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NOIR
Par Hervé Delouche |
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Voir aussi La trame |
| Une caractéristique des romans de Jim Nisbet, c'est que dès les premières pages - qui sont comme des ouvertures - le lecteur se sent entraîné sur des territoires, de la conscience plutôt que de l'espace, qu'il n'avait jusque là pas explorés. Et que le sol risque de se dérober sous ses pieds d'arpenteur pourtant familier du polar, que l'aventure risque fort de ne pas se dérouler sans émotions fortes, sans effets secondaires... Qu'on en juge. Dans le premier roman publié en France de cet auteur né en Caroline du Nord en 1947, Les damnés ne meurent jamais (1981, traduction française 1990), les flics découvrent, à côté de l'appartement où une femme vient d'être assassinée de la façon la plus sanglante, quelques lignes tapées à la machine par un écrivain spécialisé dans les histoires d'horreur. Ces lignes - " J'ai toujours voulu écorcher vif une femme " - le rendent tout naturellement suspect aux yeux des enquêteurs. Et va s'ensuivre une enquête qui se transforme en plongée dans l'univers de violence " sociopathe " des bas-fonds de San Francisco, où les surprises et les halètements du lecteur prolongent ceux du détective Martin Windrow. Depuis ce livre, Nisbet a éliminé le private eye (qu'on retrouve tout de même dans le Chien d'Ulysse) de ses histoires." C'est une facilité que d'utiliser un privé, dit-il. Il y a d'autres problèmes à résoudre en tant qu'écrivain, et ce type de personnage a fini par me paraître un alibi." Mais le salutaire dérangement causé par ses choix de sujets demeure une constante. Ainsi, Prélude à un cri, que viennent de publier les éditions Rivages (1), débute par les désirs de drague d'un Américain moyen. Et il faut citer là un court extrait pour juger de la richesse de langue de l'auteur (traduit par Freddy Michalski) qui accompagne un propos d'une certaine crudité." Le vendredi soir était pour Stanley son soir à sexe, et la fellation maraudeuse et ambulatoire était l'idée qu'il s'en faisait. Pas la position du missionnaire, pas la sodomie, pas les grognements d'une entreprise athlétique, pas les grommellements théâtraux, pas la sueur glissant en rigole de la pointe de son nez, pas un voile de moiteur luisante au creux des petites fossettes d'une chute de reins, pas une couche circulaire, mauve avec fleurs de lys jaune pâle et miroir fumé encadré de laiton au plafond écarlate, pas de champagne ni de caviar ou tout un tas de commentaires adénoïdaux à propos de l'évocation par Debussy des fontaines sanglotant d'extase du poème de Verlaine, pas de coulures de cire de bougie chaude sur des tétons, pas d'exploits violents, nu sous imperméable, dans des cabines téléphoniques aux coulures de pisse comme autant de mesures à l'eau-forte: aucune de ces choses ne l'intéressait." Cela, ce foisonnement, c'est la touche Nisbet (grand lecteur du XIXe et admirateur de Huysmans et Stendhal...), teintée d'un très décapant humour noir. L'enfer sur terre (ce n'est pas un hasard si Nisbet dédie Prélude à un cri au regretté Robin Cook qui en fut un autre grand explorateur), cet auteur n'a pas son pareil pour nous y faire voyager. Et il faut citer à cet effet les hallucinantes cinquante premières pages d'Injection mortelle où l'on " accompagne " un médecin venu assister dans ses derniers instants un Noir innocent condamné à être exécuté dans un de ces sinistres couloirs de la mort, forme moderne et prétendument aseptisée de la barbarie. Homme au bout du rouleau, le doc Franklin Royce emploiera le reste de ses jours à chercher le vrai coupable, même si c'est sans espoir de retour. Parce qu'il faut crier pour donner un sens à sa vie. Parce qu'il passe l'Amérique au scalpel, parce qu'il nous met en face des démons de notre société comme de ceux que nous avons dans nos têtes, parce qu'il est aussi un vrai style, Jim Nisbet est aujourd'hui un des auteurs qui comptent. Encore trop peu lu aux Etats-Unis, c'est une joie pour nous qu'il soit reconnu ici où cet architecte ne se lasse pas d'admirer les entrées du métropolitain signées par Hector Guimard il y a presque un siècle. |
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1. Tous les ouvrages de Jim Nisbet en traduction française ont été publiés chez Rivages. Jim Nisbet, Prélude à un cri, Rivages thriller, 457 p., 149 F
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La trame
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Stanley, dans sa maraude, rencontre dans un bar une âme brune qui semble convenir à ses vues. Et plonge dans le cauchemar. Il se réveille vingt-quatre heures plus tard en plein Golden Gate Park. La femme a disparu, ce qui n'est rien. Mais des revendeurs d'organes au marché noir lui ont volé un rein: l'horreur. Et ce n'est que le début d'une quête qui va le mener à travers les divers cercles de l'enfer, jusqu'à un final mémorable mais qu'on ne peut raconter.n H. D. |