Regards Juillet-Août 1997 - Vie des réseaux

Hystéries

Par Philippe Breton


FR 3 nous a présenté un excellent documentaire de Patrick Rotman sur un épisode de la " chasse aux sorcières ". Il s'agit de la façon dont la tristement fameuse Commission des affaires anti-américaines s'en prend, à partir de 1947, aux progressistes et aux communistes dans les milieux du spectacle et notamment du cinéma hollywoodien. On y voit comment des hommes sont poussés à la délation et comment des listes noires de réalisateurs sont dressés, les condamnant au chômage ou à travailler sous prête-nom. On y montre d'admirables séquences de résistance où des hommes sincères et droits évoquent ce à quoi ils croient, la liberté inscrite dans la constitution américaine, pour se défendre d'avoir à répondre à l'inquisition de la commission du Sénat. Mais quelle était exactement leur faute ?

Voulaient-ils simplement, comme on le suggère, insister plus sur les questions sociales dans les films qu'ils réalisaient ? Ou voulaient-ils faire de la propagande en faveur de leurs idées, un certain idéal communiste des années cinquante ? Cette question mérite d'être éclairée par un rappel du contexte très particulier. Une certaine vision de l'Histoire, construite largement après-coup, décrirait une partition entre, d'un côté, un régime démocratique américain, avec certes les excès produits par l' " hystérie anticommuniste " et, de l'autre, un régime soviétique stalinien coulé dans la propagande, comme les statues du secrétaire général l'était dans le bronze.

Une telle vision fait, entre autres, l'impasse sur une réalité commune aux deux grands blocs qui s'affrontent à cette période: la force et la légitimité du recours aux techniques de propagande et de manipulation du public. Les valeurs défendues dans les deux blocs ne sont pas les mêmes, bien évidemment. Les conditions d'exercice du pouvoir sont bien différentes également. Mais on n'a pas assez souligné à quel point les méthodes de conditionnement de l'opinion - chacun pour la " bonne cause " - sont similaires et puisent aux mêmes sources. Dans ce sens, les actions de la commission des activités anti-américaines ne constituent pas un phénomène marginal, un " excès ", mais s'inscrivent dans la logique d'un régime qui, ne l'oublions pas, a été le premier à inventer et à systématiser l'emploi des " techniques de propagande ", dans le premier conflit mondial.

A cette époque, le " Committee of public information " se fixe comme mission, par tous les moyens, d'assurer la diffusion des idéaux américains à l'étranger. Les méthodes sont celles de la propagande moderne. Rapidement, celles-ci s'inspirera, à l'Est comme à l'Ouest, des travaux de Pavlov, qui, aujourd'hui encore, nourrissent toute une culture de la manipulation politique et publicitaire. Les années cinquante sont également celles où la propagande publicitaire se met en place aux États-Unis. Son ampleur et la nature des méthodes valent bien ce qui, de l'autre côté du " rideau de fer ", se mettait en place alors.

C'est aussi à cette époque que le débat politique aux États-Unis change de nature, se dépolitise et se personnalise, sous l'effet des " conseillers en relations publiques ", ancêtres des " communiquants " d'aujourd'hui. Il s'agit donc d'un mouvement d'ensemble qui concerne, sous des formes différentes, tous les pays avancés dans le monde. Alors, dans un tel contexte, les dix réalisateurs d'Hollywood finalement mis à l'index peuvent bien l'avoir été pour fait de propagande, mais qui pouvait, à l'époque, leur en faire véritablement le reproche ?

 


* Professeur d'économie politique à l'Institut d'économie politique européen de Brême.Il participait aux Assises pour un nouveau plein-emploi, tenues le 21 juin à Paris à l'initiative de " l'Appel des économistes pour sortir de la pensée unique ".

1. Conférences de presse simultanées tenues le 27 mai 1997.On peut se procurer le texte anglais auprès de Liêm Hoang Ngoc, n° fax et tel: 01 43 55 09 36

2. Voir Regards n° 20 p.11, " Quand les économistes se défont de la pensée unique ": débat entre Liem Hoang Ngoc et Michel Manaille.

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