationale depuis 1993, sans compter le Sénat, les conseils régionaux et généraux, les municipalités... Quels sont les ingrédients de son extravagante défaite lors d'élections législatives anticipées qu'elle a elle-même provoquées ? Quelques explications ont été émises par ses dirigeants, à vrai dire peu nombreuses et souvent à courte vue, même le Figaro l'a remarqué; dans son compte-rendu des Assises extraordinaires du RPR qui ont intronisé Philippe Séguin président du mouvement, " le plus surprenant au milieu de cette mise en scène déjà bien curieuse fut de constater que la plupart des responsables du mouvement gaulliste (...) se refusaient encore à clairement analyser les raisons de leur défaite ". Depuis silence radio, chacun s'efforce de tourner la page. Et de régler ses comptes. La rénovation de la droite, malgré quelques velléités démocratiques (" non il n'est ni sage ni juste en démocratie de penser que le peuple se trompe " s'emporte le député RPR, Bernard Pons, et le sénateur UDF, Jean-Pierre Fourcade, répond en écho " acceptons le fait que l'électorat est beaucoup mieux informé et beaucoup plus intelligent "), se résume à un jeu de chaises musicales entre...ténors. C'est qu'il y a une difficulté objective: selon un sondage Sofres-Figaro-Magazine, les électeurs de Chirac au second tour de l'élection présidentielle se reconnaissent pour 26% dans le terme " gaullisme ", pour 26% dans le " libéralisme ", pour 17% dans le " nationalisme " et pour 20% dans le " centrisme ". Sans compter la crise de sens: " être de droite, interroge Denis Tillinac (1), écrivain et représentant personnel de Jacques Chirac pour la francophonie, quand il n'y a plus de goulags à l'Est et de marxistes au Quartier latin, qu'est-ce que ça veut dire ? Rien." Le gaullisme poussé au bout de sa logique présidentielle peut alors se résumer à: " le peuple veut renouer avec l'autorité d'un chef qui lui garantisse la supériorité du bien sur le mal." Un fond idéologique d'autant plus mince qu'aujourd'hui le roi est nu, le président affaibli. Les commentateurs de droite essayent de minimiser l'ampleur de la défaite en incriminant - de façon assez cocasse, il faut bien le dire - le système électoral. La palme revient certainement à Charles Pasqua qui, ministre de l'Intérieur, avait été avec Robert Pandraud à l'origine de l'actuel découpage des circonscriptions ! Il n'hésite pas à déclarer à présent: " Il y a quelque chose qui n'est pas normal " dans le fait qu'avec 10% des voix le Parti communiste obtienne 37 élus tandis qu'avec 15% le FN n'a qu'un représentant, oubliant au passage que le PCF est toujours minoré (à la proportionnelle, il aurait une soixantaine de députés) et le RPR toujours majoré avec 140 sièges pour 15% des suffrages exprimés.
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Quand la constitution ne permet plus de contenir les aspirations populaires
Au-delà de cette saillie, un vrai débat s'est ouvert sur l'avenir de la Ve République. Les changements de majorité et donc de gouvernement à chaque échéance, la répétition des cohabitations minent un système censé assurer la stabilité de l'exécutif. Aussi le député RPR Pierre Mazeaud affirme que " nos institutions sont intrinsèquement bonnes " et qu'il faut donc...en changer ! Il se prononce, tout comme Alain Juppé, pour la réduction du mandat présidentiel à cinq ans. Pour Jean-Claude Casanova, professeur à l'IEP de Paris et directeur de la revue Commentaire (2) " la cohabitation constitue un problème politique crucial dans la mesure où il concerne la nature même de nos institutions (...) si le gouvernement se maintient cinq ans et mène une politique différente de celle qui serait souhaitée par le président de la République, l'esprit des institutions se trouvera transformé ". Dès lors que la constitution ne permet plus de contenir les aspirations populaires - n'est-ce pas le cas aujourd'hui ? A cet égard, l'ampleur du Non au référendum sur le traité de Maastricht avait été une première et sérieuse alerte -, il devient impératif pour le pouvoir d'en changer, mais comment ? Parions que cette question va agiter la droite un bon moment encore.
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Le " déficit démocratique " pendant du " déficit social "
De son côté, Alain Peyreffite, sénateur RPR, refait les comptes et euphémise la " déroute " en " accident malheureux " avant de plaider pour que " la droite parlementaire et singulièrement le RPR recouvrent leurs valeurs " et " n'insulte plus les électeurs du Front national ". Quoiqu'il s'en défende, il envisage une alliance - sous conditions - avec le Front national quand il affirme: " Tant que M. Le Pen est à la tête du FN, aucune alliance de la droite parlementaire avec ce parti ne paraît acceptable, ni par elle, ni par lui." Jean d'Ormesson plaide également pour la fin des " tabous " vis à vis du FN. Quant à Robert Pandraud, député RPR de Seine-Saint-Denis et ancien ministre de la Sécurité, il n'hésite pas à dîner avec Le Pen. Alain Griotteray, sénateur UDF du Val-de-Marne, approuve sans ambages l'idée de désistement réciproque lancée par le délégué général du FN, Bruno Mégret. L'opinion publique peut ainsi redécouvrir - avec effarement ? - la continuité idéologique qui relie la droite à son extrême et qui passe par des hommes comme Charles Pasqua, Robert Pandraud, Philippe de Villiers, et de multiples transfuges dans les deux sens comme Alain Peyrat, maire RPR de Nice, après avoir été longtemps candidat du FN, ou Yann Blot, dirigeant frontiste issu du RPR. Une continuité qui fut un temps occultée par l'instrumentalisation du FN opérée par François Mitterrand au plus grand profit électoral du PS dans les années 80. Reste que, selon un sondage Sofres-Figaro magazine, 70% des électeurs de Jacques Chirac au second tour de l'élection présidentielle ne veulent pas d'une alliance électorale entre les partis de droite et le FN. Et de nombreux dirigeants de droite refusent toute perspective d'alliance avec le FN. Bernard Stasi fustige " la moindre complaisance à l'égard de l'idéologie et du comportement du FN " (3). Nicolas Sarkozy " ne souhaite aucune alliance, d'aucune sorte avec le FN ". Pour Alain Juppé " là est la frontière, c'est une question de morale ". Le nouveau président du RPR, Philippe Séguin s'essaye à une synthèse, refusant à la fois " la diabolisation " et " des alliances plus ou moins voyantes " et cherche le remède " en clamant haut et fort notre refus de l'abaissement de la France ". D'évidence, au-delà du FN, un espace politique existe pour une droite populaire et autoritaire: la violence de l'exaspération sociale, les frustrations engendrées par les déclassements subis par une large population, conjuguées à une non-perception des causes de la crise et à l'absence de solutions alternatives conduisent à toutes les tentations autoritaires. Michel Vakaloulis, politologue et philosophe, introduit (4) l'intéressante notion de " déficit démocratique " pendant du " déficit social " pour caractériser la situation actuelle et la difficulté de construire une politique alternative. Par exemple, quand la perspective d'une société accordant à chaque enfant les moyens de son développement intellectuel apparaît peu crédible ou trop éloignée, il ne reste plus qu'à dénoncer l'imposture des pédagogues et à prôner le retour aux vrais enseignements ! Tillinac aura alors beau jeu de proclamer " le peuple veut renouer avec la patrie des maîtres d'école ". On pourrait prendre mille exemples quotidiens d'apparition - où on ne les attendait pas forcément - de solutions simplistes et autoritaires: du pain béni pour une droite intelligente, souhaitons qu'elle soit vraiment la plus bête du monde ! Elle a en tout cas du grain à moudre. |
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1. Dans sa " Chronique d'un désenchantement " parue dans le Monde. 2. Dans le Figaro-magazine du 5 juillet 1997. 3. Dans Témoignage chrétien du 5 juillet 1997. 4. Dans l'Humanité du 5 août 1997.
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