Regards Juillet-Août 1997 - Supplément

Vers l'Amérique

Par Hervé Delouche


Etonnants voyageurs ! Quelles nobles histoires/ Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !/ Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,/ Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers,/ Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !/ Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,/ Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,/ Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons,/ Dites, qu'avez-vous vu ? "

C'est en toute logique que les animateurs du Festival international du livre de Saint-Malo ont choisi les deux premiers mots du " Voyage " de Charles Baudelaire comme intitulé de leur manifestation. Intensément moderne dans une époque étriquée, le poète concevait la littérature comme une formidable ouverture au monde, lui qui par ailleurs traduisit de l'américain les Aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe. La filiation est donc manifeste: pour Michel Le Bris et Jean-Claude Izzo, pionniers de cette aventure malouine dont c'était en mai la huitième édition, la littérature n'est elle-même que si elle saisit le réel, si elle parle des drames universels, de la beauté métisse du monde. Pas une littérature d'exotisme, mais une littérature de découverte, des autres, donc de nous-mêmes. Cette année, déterminé à réaffirmer cette volonté contre toutes les modes et tous les replis, le Festival ouvrait ses portes sur les grands espaces des Etats-Unis. Fascinant " nouveau monde " qui, on le sait, a donné son tempo au siècle. Mais, quand celui-ci s'achève, alors le roi est nu. Ce qui fut le " rêve américain " est aujourd'hui brisé. La puissance, si elle prétend toujours dominer le monde, est aussi minée de l'intérieur. Derrière la statue de la Liberté, la barbarie pointe un nez de plus en plus proéminent, et le cauchemar américain perd de sa climatisation. De cette cassure, des dizaines d'écrivains sont venus parler à Saint-Malo; tant il est vrai que la littérature de cette partie de la planète a toujours été à l'avant-garde de la critique des dérives de sa société (on ne redira jamais assez la rapidité avec laquelle les Américains surent dénoncer, avec talent, la sale guerre du Vietnam que menèrent leurs gouvernants - bien plus vite que nous ne le fîmes ici avec les " événements " d'Algérie). Qu'ils viennent de leur repaire de Missoula dans le Montana, qui ressemble à un havre de paix, ou qu'ils arrivent des grandes villes comme New York, Los Angeles, Detroit ou Chicago, les auteurs d'aujourd'hui tiennent tous le même propos: l'argent a détruit l'esprit de communauté aux Etats-Unis; et l'Amérique, hier symbole d'espérance, est aujourd'hui génératrice de toutes les formes de violence. Le constat est sans appel pour ceux qui ont préféré le stylo au colt (dans un pays où celui-ci fait souvent partie du quotidien) et qui savent qu'écrire c'est " aller voir derrière la façade ", selon les mots de François Guérif, invité du Festival et grand spécialiste du roman noir américain. Alors, dans des livres passionnés, polars ou travel writings, ils campent les décors multiples d'un territoire sauvage qui ne se résout pas à la froide logique des décideurs de Manhattan. Bien sûr, les gangs sont partout, avec des recrues toujours plus jeunes, bien sûr le crack mortel file de main en main, bien sûr s'accumulent les champs d'ordures toxiques en marge des métropoles, où tentent de survivre des centaines de milliers de homeless, laissés pour compte de l'horreur économique... Et certains font même le voyage jusqu'au bout de la nuit, nous entraînant dans le Couloir de la mort, où l'on parque les condamnés à l'exécution capitale, ou sur le tournage de snuff movies, films parallèles où les acteurs sont froidement exécutés. Comme disait Raymond Chandler, " ce n'est pas un monde parfumé, mais c'est le monde dans lequel vous vivez ". Mais bien sûr, aussi, aucun de nos raconteurs d'histoires de l'Ouest ne se satisfait de ce monde déjanté ni ne se complaît dans la contemplation de sa perversité. Souvent issus, et plus proches de toute façon du monde ouvrier que des salons bourgeois, ils mettent en scène des hommes et des femmes que tout pousse à courber l'échine et qui pourtant résistent, courent pour ne pas tomber, parfois unissent leurs efforts pour ne plus avoir à fuir et disent alors: Y a basta !, comme le leur a soufflé un certain sous-commandant un peu plus au sud de leur continent, copain de l'écrivain de polars, Paco Ignacio Taibo II, qui présentait d'ailleurs au Festival son livre sur Che Guevara... Ainsi tout se tient. Le meilleur symbole, en tout cas, de ces hommes qui gardent la tête haute et ne se résignent pas, auteurs ou personnages des livres comme de la vie, ç'aura été la présence de nombreux écrivains indiens, au verbe digne mais haut, à la plume (sans jeu de mots !) puissante et remarquable, et qui ne firent pas un instant oublier que l'un des leurs, Leonard Peltier, est aujourd'hui dans un Etat démocratique le plus vieux prisonnier du monde, condamné pour un crime de sang qu'il n'a d'évidence pas commis." Dites, qu'avez-vous vu ? " Raconteurs de tous les pays, continuez inlassablement de nous émouvoir, de nous dire des histoires d'amour et de mort, de détresse et d'espérance, continuez, s'il vous plaît, de nous dire l'Histoire du monde.

 


1. Réseau local, interne organisé selon les mêmes dispositifs technologiques que l'Internet.

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