Regards Juillet-Août 1997 - Supplément

D'autres étonnants voyageurs...

Par Guillaume Chérel


A l'abordage !

Après avoir publié Cap sur la gloire, Capitaine de sa majesté, Mutinerie à bord, Toutes voiles dehors, En ligne de bataille, ennemi en vue, A rude école, et le Feu de l'action, une série romanesque contant les aventures du Capitaine Bolitho, Phébus nous offre En vaillant équipage, du même Alexander Kent; maître incontesté du genre maritime. A lire au bord de la mer, bercé par le ressac...en imaginant être en 1777 à bord d'un superbe voilier deux-ponts. Dans le même registre, le Faucon des mers, de Rafael Sabatini, est un chef-d'oeuvre, à l'égal de Captain Blood et Pavillon Noir, du même auteur (deux frères s'affrontent sur l'Océan). Enfin, Samuel Shellabarger écrivit Capitain de Castille en 1945. Plus qu'un excellent roman de cap et d'épée, il évoquait pour la première fois la conquête de l'Amérique par les Espagnols. En fait, le premier génocide de l'histoire: l'anéantissement de la civilisation amérindienne au profit des conquérants de la vieille Europe...n

Alexander Kent, En vaillant équipage, Phébus, 315 p., 139 F Rafael Sabatini, le Faucon des mers, Phébus, 330 p., 135 F Samuel Shellabarger, Capitaine de Castille, Phébus, 700 p., 169 F

 
Récits de voyage et aventures

Considéré comme l'un des meilleurs récits de voyage (en Orient) écrit en langue anglaise, Eothen (1844) fut le livre de chevet de Bruce Chatwin, Paul Theroux, Evelyn Waugh, Peter Fleming, Graham Greene, et Henry James. Il est l'oeuvre d'Alexander William Kinglake, l'un des pères du " travel-writing ". Plus grave, le Village oublié est le récit autobiographique de Theodor Kroger: un jeune prisonnier allemand, lors de la Grande Guerre, est envoyé au bagne en Sibérie. El Paso, de R. B. Cunninghame Graham (aristocrate écossais devenu anarchiste), était admiré par Joseph Conrad... C'est dire son talent. Il s'agit de quinze nouvelles qui évoquent le monde brutal de la pampa argentine, dans les années 1860-70. A l'époque où les fils de vaquero inventent le tango. L'auteur du Salaire de la peur, Georges Arnaud, a laissé deux autres romans du même tonneau, dont les Oreilles sur le dos (1953). Trois hommes et une femme sont en fuite (les Oreilles sur le dos: la posture du lièvre lorsqu'il est poursuivi) et empruntent la cordillère des Andes. Un récit entre Hemingway et Mac Orlan.n

Georges Arnaud, les Oreilles sur le dos, Phébus, 185 p., 119 F R. B. Cunninghamme Graham, El Paso, Phébus, 190 p., 119 F Theodor Kröger, le Village oublié, Phébus, 528 p., 159 F Alexander William Kinglake, Eothen, Phébus, 262 p., 129 F

 
Un bon rio tranquille

Les fans de la première heure (Merlin, Alizés, Archipel) ne seront pas étonnés de voir Michel Rio se tourner vers le roman Noir. Ecrivain inclassable, son dernier roman la Statue de la liberté nous entraîne une fois de plus dans les profondeurs philosophico-psychologique d'un maître du style. Avec Tlacuilo, cet amoureux de la mer se lançait sur le terrain du roman d'aventure. Cette fois, l'ironie est toujours présente (le héros solitaire est un géant, il tombe les femmes, boxe à merveille, tire plus vite que bon nombre...et joue du piano en virtuose !), mais derrière l'exercice de style se profile une attaque franche du système libéral. Francis Malone est un policier français de haut vol chargé d'enquêter sur la corruption liée à la drogue entre la France et les Etats-Unis. Né d'un père poète irlandais et d'une mère bretonne, notre héros parfaitement bilingue débarque à New York et se méfie de tout le monde. C'est un dur au coeur d'or, mais un anar qui croit aux vertus républicaines: " Le corollaire du marché hors la loi, c'est le banditisme. Le corollaire du marché dans la loi, c'est la corruption. On mesure le pouvoir à la capacité de jouer les deux rôles. Autrement dit, Monsieur le magnat, vous êtes le marché, vous êtes un bandit, et vous êtes le corrupteur..." n

Michel Rio, la Statue de la liberté, Seuil, 186 p., 89 F

 
Le bourlingueur de l'Internationale

Francis Pornon nous livre, avec le Beau Frank, la vie aventureuse d'un homme de l'Internationale, un roman utile. Outre ses qualités littéraires certaines, c'est à la fois un reportage historique et l'histoire tragique et belle, intense et romantique, d'un militant lambda emblématique de toute une génération. En suivant le parcours de ce " camarade ordinaire ", sillonnant les mers, pour colporter la bonne parole de la révolution russe, tous les rêves, mais aussi les désillusions des " partageux " sont passés en revue. L'utopie d'un monde meilleur vaut-elle de perdre sa jeunesse et son énergie ? La réponse est oui...mais. Remettons-nous dans le contexte historique. Nous sommes entre les deux guerres. Le fascisme italien et le nazisme allemand menacent. La révolution bolchevique entend faire régner le peuple des " damnés de la terre ". Puis ce sera la guerre d'Espagne (Frank croise la route d'Hemingway sur le front de Teruel, et rencontre le photographe Capa, dont il a vu les photo dans Regards). Puis viennent les combats de la Résistance.n

Francis Pornon, le Beau Frank, la vie aventureuse d'un homme de l'Internationale, le Temps des Cerises, 292 p., 120 F

 
I love you, I vole you...

L'homme descend du linge, c'est bien connu...", s'amuse Christian Laborde, auteur de la Corde à linge, l'histoire d'une flânerie singulière sur les chemins vicinaux de la France départementale. Il s'agit, en fait, de la satire d'une vie de satyre. Journaliste-pigiste de son état, Léonard Louna sort de chez lui, à vélo (symbole de liberté), les jours de grand vent. Il monte en direction des coteaux qui bordent le village où il habite et, littéralement grisé par le ballet des linges balayés par le vent, il repère " ses trophées ", s'en empare et les vole. Son fétichisme a une dimension religieuse. Il voue un culte à la soie, au linge, à la femme. A travers cette collection très privée il replonge en enfance et retrouve sa mère, et ses jambes sous la machine à coudre Singer. Une véritable partie de cache-cache s'engage entre le voleur et Judith, la fille du notaire, victime de choix. Le fait qu'il s'intéresse au " beau linge " n'est pas un hasard... Les ligues de vertu n'ont qu'à bien se tenir.n

Christian Laborde, la Corde à linge, Albin Michel, 229 p., 98 F

 


Michael Guinzburg, L'Irremplaçable Expérience de l'explosion de la tête, traduit par Daniel Lemoine.Gallimard-Série Noire, 328 p., 105 F

Ray King, Rêves pèlerins, traduit par Elisabeth Guinsbourg.Gallimard-Série Noire, 295 p.

Ronald Levitsky, Cet amour qui tue, traduit par Véra Osterman.Gallimard-Série Noire, 365 p..

George P.Pelecanos, Le chien qui vendait des chaussures, traduit par Laeticia Devaux.Gallimard-Série Noire, 286 p.

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