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La sorcière des fées Par Sadek Aïssat |
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Depuis une année, la ville de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) a initié, dans le cadre du DSU (développement social urbain), une opération de promotion de l'écriture.
Voici un texte, adapté d'un scénario de bande dessinée en cours de réalisation .
Des adolescents (13-14 ans) d'une cité en réhabilitation prêtent leur regard, le temps d'une incursion dans le monde des adultes.
Des souvenirs lui reviennent en mémoire Ce soir, Sorya Benali n'ira pas à la patinoire. Elle pense à sa maman, qu'elle a perdue lors d'un accident de voiture, et ses yeux se voilent.Ça semble si lointain. Pourtant la peine de Sorya est grande, inguérissable. Elle se rappelle le visage de sa mère, son sourire, ses yeux rieurs, ses mots pour l'encourager quand elle venait la voir patiner. Sorya ne veut plus être une championne du patinage, elle n'en a plus envie, sa mère n'est plus là pour lui donner de la force, et ça fait un moment qu'elle songe à mettre ses patins à la cave, définitivement. Tout à l'heure, le téléphone a sonné, c'était Valérie, la seule amie de Sorya, qui lui proposait d'aller faire des courses à Carrefour. Sorya n'avait pas envie de sortir, mais elle a proposé à son amie de passer chez elle l'après-midi, elles feraient ensemble leurs devoirs pour le lendemain. Le collège, comme la cité, est en travaux. Il a été cambriolé pendant les vacances de printemps: télé, magnétoscope et chaîne hi-fi ont été emportés. Sorya imagine des ombres, avec aussi des ombres en guise de visage, escaladant le mur dans le noir. Des éclats de voix attirent l'attention de la jeune fille. Elle se penche un peu plus sur sa fenêtre. Tiens, monsieur Deshman, le voisin du dessous et madame Marie Juana, la dame du rez-de-chaussée. Ils font une drôle de paire, ces deux-là. Ils ont une passion commune: la haine des gamins. Rien que de voir des petits, ça leur fait pousser des boutons. Dernièrement, le Deshman s'est mis à crier comme un dingue de sa fenêtre, il en avait après des enfants qui jouaient dans la cabane en bois, celle qui est au milieu de la pelouse derrière le bâtiment. Ils les a insultés, un tas de conneries, puis il leur a envoyé un manche à balai dessus en menaçant d'appeler la police. Heureusement qu'il n'a pas un 22 long rifle chez lui. Il rêve de faire un carton sur tout ce qui bouge. Il n'aime personne, ni les Arabes, ni les Portugais, ni les Français. Il n'aime même pas ses propres gosses. D'ailleurs, ils l'ont tous quitté, ses gosses. Il refuse de voir sa fille aînée parce qu'elle est mariée à un Arabe. La fille, avec son bébé, passe voir sa mère quand monsieur Deshman n'est pas à la maison. Elle doit pas être très heureuse, la mère Deshman. Et la Marie Juana, complètement fumée la vieille ! Les petits lui rendent bien son affection, ils envoient tout le temps leur ballon sur ses fenêtres, ou sonnent à sa porte avant de s'enfuir. Elle a appelé la police tant de fois, qu'aucun flic ne la prend plus au sérieux. - Bien l'bonjour, ma p'tite dame ! - Ah ! Bonjour m'sieur Deshman, belle journée n'est-ce pas ? - Y'avait des gamins sous vos fenêtres, ils ont tracé dès qu'ils m'ont vu. C'est plus vivable, cette cité. Vous savez quoi, ma p'tite dame, c'est moi qui vous le dis, votre caniche, j'vous conseille de l'échanger contre un rottweiler. Vous verrez, plus personne vous emmerdera. - Ah ba oui, c'est bien ce que je devrais, mais c'est moi que je suis attachée à cette pauv' bête. - Tiens, tiens...y'a la sorcière du troisième qui nous épie. - Elle au moins elle est pas causante, elle fait pas de bruit. Le pire c'est le petit Aâbed, alors là on dirait un rat mort. Et pi j'vous dis pas... Ils baissent la voix quand ils aperçoivent Sorya à sa fenêtre et s'éloignent vers le parking, là où la Marie Juana a fait peindre le sigle des handicapés pour réserver un emplacement à sa voiture qu'elle gare toujours de travers. Il se passe de drôles de choses dans cette cité. Il y a quelques mois, la voisine du dessus, une vieille dame solitaire, s'est balancée du quatrième. Elle était très discrète. Peut-être qu'elle se sentait trop seule. Je l'aimais bien, celle-là. Le problème dans cette cité, c'est qu'il y a trop de gens à la limite de la misère. Quand on est dans la misère, parfois on flippe. Heureusement que les Deshman et les Marie Juana, il n'y en a pas beaucoup. On était depuis peu de temps à la cité quand ma mère est morte. Les voisins, même ceux des autres bâtiments, ont tous proposé leur aide. Notre voisin de palier a même ouvert sa maison aux visiteurs, parce que notre appartement est trop petit, et c'est sa femme qui a fait à manger pendant plusieurs jours. C'est ce que j'aime bien dans la cité, malgré tous les problèmes on n'est pas seul dans les moments difficiles. Et puis, la nôtre elle est vraiment chouette. Elle porte un joli nom, et ses rues aussi ont des noms qui disent des poésies, et partout il y a des pelouses et des arbres avec des merles qui chantent, des rossignols bavards et des pies qui jactent. C'est vraiment pas mal. Quand il fait beau, je passerais des jours entiers à ma fenêtre, rien que pour voir les femmes qui s'assoient sur les pelouses, avec plein de petits qui courent autour. Maintenant que la cité est en réhabilitation, comme disent les gens de la mairie, j'espère que la vie y sera encore plus agréable. Il faudrait qu'ils pensent à des endroits pour les enfants et les jeunes, où ils peuvent jouer sans recevoir des manches à balai. Valérie ne va pas tarder à arriver. Elle va encore me prendre la tête avec Sébastien. Sébastien, c'est un garçon du collège. Il paraît qu'il est amoureux de moi. Il est pas mal. Pas canon canon, mais pas mal. Il me parle pas parce qu'il est timide, il paraît qu'il a même un peu peur de moi, ma réputation de sorcière... Alors il demande à Valérie de... C'est peut-être parce qu'il est timide qu'il porte des fringues de star. Rien que des marques. Moi ça ne m'intéresse pas beaucoup. Par contre Valérie, oh la la !... Tiens, Sébastien, c'est elle qui devrait se mettre avec, ils s'entendraient bien ces deux-là. Valérie, elle est sympa. Elle rit tout le temps. Moi, c'est tout le contraire, depuis ma mère surtout. A l'école on m'appelle la bûcheuse, la bêcheuse, et...la sorcière.Ça me va bien. J'aime bien être une sorcière. Sauf que j'ai pas beaucoup de pouvoirs. A l'école, même les filles ont peur de moi. Quand je ne suis pas avec Valérie, je suis seule. Je pense à ma mère et j'ai tout le temps envie de pleurer. Je ne veux pas parler aux autres, j'ai pas envie qu'ils me voient pleurer. Et puis, les garçons, ils sont pas souvent mûrs. Parfois ils sont bêtes. Je n'irai pas à la patinoire ce soir, je ferai une surprise à papa. Je vais lui mijoter un plat qu'il aime. Demain peut-être, je retournerai à la patinoire. Peut-être qu'il le faut. Pour maman.n TEXTE DE CEDRICK BARROS, CHRISTOPHE FONTAINE, BAZIZ NABIL, BERHAL MORAD, SORYA SAOUIDI, |
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1. Réseau local, interne organisé selon les mêmes dispositifs technologiques que l'Internet. |