Regards Juillet-Août 1997 - Supplément

BLANC
Le coureur des bois - Rick Bass

Par Guillaume Chérel


Entretien avec Rick Bass
Voir aussi La trame , Sur la piste des derniers grizzlis

Considéré comme le fils spirituel de Jim Harrison, ce jeune écrivain est né à Forth Worth (Texas) en 1958. Il a élu domicile dans les montagnes du Montana, avec sa femme et sa fille, et consacre le temps que lui laisse son activité d'écrivain à la défense de l'environnement. Géologue de formation, il fut prospecteur de pétrole le long du Mississipi avant d'être remarqué dès son premier livre (Oil Notes, Bourgois). Il s'est imposé en quelques années comme un des écrivains américains les plus originaux du moment: " Un jour, j'ai quitté le Sud. J'ai démissionné de mon travail et j'ai filé jusqu'au milieu des montagnes. Je n'en partirai plus "... Sa conquête de l'Ouest est d'ordre littéraire.

 
Lorsqu'on évoque " l'école du Montana ", est-ce tout bonnement parce que de nombreux écrivains y résident ? Ou pensez-vous qu'on puisse devenir romancier en apprenant à écrire dans un atelier spécialisé, comme on semble le penser aux Etats-Unis ?

 
Rick Bass : Certains vont dans cette région pour devenir écrivains. Moi, j'y suis allé pour vivre dans la forêt. J'ai découvert la littérature sur le tard, avec Jim Harrison et Thomas McGuane. Un ami libraire, dans le Mississipi, ne cessait de me dire: tu devrais lire ceci, tu devrais lire cela. Légendes d'Automne, de Jim Harrison, a été un choc émotionnel pour moi. Même s'il n'habite pas dans le Montana... Je n'ai pas appris à écrire dans une école. D'ailleurs, pour arrondir mes fins de mois, je pourrais enseigner, mais je n'en ai pas envie. Plutôt que d'école, parlons plutôt de mouvance, de tendance, de communion d'esprit. Génération après génération, les styles changent mais pas le fond. L'amour des grands espaces, la solitude, la beauté de la nature, le ciel... Nous avons le même état d'esprit. Je n'avais jamais lu Jack London ou Henri David Thoreau, avant de me lancer dans l'écriture. Il y a plus de forêts dans le Montana que nulle part ailleurs... Nous ne posons pas la nature autour des personnages, ou les personnages autour de la nature. Personnages et nature ne font qu'un. Quant aux étiquettes, aucun écrivain n'aime être catalogué. C'est une invention de journaliste, pas une stratégie. Je pense pourtant que la meilleure littérature américaine, actuellement, se trouve dans l'Ouest. Je n'apprécie pas trop ce que font les écrivains urbains. Je trouve qu'ils ne s'impliquent pas dans leurs personnages. Nous ne vivons pas dans le même monde.

 
Vous êtes beaucoup plus connu en France que dans votre pays. Cela vous surprend ?

 
R. B : (rires) Pas du tout. Je vis dans un grand pays, où il y a beaucoup d'écrivains...et beaucoup de gens qui ne s'intéressent pas à la littérature. C'est intéressant. J'aime l'idée d'être compris par des gens d'une autre culture. Et puis, comme ça, je suis libre. Je n'ai pas un club de fans qui attend mes livres. J'écris sans pression. Je gagne ma vie, sans plus. Je n'ai pas besoin de grand chose pour vivre... Ma maison, dans les bois, l'amour de ma famille. Parfois, je suis obligé d'accepter des petits boulots, je jardine, ou je chasse pour manger. Je devrais donner plus de conférences, mais ça m'ennuie. J'ai été honoré d'être invité au Festival de Saint-Malo. J'ai aimé rencontrer d'autres écrivains avec qui je suis sur la même longueur d'onde. Notamment ceux d'origine indienne. Il y a de grands conteurs chez eux. Notamment des femmes, comme Leslie Marmon Silko (1).

 
Votre style est clair comme de l'eau de roche, tout comme le thème que vous abordez dans votre dernier livre...

 
R. B : Merci. C'est difficile d'arriver à cet effet. Mes premiers jets sont mauvais. Dans ma tête, ce n'est pas clair, au début. Sur le papier non plus. A travers cette recherche des derniers grizzlis, je dis: attention, c'est notre propre part sauvage, et notre aptitude à coexister avec la nature, que nous risquons de perdre ! C'est une métaphore. Je participe régulièrement à des protestations pour protéger la nature, contre de grandes sociétés dont le seul but est de faire de l'argent. Des gars débarquent, et font ce qu'on appelle du " clear-cutting " (de la coupe sauvage de bois) à coup de tronçonneuse, et s'en vont aussi vite qu'ils sont venus... Ce qui est dingue, c'est que l'histoire se répète. C'est ce dont nous parlions, avec Dan O'Brian et Louis Owens, à Saint-Malo. Avant, c'était les Blancs qui volaient la terre aux Peaux-Rouges. Aujourd'hui, ce sont les multinationales qui expulsent les gens de chez eux... Ces grosses sociétés financent les campagnes électorales des futurs élus, sénateurs et autres... Donc les politiciens, une fois élus, ou réélus, laissent faire ces compagnies. Elles achètent des espaces vierges comme elles achèteraient n'importe quoi. En cela, le Congrès est dangereux parce que tous les sénateurs sont prêts à vendre le pays par parcelle. C'est un cercle vicieux. Mais plutôt que de savoir si le système capitaliste est à rejeter dans son ensemble, je crois que c'est une question de philosophie. Nous, les écrivains du Montana, disons que la nature n'a pas de prix. Ce n'est pas quantifiable. Si les forêts disparaissent, nous ne sommes pas sûrs de les voir renaître un jour. Il faut donc les préserver.

 


1. Leslie Marmon Silko, Cérémonie, Albin Michel, 1992.Réédition, 1995, 10/18.

Rick Bass, Sur la piste des grizzlis, traduit de l'américain par Gérard Meudal.Hoëbeke, 283 p., 128 F Les autres livres de Rick Bass sont parus chez Christian Bourgois éditeur: Oil Notes; Platte River; le Guet; et Dans les monts loyauté, de 110 F à 120 F

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La trame


Sur la piste des Grizzlis, qui paraît chez Hoëbeke (collection Grand Dehors, dirigée par Michel Le Bris), est un récit dans la veine de ceux déjà parus chez Christian Bourgois. En effet, toute son oeuvre est hantée par la question de la nature sauvage et de ce que les hommes en font. Reste une littérature naturaliste, il est vrai, mais pas naïve, ni utopique." Je ne suis pas assez idiot pour croire que tous les grands mystères de la vie trouvent leur réponse dans les bois, dit-il, mais plus je passe de temps ici, plus je réalise que nous ne savons pas ce qui se trouve dans les bois ". Par contre, nous savons ce qui nous attend si nous ne préservons pas la nature. La trame de départ: vérifier s'il reste des grizzlis dans les montagnes du Colorado... Prétexte à une mise en garde contre la destruction des forêts. Rick Bass travaille actuellement sur un autre roman...de plus de mille pages, qui est déjà intitulé: Where the see used to be.n G. C.

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Sur la piste des derniers grizzlis


Extrait (pp.128 à 131)

" Nous progressons doucement au pied des falaises, en grimpant sur la pointe des pieds la pente régulière des passages de gibier. Juste au-dessus d'une bauge de wapiti, Dennis découvre le premier excrément. Il est de petite taille, pour un excrément d'ours, mais c'en est bien un, sans aucun doute possible, noir, vieux et desséché. Nous nous asseyons en tailleur dans le sous-bois moucheté de soleil et nous le décortiquons pour voir ce que l'ours a mangé. Il y a là des feuilles, de l'herbe, des pignons de pin, des fourmis." C'est la première fois qu'on y trouve des pignons de pin ", dit Dennis. Il en dégage un de la masse compacte et le tend à Georges.

" C'est comme ça que j'ai croisé mon premier grizzli sauvage, raconte Dennis. J'étais à l'embranchement nord de la Flathead, en train de dépiauter une crotte d'ours que je venais de trouver. A un moment j'ai levé la tête et j'ai vu l'ours assis sur la pente un peu plus haut, qui me regardait. Il m'observait, l'air étonné, comme s'il voulait me demander: " Mais qu'est-ce que tu fous, avec mes crottes ? " ".

" Dennis continue à émietter la crotte d'un geste volontaire, aussi décidé que ses paroles. Ce qu'il cherche ce sont des poils, provenant de la toilette de l'ours, qui auraient été avalés avec le reste. Le service des Eaux et Forêts de l'Etat du Colorado, malheureusement, ne retient pas les analyses de poils comme une preuve de l'existence des ours. Mais pour nous, c'en est une.

" Notre tâche donc est simple. Nul besoin de tuer ou d'attraper des ours. Nous devons seulement parcourir des millions de kilomètres carrés, ramasser toutes les crottes d'ours qui s'y trouvent, y découvrir des poils et les faire analyser dans un laboratoire. S'il existait un autre moyen, nous l'adopterions. Mais il est pratiquement impossible de trouver des empreintes, ici. Le sol est trop rocailleux, la végétation trop dense, et il n'est pas question de tenter de capturer des ours à l'aide d'appâts. Le faire, insistent Peacick et Sizemore, même pour des raisons défendables, reviendrait à détruire chez eux les acquis d'un siècle d'apprentissage et les condamnerait à disparaître.

" Il s'agit donc de procéder avec humilité. En essayant de ne pas embarrasser les organismes officiels qui ont renoncé à leurs recherches. Ce n'est pas une compétition entre machos, et nous n'aimerions pas que ça le devienne, une sorte de course à la preuve décisive pour en tirer gloriole, dont les ours en fin de compte feraient les frais. Mais il faut reconnaître que plus nos recherches se prolongent, plus les organismes officiels semblent se faire à l'idée que nous pourrions aboutir à des découvertes.

" Schutz fait également partie de nos atouts. Je crois à son histoire, tout comme y croit Glen Eyre, le garde retourné avec lui sur les lieux, qui a vu les empreintes.

" C'est ce que ma femme déteste me voir faire ", dit Dennis en émiettant la crotte. Quand il en a fini, de ses examens, il nous passe les petits morceaux tout secs.

" Pas de poils. De l'herbe et des feuilles, quelques fourmis et des pignons. Mais pas de poils. Ce n'est pas un ours très soucieux de sa toilette.- Ça doit être un cochon, dit Georges.

" Dennis lui tend le dernier morceau. Il sent mauvais. Les cadavres de fourmis y brillent comme des bijoux. Georges range les échantillons dans un sac à fermeture Eclair comme il l'avait déjà fait l'été dernier pendant un mois passé dans la montagne. Il numérote et date chaque échantillon, puis les expédie à Dennis, à Salt Lake City, avec des reports sur une carte correspondant aux endroits où ils ont été trouvés. Dennis ensuite les coupe en morceaux, récupère le moindre poil et l'envoie au chercheur dans le Wyoming. Et tout ce matériel circule par la poste.

" Ferme-le hermétiquement, dit Dennis. Le dernier lot que tu m'as envoyé avait déjà bien fermenté quand je l'ai reçu.

- Désolé, répond Georges. Il avait plu pendant un mois, il n'a jamais eu le temps de sécher.

- Mon facteur me regarde de travers, poursuit Dennis, ça pue même à travers l'emballage.

- Quel est le diamètre des tubes, selon toi ?, demande Georges, tout en notant des indications sur le sac de plastique.

- Pardon ?

- Les tubes. Quelle épaisseur ? Il est bien le seul à utiliser ce mot, " tubes ".

- Oh ! dit Dennis, comprenant tout à coup de quoi il parle. Entre un pouce et trois quarts de pouce."

" Nous prenons soin de laisser un peu des excréments par terre pour que ceux-ci retournent dans le sol, s'y dissolvent, et gardent ainsi une trace, de la présence de l'animal.

" Il se met à pleuvoir. Quel effet cela peut-il faire de manger des fourmis ?

" Le folkloriste texan J. Frank Dobie a collecté des traditions orales concernant les grizzlis dans le Sud-Ouest, en remontant jusqu'aux années 30. D'après certains de ses récits, quand les trappeurs tuaient un ours au printemps, juste au moment où il sortait d'hibernation, ils trouvaient des fourmis vivantes dans son estomac. Sans doute étaient-elles la première chose que l'ours avait mangée, en éventrant un vieux tronc. Les sucs gastriques n'avaient pas eu le temps de se former, aussi les fourmis vivaient-elles encore et circulaient tranquillement dans l'estomac vide.

" Dennis nous montre des traces de griffes sur des écorces de trembles: un d'eux semble avoir été escaladé jusqu'en haut par un ours. Parfois, explique-t-il, les ours grimpent aux arbres pour s'isoler des autres, mais aussi pour s'amuser ou inspecter les alentours. Les jeunes s'amusent plus souvent à grimper aux arbres que les adultes. Le tremble est juste au bord d'un escarpement, dominant toute la vallée - exactement le genre d'arbre sur lequel, enfants, nous avons tous aimé grimper.

" Nous décidons d'escalader une pente abrupte, avec l'espoir de trouver sur l'autre versant un passage de wapitis qui aurait échappé aux relevés topographiques par satellite de la NASA. Et cinquante yards plus loin nous tombons sur une harde de wapitis, de belles femelles à la robe jaune, des mâles et des faons couleur acajou, si nombreux que nous ne pouvons pas faire un pas sans tomber sur l'un d'eux.

" Ce qu'il faudrait, c'est un loup. La terre est piétinée, aplatie, par tous ces sabots.

" Ai-je dit que je chasse ? Je l'ai certainement mentionné. Mais avec une telle abondance de gibier, ça devient embarrassant. Ce n'est plus un défi, encore moins un exploit, d'en attraper un. C'est du tir à la carabine, pas de la chasse. Quand vous devenez le seul prédateur de la forêt, vous franchissez un pas, un pas décisif, qui vous rapproche de la prétendue immoralité, tant vilipendée par les chasseurs, qui consiste à acheter sa viande sous cellophane chez l'épicier. C'est-à-dire à engager quelqu'un d'autre pour tuer.

" Il reste peu d'autres grands prédateurs, dans les San Juan. Peut-être même pas du tout. Personne contre qui se mesurer, auprès de qui s'instruire. Il faudrait pouvoir apprendre à devenir un loup, un ours ou un lion, ne serait-ce que quelques jours par an."

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