Regards Juillet-Août 1997 - Points de vue

Un chantier ouvert

Par Frédérick Genevée


L'histoire de la Seconde Guerre mondiale a été le théâtre de nombreuses polémiques. Parallèlement, l'historiographie du communisme, depuis l'ouverture des archives dites de Moscou, a aussi connu un renouveau des affrontements éditoriaux. La mise en accusation récente du rôle de Raymond Aubrac se situe d'ailleurs à leur carrefour. Historiens, journalistes, acteurs et témoins ont ainsi été convoqués au grand tribunal du XXe siècle. L'Histoire se réduit alors à un procès et les archives ne sont vues que comme preuves à charge.

Dans ce contexte et surtout à propos de la Résistance, il est fréquent de voir opposer " devoir de mémoire " et " devoir de vérité ". Or, il me semble que ces expressions n'ont sous la plume de ces " nouveaux historiens " que l'apparence de la symétrie. Pour eux, le devoir de mémoire a toujours été respecté du fait de l'activité commémorative et consensuelle des autorités de la République, des partis politiques (en particulier gaulliste et communiste) et des organisations de résistants. Le devoir de vérité, quant à lui, devant absolument se frayer un difficile chemin contre les velléités " totalitaires " de la mémoire. Il ne s'agirait donc pas d'un devoir de vérité mais implicitement d'un droit bafoué. Cette bataille de mots veut donc renvoyer l'activité historique dans l'ordre de la morale. Posé ainsi, qui ne choisirait le " droit " contre le " devoir "?

Or le statut de la vérité en histoire ne relève pas de cette vision objectiviste finalement primaire de la connaissance.

Je crois, pour ma part, que le travail d'expression de la mémoire, sauf à sombrer dans une vulgaire propagande, se nourrit des connaissances les plus neuves de la recherche historique. Et cette dernière, outre le fait qu'elle est souvent motivée par un rapport affectif ou politique au passé, n'existe et ne trouve public et raison sociale que dans les besoins de ce travail de mémoire.

Si morale il doit y avoir, elle est à trouver dans un accès aux archives et pas seulement celles de Moscou, égal pour tous les chercheurs et en particulier les jeunes. Elle est aussi et surtout à chercher dans le respect de l'éthique et de la démarche scientifique propre à l'Histoire. La France a eu la chance de produire une école historique des plus originales et des plus fécondes. Elle a conçu des instruments conceptuels et des méthodes critiques d'un grand apport. L'innovation permanente de ses artisans en est aussi un des piliers. Ne revenons pas en arrière, à l'ère des procès et des dogmes mais inventons pour comprendre et non juger notre passé.

Il n'est pas d'époques historiques et d'événements qui ne soient à interroger en permanence. La Seconde Guerre mondiale, le communisme...sont des chantiers ouverts et le resteront à condition de sortir d'une vision complotiste de l'histoire. La jeune génération des historiens a du travail devant elle tant les pistes sont multiples et variées: quid de la continuité concrète de l'appareil d'Etat entre la IIIe République et Vichy ? Quid de la collaboration économique ? Quid des camps en URSS ? Quid du militantisme communiste en Lot-et- Garonne....?

Ni légendes, ni tribunal mais l'Histoire, toujours l'Histoire.

 


* Rédacteur en chef des Cahiers d'Histoire, revue trimestrielle (90 F) éditée par Espaces Marx, 64 Bd Auguste-Blanqui, 75 013 Paris.

retour