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PAYS DE L'EST
Par Bruno Drewski |
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Les dernières élections dans les pays de l'Europe centrale et orientale semblent marquer un renforcement des forces de droite.
Subsistent cependant, après l'effondrement des régimes étatiques depuis 1989, des mouvements d'opinions contradictoires qui ont suivi.
Les sociétés est-européennes ont rejeté après 1989 le système du socialisme " réel" . En 1993, les Lituaniens, suivis par la plupart de leurs voisins, ont rappelé au pouvoir les " ex-communistes ". Les élections qui ont eu lieu depuis en Lituanie, en Roumanie, en Bulgarie et en Russie, ainsi que les sondages, semblent montrer un renforcement de la droite. Ces évolutions peuvent sembler déconcertantes. Y avait- il en 1989 rejet des valeurs du socialisme ? Y a-t-il eu après nostalgie envers le socialisme " réel " ? Y a-t-il aujourd'hui retour des idées de droite ? Les accords de la table ronde signés au printemps 1989 en Pologne servirent de référence pour les autres changements à l'Est. Ils prévoyaient la démocratisation des structures du socialisme " réel " et l'élargissement des acquis sociaux introduits après 1944. Les Polonais donnèrent, pour ces raisons, une majorité relative aux candidats de Solidarité en juin 1989. On fit les mêmes promesses en RDA, en Tchécoslovaquie, en Lituanie et ailleurs, ce qui explique pourquoi les changements se firent au début dans la bonne humeur. Portés au pouvoir de façon soudaine, les dissidents durent improviser et copièrent mécaniquement le modèle occidental. Ils furent aidés dans ces politiques par de jeunes économistes, souvent issus de la nomenklatura, qui avaient été envoyés dans les années 80 dans les universités américaines où ils avaient appris les principes du néolibéralisme. Que ces politiques aient été menées de façon conséquente et qu'elles aient rencontré au bout de quelques années des succès incontestables sur le plan macro-économique (Pologne, Hongrie, Slovénie, Estonie, etc.) ou qu'elles aient été introduites de façon inconséquente (Roumanie, Slovaquie, Biélorussie, Russie, etc.), elles ont partout provoqué une désagrégation des liens économiques et sociaux et une dépression économique qui ont contribué à délégitimer le libéralisme réel. En République tchèque, les grandes entreprises ont souvent été rachetées par des banques dont l'Etat reste l'actionnaire principal, ce que l'ancien dissident Petr Uhl qualifie de " socialisme bancaire ". Malgré le maintien d'un chômage faible grâce à ce système hybride, les dernières élections ont cependant permis l'essor de la social-démocratie, le maintien d'un parti ouvertement communiste et l'émergence d'un courant national-populiste. Les dissidents de gauche n'ont pas su proposer après 1989 d'alternative au capitalisme. Beaucoup ont évolué vers la droite. Les milieux issus de la nomenklatura n'ont pas su ou pas voulu résister aux vents dominants mais les liens efficaces qu'ils avaient tissés dans le passé et une bonne connaissance des rouages du pouvoir et de leurs sociétés les ont aidés à maintenir leurs positions sociales. Ils surent ensuite cultiver la nostalgie qui se manifesta peu à peu à l'égard de la stabilité existant à l'époque du socialisme " réel " pour reconquérir une légitimité sociale.
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Des conflits d'intérêts, de générations et de conceptions
Derrière le monolithisme apparent des partis dits communistes, des rivalités d'intérêts, de générations et de conceptions existaient depuis l'époque socialiste. Dans les faits, ces partis avaient toujours été très hétéroclites. Les premiers communistes étaient peu nombreux lorsqu'ils prirent le pouvoir. Ils furent vite noyés dans la masse des nouveaux adhérents d'origine populaire dont une partie a usé de la légitimité démocratique du communisme pour monter dans la hiérarchie sociale. Ces parvenus n'ont pas participé à un authentique processus révolutionnaire, et n'ont souvent même pas eu à faire de choix politique clair. Le socialisme " réel " fut en fait une construction hybride mêlant des restes de mentalités féodales et paternalistes avec des valeurs socialistes modernistes et une fascination masquée envers les grandes puissances occidentales. Les " jeunes loups " de la nomenklatura ont voulu se débarrasser à la fin des années 80 des " gérontocrates " au pouvoir depuis la dernière guerre, rejoignant en cela les milieux dissidents jouissant d'une légitimité de rechange. Dans la CEI, en Roumanie et dans une grande partie de la Yougoslavie, différentes strates de la nomenklatura ont réussi à se maintenir au pouvoir après 1989. Peu concurrencés par des dissidents isolés, ces milieux se sont divisés en plusieurs orientations oscillant de gauche à droite. Ailleurs, les milieux anticommunistes sont parvenus à prendre le pouvoir et ont imposé un discours-amalgame liant socialisme, communisme, stalinisme, nomenklatura et goulag. Ils ont légitimé des politiques d'épurations qui ont renforcé " l'esprit de corps " des anciens cadres des parti-Etats qui eurent dès lors tendance à se rassembler dans les formations " ex-communistes ". Elles se sont généralement transformées en des coalitions de circonstances regroupant des membres pouvant se reconnaître aussi bien dans le néolibéralisme que dans la social-démocratie ou le nationalisme.
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L'" esprit de corps " des anciens cadres des partis-Etats
L'arrivée au pouvoir des " ex-communistes " mais aussi l'émergence de nouvelles formation de gauche comme l'Union du travail en Pologne, la social-démocratie tchèque ou l'Union des ouvriers slovaques, ainsi que le retour d'un discours patriotique, social ou étatiste tenu par des dirigeants comme Eltsine, Lebed, Walesa ou Loukachenko doivent beaucoup aux déceptions de la brève période de libéralisme pur et dur. Que la nomenklatura ait gardé le pouvoir ou que les ex-dissidents aient réussi à le conquérir après 1989, partout les principes de solidarité et de justice sociale ont été largement ignorés. La précarisation des conditions de vie, le chômage, la privatisation et le démantèlement des grandes entreprises ont favorisé le repli sur l'individu, la famille, les activités de survie et les valeurs-refuges. Le triomphe des dogmes libéraux a légitimé la réussite individuelle et contribué à empêcher tout activisme collectif. Cette politique devait permettre une amélioration rapide du niveau de vie de chacun mais elle s'est heurtée à la résistance passive des populations, réticentes à l'idée de faire de nouveaux sacrifices au nom d'un avenir radieux d'autant plus hypothétique que cette fois, l'État avait cessé de garantir un minimum vital, la mobilité sociale et des perspectives pour les enfants. Social-démocratisés, reconstitués, scindés ou maintenus, les anciens partis communistes ont partout perdu la masse de leurs membres, et particulièrement leurs implantations dans les entreprises. Ils restent cependant souvent les partis les plus nombreux, surtout dans les pays où leur " mutation " a été moins affirmée, comme en République tchèque ou en Russie. Les forces issues de la dissidence n'ont pas réussi à créer des partis de masse.
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La solidarité et la justice sociale largement ignorées
Devant l'apathie de sociétés démobilisées d'une part, et les pressions des grands organismes financiers supranationaux d'autre part, les milieux issus de la nomenklatura ont dans l'ensemble poursuivi les politiques mises en oeuvre après 1989. Cette situation n'est pas simplement due à un alignement passif de leur part sur les " contraintes extérieures ". Ces milieux gestionnaires se sentent en général plus proches des couches dirigeantes des puissants Etats capitalistes que des couches populaires fragilisées de leurs propres pays. Les nouvelles générations de la nomenklatura ont souvent renoncé à entretenir les habitudes paternalistes et protectionnistes auxquelles les populations de l'Est s'étaient accoutumées. Le " retour " au pouvoir des " ex-communistes " n'a donc pas vraiment freiné le démantèlement des acquis sociaux. En l'absence de grandes forces de gauche visionnaires, les droites national-populistes rencontrent un écho grandissant au sein de populations fragilisées, ce qui est apparu lors des récentes élections polonaises et tchèques. Même des organisations plus modérées comme Solidarité en Pologne ou le Parti des petits propriétaires hongrois n'hésitent plus à utiliser ouvertement des thèmes nationaux-populistes. En Russie ou en Roumanie, l'apparition d'un discours " rouge-brun " chez certains communistes procède aussi de cette logique visant à " ratisser large ", ce qui démontre aussi la pauvreté du programme de formations incapables d'analyser le passé et de formuler un projet alternatif de progrès social.
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L'objectif de rejoindre l'Union européenne et/ou l'OTAN
Aux dernières élections lituaniennes, l'électorat qui avait cru pouvoir faire confiance aux " ex-communistes " n'est pas passé à droite, il s'est en grande partie abstenu. Les élections roumaines ont vu aussi la défaite des forces directement issus de l'ancienne nomenklatura et la victoire de l'opposition de droite, associée à l'Union social-démocrate formée autour de Petre Roman et de l'aile " moderniste " de la nomenklatura. En Bulgarie, les élections législatives anticipées ont entraîné une nette victoire de la coalition d'opposition où la droite est majoritaire. On constate aussi l'enracinement d'un petit parti social-démocrate et la défaite des " socialistes ", conglomérat regroupant nomenklaturistes " social-démocratisés ", " jeunes loups " fascinés par le néolibéralisme, cadres tentés par le nationalisme et militants attachés à une identité communiste. En Pologne, les sondages laissent prévoir une remontée des forces de droite lors des élections législatives de l'automne. Partout donc, la droite semble reprendre des forces. Son influence ne s'élargit cependant pas vraiment, ce que l'on observe dans les enquêtes d'opinions témoignant d'un désarroi généralisé entraînant une tendance au vote-sanction. Les partis de droite sont très hétérogènes et profitent surtout de l'absence d'alternative élaborée au néolibéralisme. Les milieux maintenant le cap vers l'Occident réel et le néolibéralisme sont en fait peu nombreux mais restent influents car ils s'appuient sur les forces financières nationales et internationales. L'électorat traditionaliste de droite est très méfiant devant la mondialisation et la disparition du rôle " protecteur " de l'Etat mais, par habitude, par allégeance aux forces traditionnelles comme les Eglises et par manque de perspectives crédibles à gauche, il a tendance à écouter d'une oreille favorable les discours nationaux-populistes. Les xénophobies se heurtent à des résistances, ce que prouvent les réactions à la guerre de Tchétchénie, les regrets devant le démantèlement de la Tchécoslovaquie, la Yougo-nostalgie en Slovénie, l'accalmie en Transylvanie ou en Moldavie. Même dévoyés, les discours égalitariste, autogestionnaire, collectiviste, pacifiste et internationaliste tenus par les parti-Etats avant 1989 ont pénétré les esprits et constituent un certain garde-fou. Du discours néolibéral originel ne subsiste dans les pays d'Europe centrale et orientale que l'objectif de rejoindre l'UE et l'OTAN. Ce processus est surtout perçu par les élites de toutes tendances comme le moyen d'assurer la stabilité des institutions, ce qui n'est pas vraiment le souci de la majorité des populations. Derrière les querelles au sommet, il y a très rarement volonté de remettre en cause le consensus sur l'acceptation des dogmes libéraux, ce qui contribue à expliquer le manque d'intérêt que ces polémiques soulèvent et les fort taux d'abstention.
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La montée des discours populistes et le succès des appels intégristes
Les milieux dirigeants refusent en revanche d'aborder les questions sensibles qui ne manqueront pas de se poser si les processus d'intégration à l'Union européenne et à l'OTAN se poursuivent. Les sondages d'opinion montrent tous que la majorité des sociétés de l'Est sont attachées au maintien de la petite propriété, opposées aux grandes restructurations industrielles, au démantèlement des acquis sociaux, à l'augmentation des budgets militaires que devrait occasionner l'intégration à l'OTAN, aux revendications foncières allemandes à l'Est et à l'ouverture des marchés fonciers aux étrangers plus fortunés. Les enquêtes confirment aussi que ces opinions sont dans leur majorité méfiantes devant la grande privatisation, le désengagement de l'Etat et la concurrence étrangère. Les conditions existent pour l'émergence d'une gauche sociale et radicale mais cela nécessite du temps et surtout un enracinement dans la société, ce qui est difficile au moment où les tissus sociaux sont très largement défaits. En l'absence de relais politiques ou intellectuels, ces opinions ne peuvent se manifester ouvertement, mais tabler sur le maintien de la passivité comme semblent le faire les dirigeants occidentaux et les élites locales est hasardeux. La montée des discours populistes ou le succès de médias intégristes comme la radio " Maryja " en Pologne, écoutée par deux millions d'auditeurs, montre qu'il existe une catégorie grandissante de ces sociétés qui éprouve un besoin de réconfort, de " valeurs fortes " et de boucs-émissaires. L'appui que les grands organismes politiques occidentaux apportent aux élites dominantes, qu'elles soient issues des anciennes dissidences ou de la nomenklatura, contribue pour le moment au renforcement de la stabilité des institutions mais leur légitimité réelle reste faible. La vraie démocratie est donc loin d'être toujours au rendez-vous. L'appui occidental à Eltsine a favorisé le pilonnage du parlement russe en 1993 et la suppression d'une constitution qui avait permis la démocratisation de la Russie à la fin des années 80. La Russie est désormais dotée d'une constitution " néo-monarchique ", adoptée dans des conditions particulièrement suspectes. Les dérives autoritaires de Loukachenko en Biélorussie s'appuient sur cet exemple. Les grands médias occidentaux avaient jusqu'à récemment fait de l'Albanie un modèle, tant sur le plan économique que politique et il fallu l'effondrement de l'Etat pour que l'on accepte de découvrir l'ineptie des politiques économiques suivies, le rôle des mafias et du commerce de la drogue, la terreur répandue par la police secrète du nouveau régime " libéral " ainsi que la délégitimation d'une opposition " socialiste " incapable de diriger l'insurrection populaire. Dans tous les pays de la zone, on assiste à l'effritement de la légitimité des pouvoirs, des " grands " partis et au renforcement des pouvoirs personnels.
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La fragmentation des populations à tous les niveaux
La fragmentation des sociétés s'observe à différents niveaux, entre classes, régions, ethnies, pays, sexes et générations, ce qui gêne la cristallisation de grands mouvements rassembleurs de protestation et l'élaboration de projets alternatifs. Cette situation peut déboucher sur une passivité prolongée et l'enracinement d'une alternance sans alternative entre " vieilles nomenklaturas rajeunies " et " nouvelles élites traditionalistes ". Cela pourrait également entraîner des dérives vers l'extrême-droite. L'espoir réside dans le fait que les 18-22 ans font, dans l'ensemble et à la différence de leurs aînés de la tranche d'âge 23-30 ans, montre d'une attirance pour les valeurs de la gauche sociale. |
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* Professeur d'économie politique à l'Institut d'économie politique européen de Brême.Il participait aux Assises pour un nouveau plein-emploi, tenues le 21 juin à Paris à l'initiative de " l'Appel des économistes pour sortir de la pensée unique ". 1. Conférences de presse simultanées tenues le 27 mai 1997.On peut se procurer le texte anglais auprès de Liêm Hoang Ngoc, n° fax et tel: 01 43 55 09 36 2. Voir Regards n° 20 p.11, " Quand les économistes se défont de la pensée unique ": débat entre Liem Hoang Ngoc et Michel Manaille.
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