Regards Juillet-Août 1997 - La Planète

Europe
Trois cents économistes s'unissent et signent pour une alternative économique

Par Myriam Barbera


Entretien avec Jörg Huffschmid*

La contestation de la pensée unique commence à saisir l'Europe. D'Allemagne, Jörg Huffschmid défend une autre voie puisque " ce ne sont pas des lois économiques qui s'imposent à nous mais des intérêts ".

 
Vous êtes l'un des initiateurs du mémorandum des économistes européens pour sortir de la pensée unique. Pouvez-vous nous préciser vos inquiétudes et vos propositions ?

 
Jörg Huffschmid : La déclaration des économistes de tous les pays de l'Union européenne, ainsi que de Hongrie et de Pologne a été rendue publique le même jour à Athènes, Barcelone, Bonn, Paris, Vienne (1). C'est le résultat d'une coopération de deux ans. Nous critiquons le cours néo-libéral qui domine l'économie politique en Europe, de la même façon que chez vous des économistes critiquent la " pensée unique " (2). Mais nous ne nous limitons pas à cette contestation car nous voulons aboutir à un changement.

Nous critiquons d'abord une conception de la stabilité économique inspirée de la stratégie néo-libérale, c'est-à-dire presque exclusivement concentrée sur la stabilité des prix, sur la lutte contre l'inflation. Ce faisant, elle néglige les autres aspects d'une stabilité économique comprise dans son sens le plus large, basée également sur la stabilité de l'emploi, celle des revenus et la stabilité sociale. A notre avis, c'est une vue trop étroite pour mener une politique économique bénéfique pour les peuples.

 
Visez-vous par là le pacte de stabilité lancé au sommet de Dublin ?

 
J. H.: Bien sûr, mais également les critères de convergence et même les provisions pour la banque centrale européenne. Ces règles obligent les pays membres de l'UE à se consacrer à la recherche de la stabilité des prix et à négliger tous les autres aspects. Les politiques sociales, régionales et toutes les autres sont condamnées par les prévisions de déficit et par la politique monétaire. Les critères de convergence sont purement monétaires et ne s'attardent pas sur des processus fondamentaux comme le développement de la productivité, comme les disparités de revenu qui sont les critères les plus importants du développement économique et social dans nos pays. Il faut un considérable assouplissement de la politique monétaire

 
Comment le Traité peut-il devenir social dans la mesure où il n'a pas été conçu dans ce but ?

 
J. H.: Les critères de convergence sont en complète contradiction avec les besoins sociaux de nos pays. C'est la raison pour laquelle il faut les assouplir ou même les remplacer par d'autres critères. Nous proposons aussi que la banque centrale européenne soit un élément de la politique économique mais parmi d'autres et, surtout, qu'elle ne soit pas complètement indépendante. Elle a une responsabilité spéciale pour assurer la stabilité des prix mais elle ne doit pas jouir d'une indépendance complète au risque de bloquer tous les autres aspects économiques que j'ai déjà cités. La politique de la banque doit être intégrée dans un ensemble de politique économique.

 
Quelles propositions faites-vous en vue de modifier la politique économique européenne ?

 
J. H.: Nous envisageons quatre secteurs: la politique monétaire, avec un assouplissement par une baisse des intérêts, coordonnée dans tous les pays; une réforme institutionnelle de la banque centrale dont la politique doit être intégrée dans un ensemble de politique économique; en matière fiscale, nous proposons un programme d'investissements publics et une extension du secteur public en même temps que sa modernisation. Pour le plus long terme, nous proposons que le budget européen soit élargi. Aujourd'hui, il dispose de 1,2% du produit intérieur brut des pays membres. Nous proposons de porter ce taux à 5% ou 7% du PIB dans l'avenir.

 
Ne craignez-vous pas que si une réforme institutionnelle ne démocratise pas le fonctionnement de l'UE on se retrouve avec un budget et une ponction plus forte sur les citoyens européens mais toujours aussi mal dépensée dans l'intérêt des peuples ?

 
J. H.: En effet, il ne s'agit pas seulement de donner plus d'argent à la Commission. Ce que nous proposons, c'est un changement profond de la politique européenne dans le domaine de l'emploi, pour la cohésion sociale et politique pour laquelle on a besoin de plus de moyens.Évidemment, cette orientation suppose de décider de changer de politique économique, afin, ensuite, de se donner les moyens nécessaires pour l'exécuter. La chose la plus importante est le changement de politique. A ce propos, nous proposons une réduction considérable, de 10 à 20% du temps de travail, elle doit s'accompagner de mesures assurant que la protection sociale ne diminue pas. Ce sont des terrains où le niveau européen pourrait être actif, initier une législation de protection sociale pour accompagner des réductions de travail et notamment pour le travail à mi-temps.

 
Votre texte accorde une part de responsabilité aux instances nationales européennes et il insiste sur la coordination des politiques au niveau européen.

 
J. H.: Exactement. Ce sont les deux niveaux de la politique européenne. La politique centrale avec la banque et une institution pour la politique économique générale et une coordination étroite entre tous les pays de l'UE dans tous les aspects de l'économie. Nous pensons en effet qu'on ne peut pas transférer toute la politique économique au niveau européen. Mieux vaut une coordination si l'on veut éviter les obstructions mutuelles des politiques nationales. Cependant, beaucoup de responsabilités demeurent du domaine des gouvernements nationaux dont une sorte d'obligation de coopérer dans des négociations entre les gouvernements pour parvenir à un accord sur les politiques sociales, régionales et autres.

 
Que préconisez-vous à propos de la monnaie unique ?

 
J. H.: Nous pensons que ce n'est pas le moment d'introduire une monnaie unique parce que cette option exige une convergence économique et sociale réelle entre les pays, convergence qui n'existe pas. Il convient d'abord de rapprocher les économies, de rapprocher les niveaux de productivité, de revenu et d'emploi, donc baisser le taux de chômage. Ensuite seulement, si les conditions sont remplies, l'établissement d'une monnaie unique pourrait renforcer la position d'une Europe unie. Elle ne peut en aucun cas servir à unifier une Europe qui ne l'est pas encore, elle ne peut que la diviser. Aujourd'hui, ce n'est pas raisonnable, ni viable. Cela ne peut être le premier pas.

 
Sur le plan des institutions, que pensez-vous de la forte pression pour accroître les votes à la majorité qualifiée dans le fonctionnement de l'UE ?

 
J. H.: Il convient d'être très prudent sur cette question. On rencontre, certes, des situations où il est nécessaire de voter à la majorité pour ce qui est des problèmes les moins importants. Mais pas pour les grandes questions. Je vous livre un avis personnel car nous n'avons pas abordé ces questions entre économistes. Je préférerais un vote d'unanimité pour les grandes questions telles celles que nous venons d'évoquer avec l'introduction d'une monnaie unique, ou encore d'une défense commune, etc. Autrement, ce mode de fonctionnement ne serait pas viable.

 
Pensez-vous que les peuples ont un rôle à jouer dans la construction de cette Europe ?

 
J. H.: Je m'exprime toujours sur le plan personnel, pour les mêmes raisons. A mon sens, il serait nécessaire déjà d'accroître les compétences du Parlement européen (PE) dans tous les domaines. On peut penser à une double structure avec le PE et les parlements nationaux qui s'équilibrent dans certains domaines où le consensus des deux est souhaitable. Pour d'autres, je pense à une prédominance du Parlement européen.

 
En France, le réseau des " Economistes contre la pensée unique " est né avec le mouvement social de fin 1995. Qu'en est-il sur le plan européen ?

 
J. H.: Nos discussions en tant qu'économistes ont commencé au niveau européen, de la même façon qu'en France, en réaction aux grèves et aux mouvements sociaux. Notre groupe d'économie alternative existe depuis bien plus longtemps. Mais nous avons cherché à avoir des contacts avec les Français, les Anglais et les Espagnols que nous connaissions personnellement. Nous avons organisé deux conférences, en 1995 à Strasbourg et l'année suivante à Bruxelles, où nous avons décidé de rédiger le mémorandum dans lequel nous affirmons vouloir soutenir les mouvements sociaux. Nous voulons les prolonger à l'aide de notre compétence professionnelle afin d'améliorer les argumentations, pour clarifier le fait que la situation n'est pas contrainte de demeurer ce qu'elle est, à l'inverse de ce qu'on dit toujours du côté des politiques qui affirment qu'il n'y a pas d'autre alternative. Il y en a une autre et nous pouvons expliquer cette autre politique aussi bien que la politique dominante. Ce ne sont pas des lois économiques qui s'imposent à nous, ce sont des intérêts, ce sont des pouvoirs, des décisions de quelques groupes de personnes, appartenant à des multinationales, à des corporations. D'autres choix sont possibles qui servent mieux les intérêts des peuples. Cette loi d'airain affichée comme immuable n'existe pas. Nous avons l'intention de continuer cette coopération que nous considérons comme un début afin d'élaborer une autre politique économique en Europe.

 


* Professeur d'économie politique à l'Institut d'économie politique européen de Brême.Il participait aux Assises pour un nouveau plein-emploi, tenues le 21 juin à Paris à l'initiative de " l'Appel des économistes pour sortir de la pensée unique ".

1. Conférences de presse simultanées tenues le 27 mai 1997.On peut se procurer le texte anglais auprès de Liêm Hoang Ngoc, n° fax et tel: 01 43 55 09 36

2. Voir Regards n° 20 p.11, " Quand les économistes se défont de la pensée unique ": débat entre Liem Hoang Ngoc et Michel Manaille.

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