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Ville: sujets ou assujettis ?
Par Marjolaine Rauze * |
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L'intervention citoyenne n'est pas une sorte d'excroissance qui serait aux combats politiques ce que la cerise est sur le gâteau.
Un mode d'implication dans lequel le citoyen n'intervient qu'à la marge s'épuise vite.
Cette intervention doit être conçue comme nourrissant de manière multiforme un processus débouchant sur des décisions que les citoyens s'approprient parce qu'étant les leurs.
A l'échelle de la société, cette visée a une nette portée civilisationnelle.
Le rapport des citoyens avec ceux " qui décident " en serait bouleversé de fond en comble.
C'est nécessairement un renversement de perspectives pour ceux qui sont en charge de responsabilités.
L'édifice délégataire, dans toutes ses variantes, atteint ses butoirs historiques.
La société française aligne depuis vingt ans ses secousses pour le meilleur et pour le pire.
Le meilleur parce que les attitudes béates à l'égard des pouvoirs et des décideurs, quels qu'ils soient, ne sont plus de mise.
Echaudés, les Français sont devenus plus exigeants, demandent des comptes, sont moins à la recherche du " sauveur " sensé résoudre leurs problèmes et parler à leur place.
Il y a là matière à cultiver l'exigence montante d'une autre manière de faire de la politique.
Mais aussi, le pire, car la distanciation avec la politique telle qu'elle est perçue, faite de reniements et de déceptions, ajoutée aux formes aiguës de déstructurations sociales, ont alimenté les replis, le vote Front national, l'abstention, la non-inscription sur les listes électorales.
Ce noeud de contradictions n'est pas insurmontable. Cela implique de situer l'intervention citoyenne au niveau adéquat pour en faire un levier de dépassement des rapports sociaux existants. Cet enjeu balaye tout le champ d'intervention. Il ne saurait se réduire au " local " même si ce niveau, j'y reviendrai, est emblématique de fortes potentialités. De fait, les rapports qu'établissent les citoyens à l'égard des espaces de décision sont paradoxaux. Plus l'échelon apparaît à portée d'intervention (mairie, conseil général), le sentiment de pouvoir peser et compter est plus prégnant. Cela n'est pas sans ambiguïté. Ne demande-t-on pas aux maires un emploi, la sécurité, une école de la réussite ? Autant de domaines pour lesquels ils ne disposent pourtant que d'étroites marges de manoeuvre. Mais cette différenciation communément intériorisée entre " le pouvoir d'en haut " et " le pouvoir d'en bas " ne constitue pas un obstacle. Ce qui peut conduire les citoyens à considérer qu'ils peuvent, au total, compter réellement et à tous les niveaux, c'est l'expérience qu'ils tirent de leurs interventions. Là est la source dans laquelle ils peuvent puiser confiance dans leur propre force et lucidité sur la nature des résistances rencontrées. C'est dans ce cheminement qu'ils se frottent " aux pouvoirs ". Dès lors, qu'ils relèvent de l'Etat, du local, de l'entreprise, ou d'autres niveaux, c'est bien dans ce rapport, le plus souvent conflictuel, que peut grandir l'exigence d'une autre relation entre le peuple et ceux qui sont sensés les représenter et décider. Les formes innovantes d'interventions citoyennes sont issues de ce gisement. Songeons, par exemple, au mouvement des cinéastes contre les lois Debré, à la façon dont les luttes sociales depuis deux ans ont fait émerger de nouvelles pratiques, aux actions des sans-logis, sans-papiers, sans-emploi. Ces mouvements ont produit de la radicalité sur le fond comme sur la forme, et rendu insupportables les attitudes de ceux qui manient avec arrogance leur pouvoir, coupés des réalités et sourds aux préoccupations.
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Restituer du pouvoir d'intervention et de décision aux electeurs
Qu'est-ce donc aujourd'hui bien gérer pour un maire communiste ? C'est avant tout restituer du pouvoir d'intervention et de décision à ceux qui vous en ont confié. Une telle approche peut-elle déresponsabiliser des élus, qui, après tout, ont été choisis sur un programme pour lequel les électeurs leur ont " délégué " son application ? Précisément cette façon de concevoir le rapport " élu-citoyen ", " représentants-représentés " n'est-elle pas quelque peu étroite et, avouons-le, d'une assez faible plus-value citoyenne ? Certes, les élus tiennent leur légitimité du suffrage universel. A ce titre, le moment délégataire dans un processus démocratique (je me fais représenter par...) est un indispensable passage. Mais pour quel usage ? C'est à ce point précis que le champ des possibles s'ouvre. Il s'agit d'engager une relation directe du citoyen avec les enjeux tels qu'ils se posent. L'élu, le maire, dans ce cadre, se positionnent en relais citoyens par une attitude de mise en perspective et d'accompagnement des débats. Ce faisant, le rôle des élus ne se réduit pas à celui d'interface passif citoyen/société. Ils ont évidemment des responsabilités qui impliquent en propre des réflexions et des propositions. Mais tout réside dans l'ordre des facteurs. En mettant en rapport l'énergie que les élus consacrent à réfléchir entre eux et leurs collaborateurs, et celle qu'ils consacrent aux habitants pour élaborer et décider, on constatera que, d'une manière générale, le risque n'est vraiment pas de trop en faire en élaboration directe. La propension à " débattre " avec les gens sur des projets largement ficelés me semble être, en effet, encore une pratique dominante. La prise en charge à la source par les habitants d'une ville ou d'un quartier de leurs problèmes dits " immédiats " s'apparente-t-elle à un évitement des enjeux sensés être de plus grande envergure ?
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Des reniements qui ont nourri scepticisme et déception
Y a-t-il un critère absolu qui puisse définir ce qui est majeur ou secondaire ? Les élus sont bien placés pour savoir qu'un problème qualifié de secondaire peut mobiliser du monde, susciter bien des débats et des conflits. Un aménagement de quartier n'est pas en soi un enjeu stratégique. Mais quand cet aménagement dépossède les citoyens, qui peut penser dans ce contexte que ceux-ci puissent aller au-delà dans leur engagement ? Qui peut le plus peut le moins, dit-on. En l'occurrence, ne faut-il pas inverser la formule ? Une insuffisance de prise en compte de problèmes ressentis quotidiennement par les populations peut conduire à des enfermements politiques dommageables. Il n'est que de voir, pour ne prendre que l'exemple de l'insécurité, comment ce phénomène qui plombe certains quartiers amène des habitants à plier leur vision de la transformation de la société à ce seul credo. De là les fuites en avant extrémistes propices à renforcer le Front national. Les comités de quartier, le développement de la vie associative, des conseils municipaux ouverts aux interventions des habitants, les consultations, des élaborations budgétaires où les affectations des investissements sont décidés par les habitants eux-mêmes n'ont pas, en soi, la vertu de générer des prises de conscience plus amples. Mais ce déploiement citoyen ne nous en éloigne pas. C'est bien en partant des préoccupations telles qu'elles apparaissent et s'expriment que peuvent le mieux s'éclairer les responsabilités. Y a-t-il étanchéité entre les puissants mouvements sociaux qui se sont exprimés pour contester frontalement certains choix et la multitude d'initiatives qui se mettent en oeuvre dans les villes et les quartiers ? Et puis existe-t-il un type d'enjeu qui relèverait exclusivement d'un seul niveau de résolution ? Nous savons d'expérience ce que sont les imbrications multiples qui façonnent des comportements politiques à un moment donné. L'aspiration à plus et mieux de citoyenneté est une donnée qui ne cesse de croître. Elle est portée par une large diversité d'acteurs de la vie publique. Elle ne se décline pas pour tous sur un même registre. Les élus, particulièrement les élus locaux, ont à l'évidence une fonction spécifique d'entraînement. Mais les partis, les syndicats, les associations, le mouvement sportif, entre autres, jouent aussi un rôle. Leurs interventions par leur contenu et leurs objectifs se déploient de manière nécessairement différenciée. Qu'il existe, ça et là, la propension à opposer des pratiques de proximité (qui seraient efficaces) aux combats pour changer la logique des choix mis en oeuvre nationalement (qui seraient illusoires) est indéniable. Les pouvoirs en place n'ont-ils pas, eux-mêmes, privilégié ces approches pour mieux se disculper de leurs responsabilités, particulièrement en matière d'emploi ou de fiscalité ? Mais prend-on le contre-pied de ce fait, en faisant la fine bouche à l'égard de ce qui se met en mouvement sous le prétexte que leur charge contestataire n'aurait qu'une portée limitée ? Ne doit-on pas en vérité plutôt considérer que c'est dans une dynamique d'implication que la portée des interventions a le plus de potentialités pour progresser et s'enrichir ? Répondre par la négative à cette question, c'est d'une certaine manière s'en remettre à une hypothétique appropriation des leviers étatiques sensée apporter un changement de grande portée. L'attente " du grand soir ", évacuée douloureusement par la porte de l'expérience, reviendrait ainsi par la fenêtre du tout ou rien. Nul ne le nie: la politique, dans son mode de fonctionnement et de représentation, est en état de crise. Pas seulement parce que, depuis 1981, les reniements successifs ont nourri scepticisme et déception. Cet aspect a fonctionné à coup sûr comme un accélérateur mais n'en constitue pas l'explication centrale. L'inadéquation actuelle du champ politique (mais on pourrait l'élargir au champ syndical) avec les attentes de l'opinion tient à l'ampleur même des bouleversements contradictoires qui travaillent, bousculent et déstabilisent la société, l'entreprise, les institutions. En ce sens, tous les partis sont au pied du mur. Pour le Parti communiste, la question centrale qui lui est posée, c'est d'être en capacité de poursuivre et d'amplifier sa mutation. La construction d'une réappropriation citoyenne de la politique a besoin d'une composante communiste qui soit créatrice d'idées et d'expérimentations. Nous n'en sommes qu'au début de la mise en oeuvre de cette démarche. Mais déjà le regard intéressé que les Français portent sur nos évolutions témoigne que ce chemin est le bon. |
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* Maire de Morsang-sur-Orge. |