Regards Juillet-Août 1997 - Supplément

ROUGE
Née rebelle - Mary Crow Dog

Par Guillaume Chérel


Entretien avec Mary Crow dog
Voir aussi La trame , LakotaWoman, ma vie de femme sioux

C'est dans les années 70, en France, que j'ai appris à respecter les " Blancs "... A quarante-trois ans, Mary Crow Dog ne profite pas encore du repos de la guerrière. C'est une petite bonne femme au regard dur. Il n'y a qu'à lire ce qui est inscrit sur le tee-shirt noir, qu'elle arbore fièrement, pour s'en convaincre: " Still Strong: American Indian Movement " (Toujours fort: le Mouvement des Indiens d'Amérique). Née rebelle, son enfance s'est déroulée dans une réserve frappée par le chômage, l'alcoolisme et le désespoir. Très tôt confrontée au racisme ordinaire des " wasicuns " (blancs, bouffeurs de graisse), elle se révolte et connaîtra la galère, comme on dit ici... Coupée de sa culture par sa famille, elle est également rejetée par l'Amérique blanche.n G. C.

 
Où en est la lutte contre la ségrégation aujourd'hui ?

Mary Crow Dog: Elle continue. Je dis souvent aux autres femmes de ma tribu: n'ayez pas peur ! Elle prend des formes différentes, cette lutte - sans provoquer autant de morts violentes et d'emprisonnements qu'il y a vingt ans - mais elle reste vivace. Léonard Peltier, un de nos principaux leaders, est emprisonné depuis plus de vingt-cinq ans, et il est prévu qu'il le reste à vie. Le FBI a dépensé 250 000 dollars en publicité dans le Washington Post contre Peltier !... Voilà le genre de choses que fait le gouvernement pour nous faire taire. Le sens de notre combat ne change pas. La nouvelle génération n'est pas plus heureuse qu'à mon époque. Trop de jeunes Indiens meurent encore d'overdose, ou dans des accidents de voiture dus à l'alcool. Je fais partie de ceux qui tentent de les convaincre de mettre leur énergie contre le système et non contre eux. Fondamentalement, rien n'a changé.

 
Outre le combat contre les Blancs, il vous a aussi fallu vous battre contre les hommes... Vos enfants ont de la chance d'avoir une mère aussi forte que vous... Ont-ils plus d'opportunités de s'en sortir ?

 
M. C. D : Dans les années 70, quand les féministes ont voulu nous donner la leçon, je leur ai répondu: c'est trop tôt pour nous ! Il faut que nos hommes récupèrent leurs " c..." d'abord. C'est toujours dur. Il faut remplir le réfrigérateur. Ma mère dit: c'est le sort des femmes... J'ai des problèmes avec ma fille de dix-huit ans: elle est aussi révoltée que moi à son âge. Je peux difficilement l'engueuler. J'étais comme elle... Celle de 14 ans va à l'école. Il n'y a toujours pas de travail dans les réserves. Le chômage atteint 80% de la population. Récemment, des casinos tenus par des Indiens ont été ouverts dans le Minnesota. Des " red-necks " (" cul-terreux ", paysans blancs. NDLR) viennent y dépenser leur argent. C'est le juste retour des choses...

 


Femme sioux envers et contre tout et Lakota Woman: ma vie de femme sioux, traduits de l'américain par Dominique Péju, Albin Michel (Collection Terre Indienne, dirigée par Francis Geffard), 318 p., 120 F

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La trame


Lakota Woman, écrit avec la collaboration de Richard Erdoes, est le récit de sa lutte pour vivre dignement en tant qu'indienne, et sang-mêlé (une " pomme ": rouge dehors, blanc dedans...), mais aussi et surtout comme une femme libre. Sa révolte personnelle trouvera écho dans l'American Indian Movement, le mouvement de contestation de la jeunesse indienne. Sur tous les fronts, alors qu'elle n'a qu'une vingtaine d'années, elle accouchera à Wounded Knee (lieu du massacre de trois cents Sioux, dont la plupart étaient des femmes et des enfants, le 29 décembre 1890, et qui marque l'abandon de l'Ouest aux colons), encerclé par l'armée et le FBI, à nouveau, en 1973. Angela Davis et le mouvement des Black Panthers inspirent l'AIM, et des artistes comme Jane Fonda et Marlon Brando les soutiennent. Pour les siens, elle devient " Ohitika Win " (la Femme Brave). Son futur mari, Leonard Crow Dog, chef spirituel et medecine man traditionnel, la remarque et lui fait vivre une véritable initiation à sa propre culture et à la religion des Lakotas (une tribu des Sioux). Ils se marient. Leonard est injustement condamné à la prison pour vingt ans. Elle décide de remuer ciel et terre pour le faire libérer. Richard Erdoes lui propose de l'aider à écrire un livre sur sa vie. Un document unique, car l'un des rares témoignages d'une femme indienne vivant dans une réserve. A travers son histoire bouleversante, racontée brute de décoffrage, on découvre une Amérique sauvage et raciste, trop souvent occultée par le cinéma notamment. Mary Crow Dog a écrit deux autres livres, publiés aux Etats-Unis.n G. C.

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LakotaWoman, ma vie de femme sioux


Extraits (pp.17 à 20)

" Je m'appelle Mary Brave Bird. C'est mon accouchement au cours du siège de Wounded Knee qui m'a valu un nom nouveau, Ohitika Win, Femme Brave. Puis on m'a planté une plume d'aigle dans les cheveux et on a entonné des chants en mon honneur. Je suis une femme de la Nation Rouge, une femme sioux. Et ce n'est pas facile.

" Mon premier enfant est né au coeur d'une fusillade. Les balles ricochaient sur les murs. Alors que mon nouveau-né n'avait que quelques jours et que les shérifs nous tiraient dessus, je l'ai enveloppé dans une couverture et je me suis enfuie en courant. Plusieurs fois, j'ai dû me jeter à terre et lui faire un bouclier de mon corps tout en priant: " Tant pis si je meurs, mais lui, laissez-le vivre."

" Quand j'ai quitté Wounded Knee, je n'étais pas encore remise de mon accouchement, mais on m'a jetée en prison à Pine Ridge et retiré mon enfant. Je ne pouvais pas allaiter. Gonflés et horriblement douloureux, mes seins sont devenus durs comme des pierres. En 1975, les agents fédéraux m'ont appliqué le canon de leurs M-16 contre la tête en menaçant de me descendre. C'est dur d'être une femme indienne.

" Annie Mae Aquash, ma meilleure amie, avait de beaux enfants. C'était une jeune femme de la tribu des Micmacs au caractère indomptable. Il n'est pas toujours sage pour une Indienne de se montrer trop forte. On a retrouvé le corps d'Annie Mae dans la neige, au fond d'un ravin, sur la réserve de Pine Ridge. Selon le rapport de police, elle était morte de froid, mais elle avait une balle de calibre 38 dans la tête. Les hommes du FBI lui ont coupé les mains et les ont envoyées à Washington pour l'identification des empreintes. Ces mains avaient aidé mon enfant à venir au monde.

" Ma belle-soeur, Delphine, une femme généreuse qui avait eu la vie dure, a également été retrouvée morte dans la neige. Un ivrogne l'avait battue, lui brisant un bras et une jambe, puis il l'avait laissée, sans secours, mourir dans le blizzard.

" Ma soeur Barbara a accouché sous anesthésie à l'hôpital public de Rosebud; quand elle s'est réveillée, elle a appris qu'on l'avait stérilisée sans lui demander son avis. Son bébé n'a vécu que deux heures; elle qui voulait tant avoir des enfants ! Non, vraiment, ce n'est pas facile.

" Quand j'étais gamine, au pensionnat catholique de St. Francis, les soeurs se servaient d'un fouet pour nous punir de ce qu'elles appelaient la " désobéissance ". A dix ans, je pouvais boire une demi-bouteille de whisky sans être saoule. Quand j'avais douze ans, les soeurs m'ont frappée parce que je " prenais trop de libertés avec mon corps ". J'avais simplement tenu la main d'un garçon. A quinze ans, j'ai été violée. Si vous avez l'intention de naître, arrangez-vous pour naître blanc et mâle.

" Ce ne sont pas tant les événements importants, tragiques, qui nous accablent, mais le simple fait d'être indiens, d'essayer de nous accrocher à notre mode de vie, notre langue et nos valeurs, au milieu d'une culture étrangère et dominatrice, d'être une iyeska, une sang-mêlé, méprisée à la fois par les Blancs et les Indiens sang-pur, une fille de la forêt égarée dans une ville, obligée de voler dans les magasins pour survivre. Et, avant tout, d'être femme. Certains hommes des tribus des Plaines considèrent qu'une femme n'est bonne qu'à se mettre au lit avec eux ou à s'occuper des enfants. C'est leur façon de compenser ce que leur a infligé la société blanche. Ils avaient, jadis, une solide réputation de guerriers et de chasseurs, mais il n'y a plus de bisons et ce n'est pas très valorisant de jeter une boîte de mortadelle ou parfois un lapin sur la table. Etre un guerrier, compter un coup (1), se résume aujourd'hui pour certains hommes à casser la gueule à un autre Indien lors d'une bagarre dans un bar. Autrefois, les hommes se faisaient un nom en se montrant généreux et sages, mais aujourd'hui, sans travail ni argent, comment pourraient-ils se montrer généreux ? Quant à la sagesse issue de nos traditions, les Blancs, qu'ils soient missionnaires, professeurs ou employeurs, leur ont dit et répété qu'il ne s'agissait que de superstitions de sauvages dont ils devaient se débarrasser s'ils voulaient réussir dans la vie. Les hommes sont obligés de vivre séparés de leurs enfants pour que leur famille puisse toucher les allocations d'aide pour les enfants à charge. Alors, certains guerriers reviennent ivres à la maison et frappent leurs bonnes femmes pour se libérer de leur frustration. Je sais ce qu'ils éprouvent. Je me sens triste pour eux, mais je plains encore davantage leurs femmes.

" Reprenons au début: je suis une Sioux de la réserve de Rosebud, dans le Dakota du Sud. J'appartiens à la tribu des " Cuisses Brûlées ", les Brûlés, les Sicangus dans notre langue. Il y a longtemps, selon la légende, une petite bande de Sioux fut encerclée par des ennemis qui mirent le feu à leurs tipis et à la prairie environnante. Ils réussirent à s'en sortir, mais en se brûlant les jambes, d'où leur nom. Les Brûlés font partie des Sept Feux de Camp Sacrés, les sept tribus des Sioux de l'Ouest connus sous le nom de Lakotas. On appelle Dakotas les Sioux de l'Est. La seule différence entre eux tient à la langue. C'est la même, mais là où les Lakotas prononcent un l, les Dakotas prononcent un d. Ils sont tout simplement incapables d'articuler un l. Dans notre tribu, il y a une blague là-dessus: " Qu'est-ce qu'un pneu crevé en dakota ? " Réponse: " Un pneu qui a écdaté ".

" Les Brûlés, comme tous les Sioux, étaient un peuple de cavaliers, pillards féroces et grands guerriers. Entre 1870 et 1880, tous les Sioux furent parqués dans des réserves et contraints d'abandonner tout ce qui avait donné un sens à leur vie: les chevaux, les armes, la chasse, tout. Mais, malgré la profondeur de notre désespoir, comme sous la neige, la petite étincelle de nos vieilles croyances et de notre orgueil continuait à briller, faiblement parfois, dans l'attente d'un vent chaud qui la ferait redevenir flamme.

" Ma famille fut installée sur la réserve dans un endroit perdu nommé He-Dog, du nom d'un grand chef. Il reste encore quelques descendants de He-Dog. J'ai notamment connu une femme qui a vécu plus que centenaire. Personne ne connaissait sa date de naissance. Elle-même n'en avait aucune idée. Elle savait seulement que quand elle était venue au monde, le recensement n'existait pas encore et qu'on ne donnait pas de prénom aux enfants. Elle s'appelait He-Dog tout court. Elle me disait toujours: " Ah, si tu m'avais vue il y a quatre-vingts ans, quand j'étais jolie ". Je n'ai jamais oublié son visage, tout en crevasses et en rides, mais beau à sa manière. Et, quoi qu'il en soit, très impressionnant.

" Du côté indien, ma famille était liée aux Brave Bird et aux Fool Bull. Grand-père Fool Bull a été le dernier artisan à savoir fabriquer des flûtes et à jouer de ces instruments à l'ancienne, en forme de tête d'oiseau, qui avaient le " pouvoir de l'élan ", celui d'attirer une jeune fille sous la couverture d'un homme. Fool Bull est mort centenaire en 1976, il a taillé ses flûtes au couteau jusqu'à son dernier jour. C'est lui qui m'a emmenée à ma première cérémonie du peyotl alors que je n'étais encore qu'une gamine.

" Fool Bull se souvenait du premier Wounded Knee, celui du massacre. A l'époque, il n'était qu'un petit garçon qui voyageait avec son père, un homme-médecine réputé. Ils s'étaient rendus aux environs de Wounded Knee pour participer à une Danse des Esprits. Ils étaient vêtus de chemises peintes censées les protéger des balles. Alors qu'ils approchaient de Pine Ridge, ils furent arrêtés par des soldats blancs dont certains avaient appartenu au 7e régiment de Cavalerie, celui de Custer, et qui espéraient bien tuer eux-mêmes quelques Indiens. Les hommes de la bande de Fool Bull durent abandonner toutes leurs armes: vieilles pétoires, arcs, flèches; on leur confisqua même leurs couteaux. On les obligea à planter leurs tipis en un cercle étroit, tous tassés les uns contre les autres, avec les chariots à l'extérieur, et les soldats encerclèrent le camp, les surveillant étroitement. Il faisait si froid que l'on pouvait entendre le tronc des arbres se fendre sous l'effet du gel. Le lendemain matin, les Indiens allumèrent un feu pour se réchauffer et faire un peu de café. C'est alors qu'un bruit leur parvint, couvrant le craquement des arbres: des coups de feu, des salves dont le son évoquait une gigantesque couverture que l'on déchire, le grondement d'un canon et le crépitement des mitrailleuses Hotchkiss. Fool Bull se souvenait des adultes fondant en larmes, des femmes entonnant des mélopées funèbres: " Ils sont en train de tuer les nôtres, ils sont en train de les assassiner ! " A quelque trois kilomètres de là à peine, près de trois cents Sioux, hommes, femmes et enfants, venaient d'être massacrés. Plus tard, grand-père a vu leurs cadavres gelés qui avaient été jetés dans une fosse, comme des chiens. Et il a vu un tout petit bébé téter le sein de sa mère morte."

1. Compter un coup était pour les Sioux accomplir un acte de bravoure individuel lors d'un combat singulier. Le risque encouru donnait sa valeur à un coup. Selon l'exploit accompli, on accordait au guerrier une plume correspondant au coup, qu'il fixait dans sa chevelure ou dont il ornait sa coiffure de guerre (N.d. T.)

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