|
Pas de couleurs pour Camille Par Guy Chapouillié |
|
|
|
Avant même la proclamation du résultat des élections législatives, la télévision n'a pu retenir les signes d'un revers cuisant de la droite.
En effet, l'image du visage de Sarkozy, en avance sur le plateau, plus étiré que jamais, livide, le menton plombé tel un personnage de Tex Avery, valait bien mille mots pour annoncer la défaite, la déroute, l'incroyable nouvelle.
Touchée de plein fouet par cet éclair lumineux, la télé prenait la teinte des fruits rouges du printemps en déployant l'éventail rose-rouge-vert de la nouvelle chambre parlementaire, avec une portion de bleu bien pâle...
Sans changer vraiment de base, la télé changeait au moins de couleurs dans une gamme d'apparitions aux plus beaux effets: J'ai vu un ouvrier-député en bleu de travail entrer solennellement au Palais Bourbon.
Compère vous mentez, c'est de la télé ! J'ai vu une ministre rouge suivre avec passion le ballet de petites balles jaunes sur l'ocre cendrée de Roland-Garros.
Compère vous mentez, c'est de la télé ! J'ai vu la ministre de la Culture rire à belles dents pour raconter à la France entière le premier conseil des ministres avec le président de la République.
Compère vous mentez, c'est de la télé !
Plus tard, j'ai même vu, de mes yeux vu, et surtout entendu, une discussion entre Lionel Jospin et un de ces conseillers de campagne pour faire de la couleur verte la dominante du décor de ses meetings (1). Mais le plus bel éclat revient à Anne Sinclair qui décide, après treize ans de " 7 sur 7 ", de ne plus inviter Anne Sinclair tous les dimanches soirs sur TF1, en raison, dit-elle, des nouvelles fonctions de son mari. Pour accueillir Philippe Séguin, au terme d'une drôle de semaine, elle se présente habillée en couleur "Minorange"; c'est le soleil emblématique de Bouygues qui fait dorer ou griller le politique. Souple et souriante comme jamais, elle est la mouche virevoltante qui taquine le gros matou, nerveux mais encore peu remis du KO électoral. Une fois n'est pas coutume, l'enchaînement publicitaire amplifie le signal; pour vanter les mérites d'une literie, une femme, parfaitement en santé, le corps en mouvement revêtu d'une robe blanche qui colle à ses formes, entre dans un ascenseur suivie d'un homme, habillé de noir et plié en deux par un lumbago; elle sourit et parle d'une voix claire et sûre, lui fait la grimace et gémit de douleur lorsqu'il cherche à suivre la marche en avant de la tornade blanche. On en voit de toutes les couleurs, mais attention, la couleur ne fait pas le printemps car un simple fait divers rappelle très vite l'étendue des zones d'ombres de notre société qui s'assombrit de plus en plus; deux policiers municipaux, envoyés par le service socio-éducatif de la mairie de Beaucaire (Gard), ont empêché Camille, une fillette de dix ans, de prendre son repas à la cantine, il paraît que la mère avait une dette de 10 tickets repas. Cela c'est bien passé près de chez nous, en pleine journée et personne ne s'est interposé, aucune âme charitable pour venir au secours d'une jeune personne en danger d'exclusion et d'humiliation. Et pourtant, le monde ne manque pas à l'heure du repas pour surveiller et servir les élèves mais il faut croire que la fraternité a quitté ce pays et que cette monstruosité ordinaire, vécue comme un destin, est bien le signe d'un dessèchement très avancé de la citoyenneté. Dans cette affaire, la télé a brisé le silence dans le respect de l'enfant et créé du lien. Elle nous a raconté, de contre jour en clair-obscur, l'histoire de Camille au pays des misères où la malnutrition infantile se propage de manière alarmante, au beau milieu de spots publicitaires où triomphe le zéro défaut d'une société libérale en santé, qui soigne ses animaux et son obésité sans compter. Le nouveau gouvernement vient d'annoncer la couleur d'une autre politique, qu'il n'oublie pas d'agir pour que les enfants reprennent des couleurs car ils sont l'avenir de l'Homme. |
|
1. Documentaire de Joël Calmettes sur les coulisses de la campagne de Lionel Jospin.Le samedi 14 juin sur France 3. |