Regards Juillet-Août 1997 - Supplément

NOIR
Le roi des désaxés - James Crumley

Par Guillaume Chérel et Hervé Delouche


Entretien avec James Crumley
Voir aussi La trame

Né en 1939 à Three Rivers (Texas), James Crumley est un poids lourd (dans tous les sens du terme) du roman noir américain. Avant de s'imposer dans le genre, il a suivi des cours à Georgia Tech, grâce à une bourse ROTC (Reserve Officers Training Corps: régime correspondant pour nous au PMS. Préparation militaire supérieure). Après deux ans dans l'armée, il écrit son premier roman en 1969, One to Count Cadence (Un pour marquer la cadence, Gallimard). Après des études au Texas, dans l'Iowa, il enseigne la composition littéraire et la littérature à l'Université du Montana, l'Université de l'Arkansas, Colorado State, Reed College, à Pittsburgh, et à l'Université du Texas d'El Paso. Bref, le bonhomme a la bougeotte !... Il s'installe enfin à Missoula (Montana), tente de " s'échapper " sept fois (dixit himself), mais revient au bercail " pour voir la lumière de l'Ouest ". C'est là qu'il vit toujours aujourd'hui, en bas de la Rattlesnake Valley (la vallée des serpents à sonnettes). Pas étonnant que son dernier roman s'intitule: Bordersnakes (Les serpents de la frontière). Ses autres livres, Un pour marquer la cadence, le Canard siffleur mexicain, la Danse de l'ours, sont publiés chez Gallimard; Fausse Piste, Dernier baiser ou le Chien ivre, en 10-18 (Christian Bourgois), et Putes, chez Rivages/Noir. La particularité de James Crumley est d'être un auteur de roman noir, dont les protagonistes évoluent, à la fois dans un univers urbain et sombre, mais également dans les grands espaces, sous la lumière d'un soleil étouffant. Enfin, ses personnages ne tournent pas en rond, sur 10 km2: ils évoluent " on the road ", sur la route infinie de Jack Kerouac. Sa vision de l'Amérique est une vision subversive.

 
Vous êtes un des écrivains les plus anciens de Missoula (Montnana). Qu'est-ce qui vous a attiré dans cette ville de " rednecks " (péquenots) ?

 
James Crumley : Les habitants sont gentils... Tout a commencé avec le poète Richard Hugo. Il a enseigné dans les années 1964-66. Depuis, il existe une communauté d'écrivains dans cette petite ville. Nous nous voyons souvent, mais il n'y a pas d'école à proprement dire, évidemment. Chaque écrivain a son style... James Lee Burke, qui habite aussi là-bas, n'écrit pas comme John. A. Jackson. On s'y sent bien, alors on y reste, c'est tout. Cette ville m'a adopté. Il y fait bon vivre, niché entre les montagnes du Montana. Il y a de tout chez nous. Même un policier-écrivain, comme Robert Sioms Reid: c'est un bon gars...même s'il est flic ! J'ai été arrêté une fois en 1962, à Paris: Gare du Nord. J'avais de l'herbe sur moi... Mais on ne m'a pas mis en prison...

 
A la fois auteur de roman noir et écrivain " naturaliste ", vous sentez-vous résolument politiquement incorrect ?...

 
J. C : Absolument. Les écrivains n'aiment pas être catalogués. Ce sont les éditeurs qui organisent des catégories. Il y a de bons écrivains et de mauvais écrivains, et basta ! Je n'ai pas de problèmes avec la censure, sauf avec les féministes, parfois... Pourtant, j'aime les femmes à forte personnalité. Cette histoire de " polically-correct " c'est de la foutaise !

 
Vos références sont Mickey Spilane, Chandler ?...

 
J. C : Plus Spilane, non. Ma tante me l'a fait découvrir quand j'étais jeune. Chandler, OK ! C'est toujours une référence. J'écris ce que j'ai envie d'écrire. Mon fils le plus jeune vient d'avoir 14 ans. Le plus grand a 16 ans. Il faut que je gagne de l'argent, pour qu'ils puissent aller à l'Université. Et puis j'ai dépensé beaucoup d'argent dans mes divorces... J'ai en cours des nouvelles et un roman. Je crois écrire de la littérature sérieuse, sur des événements drôles et violents à la fois.

 
Comme vos héros, vous avez toujours été réfractaire à toute autorité...

 
J. C : J'ai appris à manipuler le système bureaucratique à l'armée. J'ai compris ce qui était bon pour moi. J'ai donc un peu triché à l'Université, avec les diplômes... Je n'aimais pas la fac. J'y ai enseigné, mais je ne pouvais rester plus de deux ans au même poste. J'ai toujours voulu écrire... Si je n'avais pas écrit, je ne sais pas ce que je serais devenu. Je ne suis pas fait pour enseigner. J'ai arrêté en 1966. J'ai écrit Un pour marquer la cadence, en 1967, mais j'ai mis deux ans à le faire publier.

 
Vous êtes un enfant de la génération 68: êtes-vous le seul gauchiste du Texas, traditionnellement réactionnaire ?...

 
J. C : Je ne suis pas le seul, heureusement. J'ai toujours été à gauche, presque anarchiste. Mes valeurs sont de ce côté-là. Pourtant, mes parents n'étaient pas politisés. Ils votaient rarement... Mes héros sont des hommes libres, mais ils n'ont rien à voir avec les milices fascistes, dites " freemen ", ou " survivalistes " du Texas. Ce sont des gens surarmés, dangereux, et complètement paumés... Ils ne font pas de politique: ce sont des criminels ! Comme Milo et Sughrue, mes personnages, je trouve que l'Amérique a changé. J'ai la nostalgie des années 60-70: la musique était bonne, même les hommes politiques me manquent: c'était plus fun ! On pouvait espérer un monde meilleur, rêver. J'étais un peu beatnick à l'époque. Maintenant, les mômes voudraient faire partie d'un gang: même à Missoula ! Il y a trop d'armes aux Etats-Unis... Il faudrait réguler la vente d'armes. J'écris d'ailleurs actuellement un livre qui se passe dans les années 60.

 


James Crumley, les Serpents de la frontière, traduit de l'américain par Nicolas Richard et Daniel Lemoine, Gallimard (Noire), 379 p., 130 F

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La trame


Comme d'habitude, chez James Crumley, on se vautre résolument dans le " polically-incorrect ": ça picole sec, ça fume des pétards, ça sniffe de la Coke, le sang gicle, les réparties ironiques fusent, et les femmes... Ben, faut pas trop les asticoter ! Elles sont généralement " mûres ", féminines, mais émancipées (pour ne pas dire plus). Pour la première fois, Crumley organise la rencontre, à Meriwether (double de Missoula), de Milo et Sughrue (entre 50 et 60 piges), détectives privés de leur état. Le premier demande au second de l'aider à récupérer l'argent légué par son père, que lui a piqué un banquier véreux. L'ami accepte, à condition qu'il l'aide lui-même à démasquer la bande de Mexicains qui a mis un contrat sur sa tête. Les deux compères enquêtent, au rythme de leurs bitures, dans tout l'Ouest des Etats-Unis. Inutile d'en raconter plus. Autant essayer de résumer un polar de Chandler. C'est parfois compliqué à suivre, mais faut se laisser entraîner: comme dans un " road-movie "... Les deux vieux, issus des années de liberté (les années 70), ont du mal à se faire aux années 90 (où le fric est roi), mais ils ont encore de beaux restes... Ils en prennent plein la gueule, mais rien ne leur résiste. Que ce soient les dealers, les politiciens faussement " démocrates ", les nazes d'Hollywood, ou les empêcheurs de respirer en paix. Tels deux adolescents attardés (les derniers beatnicks !?), ils semblent errer, comme des électrons libres, dans une société malade de ses excès (capitalistes, of course...).

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