Regards Juillet-Août 1997 - Supplément

ROUGE
Danse avec les esprits - Ron Querry

Par Guillaume Chérel


Entretien avec Ron Querry
Voir aussi La trame , Le Dernier Pow Wow

La cinquantaine alerte, les yeux bleu acier, Ron Query arbore une longue queue de cheval, grise comme son épaisse moustache. Descendant du clan Sixton de la nation choctaw (Oklahoneli, région d'Oklahoma), par la famille de sa mère, il n'a pourtant jamais vécu dans une réserve: " Les Choctows sont des forcenés de l'assimilation ", explique-t-il. Après avoir fait ses classes dans les Marines, amoureux des chevaux, il a notamment travaillé comme cow-boy, entraîneur, soigneur, maréchal-ferrant, avant de devenir professeur d'Université, puis assistant du responsable de l'éducation au pénitencier du Nouveau-Mexique et, enfin, journaliste free- lance (il a dirigé une revue hippique). Il vit actuellement à Tucson (Arizona).n

 
L'histoire que vous racontez est dramatique, mais l'humour y est malgré tout très présent, comme dans l'univers de votre ami " Thomas King " (Medecine River, Albin Michel). Est-ce une caractéristique de la littérature amérindienne ?

 
Ron Querry : Les gens imaginent généralement les Indiens comme étant des gens perpétuellement sérieux, graves, voire carrément inquiétants. Or, la plupart des Indiens font beaucoup de " jokes " (blagues) et rient beaucoup sur eux-mêmes. L'humour noir est très courant chez nous... Il est naturel d'user d'ironie, à propos des autres tribus notamment, des " Blancs ", du gouvernement, du BAI (Bureau des Affaires indiennes), etc.

 
On a l'impression d'assister à l'explosion de la littérature indienne, avec l'émergence de nouveaux auteurs d'une trentaine d'années...

 
Ron Querry : C'est vrai, depuis six ou sept ans environ, de nombreux romans écrits par des Indiens ont été publiés. Autant qu'en vingt ans auparavant. Je pense que c'est un phénomène de mode dû au film Danse avec les loups. J'ai horreur de dire ça, mais c'est vrai que Hollywood y a beaucoup fait... Ce phénomène a aidé à publier de nombreux auteurs, qui ne sont pas si jeunes que ça, en fait.

Nombreux sont professeurs d'Université, assez mûrs...comme moi, Louis Owens et Joseph Marshall III. Il y a aussi de jeunes auteurs, notamment des femmes, qui apparaissent depuis quelque temps. Avant, les écrivains qui écrivaient sur les Indiens n'étaient pas indiens. Leurs romans étaient truffés de stéréotypes, ou romantiques. Aujourd'hui, le public lit de vraies histoires, plus réalistes. Je crois qu'en finissant mon livre les gens en savent davantage sur le peuple Navajo. On peut nous croire. Nous savons de quoi nous parlons.

 
Vous dressez un portrait dur des conditions de vie dans les réserves indiennes. La situation s'est-elle améliorée ?

 
Ron Querry : Mon roman parle de la situation actuelle... Malheureusement, elle n'a pas beaucoup évolué, à ma connaissance. Je n'écris pas des romans politiques ! Je me contente de raconter une histoire. Au lecteur d'en tirer les conclusions. J'ai mis quatre ans à écrire un livre que le lecteur mettra quatre heures à lire... Mon rôle n'est pas de militer. J'aimerais qu'on me considère comme un écrivain. Pas en tant qu'Indien écrivant des livres... Personnellement, il n'est pas dit que j'écrive toujours sur les Indiens. On se fait beaucoup d'idées sur les réserves en Europe. La ségrégation existe, mais elle est autant sociale que raciale. Comme en France, j'imagine... Aujourd'hui, certains jeunes reviennent vivre dans les réserves parce qu'ils y trouvent du travail, dans le domaine du jeu, par exemple. Ils choisissent de (re)découvrir leur culture. J'ai une fille, mais je n'ai pas fait l'effort de lui inculquer nos traditions. Elle vit en Californie, où elle est " US Marshall " (policier, NDLR). Sa mère est d'origine écossaise... La soeur de ma mère ne disait pas qu'elle était indienne. C'était mal vu à l'époque. Aujourd'hui, c'est le contraire: on voit beaucoup d'artistes, comme Johnny Depp, revendiquer leur hypothétique sang indien. Les " sang-mêlé " se sentent américains...et indiens.

 


Ron Querry le Dernier Pow Wow, traduit de l'américain par Danièle Laruelle, éditions du Rocher (collection Nuage Rouge, dirigée par Olivier Dalavault), 259 p, 129 F.

retour

 


La trame


Le dernier Pow Wow (intitulé en réalité the Death of Bernadette Lefthand) lui a été inspiré par deux photos d'un ouvrage sur les Indiens Utes du Colorado. Ce fut le déclic. L'une d'elle montrait une jeune femme en robe à franges traditionnelle, avec un bébé sur les genoux, l'autre était celle de son mari chantant au cours d'une course de l'Ours. La légende indiquait que ces clichés avaient été pris juste avant que l'homme ne tue sa " squaw "..." Je ne parvenais pas à sortir ces images de ma tête, raconte t-il. Je n'ai pas réfléchi à l'histoire avant de commencer à l'écrire. Arrivé aux trois quarts du livre, je n'aurais pas su dire comment il finirait..." Querry a écrit ce (premier) roman à Taos (Nouveau-Mexique), dans une minuscule caravane, alors qu'il vivait dans la ferme d'un ami éleveur de chevaux. De ce fait divers horrible, il a tiré une histoire mêlant intrigue policière, reportage sur la vie quotidienne des Indiens Navajos trompant leur mal-être dans l'alcool, sur fond de sorcellerie. Le tout donne un roman noir d'humour...rouge. C'est de la fiction, mais tout est vrai ! Mais il ne s'agit pas d'un traité d'anthropologie. A partir de la mort de la gracieuse Bernadette (sa réputation de danseuse a franchi les frontières de l'Arizona), Ron Querry a construit un récit divisé en trois points de vue différents. Gracie (16 ans), la soeur, est une jeune jicarilla qui dit les choses telles qu'elles sont. Sa candeur rafraîchissante en dit plus qu'un long discours. Starr Stubs, la Blanche, est un ancien mannequin mariée à un chanteur de country riche, Rounder, célèbre...et alcoolique. Elle fait partie de la tribu des " kivoudrais " (les " Blancs " qui-voudraient " être des Indiens "...). Enfin, une troisième voix nous révèle ce qu'il faut savoir...voir. Le thème des croyances, notamment celui de la " Voie de la Malfaisance ", est en effet très présent.n G. C.

retour

 


Le Dernier Pow Wow


Extraits (pp.34 à 38)

" Vous savez, de ce temps-là, Anderson faisait pas des trucs bizarres. Faut dire qu'il buvait pas tellement.

" En tous cas, il avait pas ce qu'on appelle un problème d'alcool. Oh, bien sûr, il lui arrivait de prendre une cuite dans les bars fréquentés par les ouvriers du pétrole - généralement le vendredi ou le samedi soir - et peut-être même qu'il avait une bonne gueule de bois le lendemain. Mais il ressemblait pas à l'idée qu'on se fait d'un alcoolique. Il était pas du genre à la ramener pour chercher la bagarre. Même si je dis aujourd'hui que c'est un salaud - je dois reconnaître que c'était un type bien dans le temps. Comme quand il dansait à ce pow wow de Taos.

" Bernadette, elle buvait pas du tout. Parce que le frère de papa, Bennie Lefthand, c'était un alcoolique, un vrai, et Bernadette disait qu'elle avait eu sa dose de cette saloperie à force de voir comme c'était dur pour tante Lupe et nos cousins qui n'avaient jamais rien de joli, qui vivaient dans une affreuse maison toute déglinguée où personne ne venait en visite parce que, comme on disait, ce triste saoulard de Bennie Lefthand y habitait.

" Mais je dois bien reconnaître que j'ai des super bons souvenirs de certaines visites dans la famille de tante Lupe à Taos. C'était pas toujours si terrible, oncle Bennie et la boisson. A l'époque, nous les mômes, on savait peut-être même pas qu'il se saoulait. Remarquez, il savait se tenir dans les grandes occasions, comme quand on venait en visite de Dulce. Quand il y avait un grand truc là-bas, je me souviens qu'on allait chez eux, dans leur maison du Pueblo.

" Par exemple pour la Saint-Géronimo, qui est leur fête locale. Et aussi pour le jour des Trois Rois en janvier, quand ils reçoivent leurs nouveaux bâtons de gouverneur et de chef de guerre, et qu'ils font des danses du Bison sur la plaza. La danse du Bison a lieu l'après-midi, et je me souviens qu'il y avait toujours beaucoup de touristes là, à regarder d'un air bête en paradant leurs riches manteaux de fourrure et en essayant de ressembler à des Indiens. Vous savez, Tom George racontait une petite blague à ce sujet, il disait que la tribu la plus importante de nos jours, et peut-être bien la seule à grandir à vue d'oeil, c'était la tribu des Kivoudrais. C'est comme ça que Tom appelait tous les Blancs qui voudraient être Indiens.

" A propos des Kivoudrais et leurs riches manteaux de fourrure, ça me rappelle un soir de Noël. Pour Noël, on fait toujours de grands feux de joie dans le Pueblo. Ce soir-là, il faisait très froid et il y avait un méchant petit vent. On était tout un groupe rassemblé près d'un grand feu de pin pignon quand quelqu'un a dit - je crois que c'était Bernadette - qu'il y ait une drôle d'odeur, comme des cheveux qui brûlaient. Alors, on s'est mis à chercher d'où venait l'odeur, et on a remarqué ce type blanc, dans un manteau de fourrure jusqu'aux pieds qui avait l'air d'être fait avec des peaux de coyotes. Si c'était du coyote, il était bien bête de mettre ça pour une fête indienne, parce que les Indiens n'aiment pas trop les coyotes - surtout les Navajos qui ont vraiment un truc avec cet animal. Remarquez, c'était peut-être du lapin pour ce que j'en sais, mais en tous cas, son manteau était tout ce qu'il y a de chic, et le type avait un grand chapeau de cow-boy, avec un ruban orné de coquilles en argent qui avait l'air très cher, et il tournait le dos au feu, sans doute pour se chauffer les fesses. On voyait bien que son manteau de fourrure chic il fumait et rebiquait salement là où le feu de pin pignon l'avait roussi. Je sais pas de quoi il était fait ce manteau, mais je parie qu'il lui avait coûté un paquet d'argent à ce type. Tout ce que j'ai à dire, c'est qu'il était bien bête de l'avoir mis ce soir-là.

" Je me souviens que ces grands feux de joie étaient toujours très chauds et qu'ils fumaient beaucoup. Tous les ans, quand on rentrait de passer Noël à Taos, nos vêtements sentaient la fumée pendant des lustres...et on avait le visage tout taché de suie. Un jour, Bernadette nous a expliqué que de rester près de ces feux lui faisait noircir les cheveux. Et bien sûr, c'était drôle, parce que les cheveux de ma soeur auraient pas pu être plus noirs qu'ils l'étaient déjà.

" Ce que je préférais chaque année, c'était la nuit des Trois Rois, quand les familles de Taos et leurs visiteurs se réunissent autour d'un bon feu ou d'un poêle à bois dans les maisons où tous les meubles sont poussés contre les murs. On se raconte des histoires, on bavarde, on se met au courant des dernières nouvelles en attendant que les différentes troupes de chanteurs et de danseurs passent par là et rentrent pour chanter et danser. Parfois, oncle Bennie s'endormait sur sa chaise et nous les mômes, ça nous faisait rire parce qu'on trouvait ça drôle - mais je suppose que c'était pas drôle pour tante Lupe et les adultes qui savaient bien pourquoi il s'était endormi.

" Souvent, il y avait huit ou dix groupes qui circulaient, comme ça, des groupes de garçons des kivas ou des groupes de danseurs. Quand ils voyaient de la lumière et une porte ouverte, ils entraient dans la maison et se mettaient à danser pendant que les jeunes qui les suivaient s'attroupaient à la porte pour regarder. Quand ils avaient fini, la première femme de la maison - ma tante Lupe dans notre cas - donnait quelque chose au gars qui portait le grand sac pour les danseurs et les chanteurs, parfois une poignée de fruits, parfois une miche de pain qu'elle avait fait cuire le matin. Et si l'un des danseurs était particulièrement bon ou particulièrement fantaisiste, si on voyait qu'ils s'étaient tous donné du mal pour se préparer à la soirée, s'il faisait particulièrement froid dehors, ou même pour une autre raison, quelqu'un se levait, peut-être un visiteur ou une visiteuse, et allait mettre de l'argent dans la main du danseur. En général, on donnait un dollar.

" De temps en temps, certains danseurs avaient des maquillages terribles, et ça faisait peur aux enfants. Mais ça faisait peur pour rire, pas comme quand on était petit et qu'on descendait à Taos pour la Saint-Géronimo et que ces Yeux Noirs arrivaient, tout peints en noir et blanc, et qu'ils pourchassaient les enfants, qu'ils en jetaient un ou deux dans la rivière, et qu'ils nous flanquaient la trouille pour de bon. Mon Dieu, si je me rappelle de cette année où ce grand gros type m'a fait tellement peur que j'en ai fait pipi dans ma culotte - c'est vrai, je vous le promets. J'avais eu si peur et si honte que j'en ai fait des cauchemars pendant longtemps, mais je peux vous assurer que pendant tout un an après ça, si mon papa voulait que je me tienne tranquille, il n'avait qu'à me dire qu'il allait appeler les Yeux Noirs pour qu'ils s'occupent de moi, et je filais droit, vous pouvez me croire.

" Tout ça, c'étaient les bons moments d'alors, mais on dirait qu'en vieillissant, les ennuis se multiplient."

retour