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Pierre Leroux, plus loin que la pure liberté... Par David A. Grifiths* |
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Voir aussi A propos de socialisme et de solidarisme |
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Il passe pour avoir inventé, dès 1833, le mot " socialisme " et, sept ans plus tard, pour avoir employé le premier le terme " solidarité " dans son acception moderne.
Pierre Leroux, typographe autodidacte et publiciste de talent que le jeune Marx qualifiait de " génial " et qu'il tint à rencontrer à Paris, en 1844, fut plus qu'un témoin éclairé de son époque.
Le 6 avril 1997 marquait le bicentenaire de sa naissance.
La vie de Leroux semble opposer un démenti à la thèse selon laquelle l'élaboration des idées constitutives du socialisme a été l'oeuvre d'intellectuels bourgeois, de " représentants instruits des classes possédantes " (Lénine dans Que faire ?). Né à Paris dans une famille fort modeste, Leroux débute dans la vie comme ouvrier typographe. Il intègre, ce faisant, un corps de métier qui est un des plus militants de l'époque et qui lui permet, du reste, de développer ses talents de publiciste autodidacte. C'est en tant que cogérant du périodique le Globe, qu'il a fondé en 1824, que Leroux signe, le 26 juillet 1830, la fameuse " Protestation des journalistes contre les ordonnances de Charles X ". C'est un appel à l'insurrection et le prélude direct de la Révolution de 1830.
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L'antagonisme de classes se situe dans le rapport entretenu avec les moyens de production
Dès le 18 janvier 1831, dans un article capital, " Plus de libéralisme impuissant ", paru au Globe, Leroux dénonce ce qui est vite devenu la doctrine " officielle " de la monarchie de Juillet, (le président du Conseil d'alors, Laffitte, est connu comme " le roi des banquiers et le banquier des rois "). En même temps, notre réformateur annonce son adhésion à l'école saint-simonienne. Celle-ci, on le sait, est essentiellement le porte-parole des intérêts de la bourgeoisie d'affaires, mais n'oublions pas que, sous le vocable " producteurs ", qu'elle oppose à celui d'" oisifs ", (l'aristocratie foncière, s'entend), elle englobe à la fois maîtres et prolétaires. L'un de ses mots d'ordre ne réclame-t-il pas l'" amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre " ? Leroux fait siennes plusieurs revendications saint-simoniennes: abolition de tous les privilèges de la naissance, rétribution des producteurs en fonction de leurs oeuvres... Mais aussitôt que l'Ecole se mue en Eglise dotée d'une hiérarchie dictatoriale, celui qu'on va appeler " l'homme le plus démocrate de France " (Flora Tristan, 1843) s'en sépare. Cela se passe en novembre 1831. Désormais, Leroux poursuit sa critique de la nouvelle " féodalité industrielle " dans des revues qu'il crée ou dirige et dans des livres que lui-même publie (il établit sa propre imprimerie à Boussac - Creuse - en 1844). Sous l'impulsion de l'Histoire - l'insurrection des canuts lyonnais (21-22 novembre 1831) constitue, aux yeux des contemporains, " le premier combat entre le maître et l'ouvrier, entre le bourgeois et le prolétaire " - son analyse des structures sociales se précise." La classe bourgeoise, la classe propriétaire, (...), voilà donc l'adversaire ! " écrit-il dans la Revue encyclopédique (1832). Ce qui est remarquable, c'est que notre publiciste situe l'antagonisme de classes dans le rapport que chacune d'elles entretient avec les moyens de production: " La lutte actuelle des prolétaires contre la bourgeoisie", explique-t-il dans le même périodique (1833), est la lutte de " ceux qui ne possèdent pas les instruments de travail contre ceux qui les possèdent ". Caractéristique de l'économie bourgeoise est la concurrence acharnée opposant capitaliste à capitaliste. C'est une guerre à mort, alimentée par le " monstre d'égoïsme ", où " la victoire est toujours pour les grands capitaux, comme elle était autrefois pour les gros bataillons " (Revue sociale, 1846). Mais, sous la menace du chômage, les ouvriers eux-mêmes se font entre eux " une effroyable concurrence " (Revue indépendante, 1842). La précarité de l'emploi est souvent, paradoxalement, l'effet du " progrès " technologique." Le chef-d'oeuvre avoué de l'industrie capitaliste n'est-ce point en effet de se passer des hommes, demande Leroux, et n'y tend-elle pas tous les jours pour les machines ? " Il conclut: " Ainsi la science, enchaînée au capital, travaille contre l'intérêt du genre humain " (Revue sociale, 1846).
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La division du travail en régime capitaliste sous sa forme mutilante du travail à la chaîne
Et pourtant, " toutes les découvertes faites par l'homme, depuis le commencement des siècles, toutes les machines qui peuvent faciliter le travail ", font partie d'un commun patrimoine, objecte l'auteur du Carrosse de M. Aguado (1847), qui observe: " Ces chefs de l'armée industrielle n'ont aucun compte à rendre de l'emploi qu'ils font de cet outillage." Leroux voit déjà la division du travail prendre, en régime capitaliste, la forme mutilante du travail à la chaîne: " Dans l'industrie l'idéal (serait) de faire des hommes qui auraient (...) une merveilleuse capacité à percer un trou d'aiguille et qui n'en auraient pas (...) d'autre " (Réfutation de l'éclectisme, 1839). Lorsque Marx, dans sa Contribution à la critique de l'économie politique (1859), ramènera la valeur d'échange d'une marchandise à une " cristallisation " ou " matérialisation " du travail social, il fera écho à notre économiste qui affirmait en 1846: " Au fond, toutes les richesses, toutes les marchandises du monde, ne sont que du travail humain, de la sueur humaine plus ou moins condensée " (le Carrosse de M. Aguado). Le philosophe Paul Ricoeur a réuni dans une " école du soupçon " des penseurs comme Freud, Marx et Nietzsche, pour qui la recherche de la vérité passait par une " démystification " des formes phénoménales. Ne faudrait-il pas ajouter à leur nombre celui qui soutient en 1834: " Ce n'est un secret pour personne: les grands mots d'ordre et de justice ne cachent aujourd'hui que les intérêts des boutiques " (Revue encyclopédique) ? Leroux démasque l'idéologie régnante, l'éclectisme, que son chef de file, Victor Cousin, présente comme " la lumière de l'histoire de la philosophie ". Les éclectiques des années trente se flattent d'avoir forgé une philosophie absolue en amalgamant des parts de vérité contenues dans des systèmes philosophiques déjà existants. Ne voit-on donc pas, s'indigne notre critique, que cette doctrine, ou plutôt, " cette négation même de toute philosophie " (Réfutation de l'éclectisme), qui ne se veut " d'aucun siècle et d'aucun temps ", est synonyme d'" immobilité ", et concourt ainsi au maintien du statu quo (" l'éclectisme pour l'éclectisme est une chimère ") ? En revanche, être philosophe, pour Leroux, c'est " être du parti de ce qui souffre, de ce qui est opprimé " (Ibid.).
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L'Encyclopédie nouvelle fondée en 1833, une tentative de synthèse différente du savoir humain
Parmi ses nombreuses publications, il faut faire une place à part à l'encyclopédie qu'il fonde en 1833 avec son plus proche collaborateur, Jean Reynaud. Les croyances traditionnelles discréditées à la suite des événements de 1789 et le mouvement philosophique du XVIIIe siècle resté suspendu, Leroux ressent vivement le besoin d'une synthèse nouvelle du savoir humain." Dans chaque branche même de la connaissance humaine, déplore-t-il, l'amour du fragmentaire, si l'on peut parler ainsi, a atteint son plus haut degré. La philosophie vise à être narrative (...); la science a horreur des idées générales (...); l'histoire est un assemblage de chroniques " (Revue encyclopédique, 1831). C'est le moment où notre novateur adhère au jeune Parti républicain (qui sera brutalement réprimé en 1835), et l'Encyclopédie nouvelle sera l'arsenal où la virtuelle République démocratique et sociale puisera ses armes. En 1841 pourtant, Leroux s'éloigne de la rédaction de cet ouvrage, dont la publication sera définitivement interrompue par la Révolution de 1848. Elle ne sera pas reprise, car, comme l'expliquera le directeur Reynaud, " les éditeurs n'osèrent pas essayer la résurrection d'une entreprise trop assurée d'avance de succomber devant l'interdiction avouée ou tacite du gouvernement ". A la fin d'une présentation de Textes choisis de l'Encyclopédie de Diderot, l'historien Albert Soboul constatait qu'au dix-neuvième siècle " aucune tentative nouvelle ne fut faite (c'est-à-dire par la bourgeoisie triomphante) pour ramasser l'essentiel des connaissances humaines dans une oeuvre méthodique ". N'est-ce pas là une raison de plus pour rappeler l'Encyclopédie nouvelle, que l'on a considérée comme " le travail le plus important publié en Europe de 1800 à 1850 " (1) et comme un " monument incomparable " (2) et qui comptait parmi ses rédacteurs l'illustre Geoffroy Saint-Hilaire, Pauline Roland, Renouvier, Quinet même, et, au nombre de ses lecteurs enthousiastes, Michelet, George Sand, Barbès, Herzen, Heine...? Leroux utopiste ? C'est ainsi qu'on le désigne souvent dans les manuels. Si Marx reconnaît que les écrits des " utopistes " " attaquent la société existante dans ses bases " et qu'" ils ont fourni, par conséquent, des matériaux d'une grande valeur pour éclairer les ouvriers " (Manifeste communiste), il fait remarquer aussi l'absence - dans ces mêmes écrits - d'indications sur les moyens propres à amener la nécessaire transformation sociale. A ce propos, on peut citer le quotidien saint-simonien, le Globe, qui, dans son numéro du 29 novembre 1831, insistait: " Les classes inférieures ne peuvent s'élever qu'autant que les classes supérieures leur tendront la main. C'est de ces dernières que doit venir l'initiative ". Mais déjà, le 17 janvier 1842, Auguste Comte parlait, dans une lettre à John Stuart Mill, d'" une nouvelle et redoutable intervention politique partout imminente ". Il précisait: " C'est l'apparition inévitable, et sans doute prochaine, des masses prolétaires sur la scène politique, où elles n'ont encore été qu'instruments, et où leur introduction personnelle changera nécessairement toute la physionomie des luttes actuelles ". Effectivement, c'est au cours de son séjour à Paris, fin 1843-début 1845, que Marx perçoit nettement que l'émancipation humaine aura pour seul et unique agent la lutte de classe - lutte économique, politique et théorique - du prolétariat. Il va reproduire, en guise de conclusion à la Misère de la philosophie, le cri de ralliement que George Sand met, dans son Jean Ziska (1843), sur les lèvres du légendaire patriote tchèque: " Le combat ou la mort; la lutte sanguinaire ou le néant. C'est ainsi que la question est invinciblement posée."
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Le député qui se bat pour la limitation de la journée de travail et les droits politiques de la femme
La violence ne figure dans les analyses de Leroux que comme une anomalie inventée par " la passion des sectes révolutionnaires " (Revue encyclopédique, 1833). Ne nous étonne donc guère la réponse qu'il formule en déclinant l'invitation à présider à Limoges, en décembre 1847, un banquet réformiste de 1 000 convives: " Présenter sous la forme d'un parti politique une doctrine d'égalité, explique-t-il, c'est laisser croire que l'on prétend imposer par la force cette doctrine ". Mais il y a bien de l'ambiguïté dans l'attitude de ce socialiste à l'égard de la politique elle-même. C'est bien Leroux, champion du suffrage universel, qui, dès 1832, relève le défi " démocratique " en prévoyant que ce serait une erreur " de mépriser et de déprécier les institutions de pure liberté, et de ne pas voir leur immense utilité et leur absolue nécessité pour faire triompher les intérêts de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre " (Revue encyclopédique, 1832). La Révolution de 1848 lui fournit l'occasion de prêcher d'exemple. Elu maire de Boussac le 27 février, Leroux proclame aussitôt l'adhésion de la Commune à la République. Député à l'Assemblée constituante, il se bat énergiquement, notamment pour la limitation de la journée de travail (la " liberté du travail " prônée par ses adversaires politiques n'étant, à ses yeux, qu'une formule de surexploitation). Le projet de loi relatif aux droits politiques de la femme, que notre socialiste soumet à la Législative, " fait, écrira John Stuart Mill, le plus grand honneur aux sentiments et à l'intelligence de la classe ouvrière en France ". Exilé après le Deux décembre, Leroux et sa nombreuse famille vont vivre à Londres et à Jersey dans la misère noire. Rentré en France à la faveur de l'amnistie de 1859, il meurt à Paris le 12 avril 1871, pendant la Commune. Celle-ci, sur la proposition d'un de ses membres, nomme deux délégués pour accompagner au cimetière Montparnasse la dépouille de celui qui disait fièrement: " On a républicanisé les esprits, j'y étais ! On a fait le socialisme, j'y étais ! " (3). |
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* Professeur émérite à l'université de Vancouver, Canada, spécialiste du socialisme utopique.A publié en français Jean Reynaud, encyclopédiste de l'époque romantique, éd.Marcel Rivière, 1995. 1. A.Guépin, Philosophie du dix-neuvième siècle, 1854. 2. A.Perdiguier, Livre du compagnonnage, 1841. 3. La plupart des ouvrages de Leroux ont été réédités ces dernières années (y compris l'Encyclopédie nouvelle, chez Slatkine, à Genève, en 1991). L'Association des Amis de Pierre Leroux (siège: 39, rue Emeric-David, 13100 Aix-en-Provence) fait paraître un Bulletin richement documenté.
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A propos de socialisme et de solidarisme
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DICTIONNAIRE
Toute doctrine d'organisation sociale qui entend faire prévaloir l'intérêt, le bien général sur les intérêts particuliers, au moyen d'une organisation concertée (par opposition au libéralisme...)." Avant de parvenir à cette définition moderne dans le Robert, le mot " socialisme " a dû se frayer un chemin laborieux.
Si l'on convient qu'il a été employé dès 1830, il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française...d'abord par le biais de son complément.
La définition qui en est donnée est la suivante, en 1877: " Doctrine des hommes qui prétendent changer l'état de la société et la refermer sur un plan tout à fait nouveau." En 1935: " Doctrine qui préconise un plan d'organisation sociale et économique subordonnant les intérêts de l'individu à ceux de l'Etat." n LE GLOBE
Fondé en 1824 par Pierre Leroux (1797-1871) et Paul Dubois, ancien normalien aux idées libérales, le journal le Globe devient saint-simonien, propagateur fidèle des doctrines de Claude-Henri de Rouvray, comte de Saint-Simon (mort à Paris en 1925), de 1831 à 1832.
Pierre Leroux se lie notamment avec Enfantin, disciple, avec Bazard, de celui qui fut aussi considéré comme le dernier encyclopédiste du XVIIIe siècle.
Le journal ne connaîtra qu'une brève existence et disparaîtra, faute d'argent.
Le saint-simonisme le suit de peu, mis à mal par les coups de la répression et la dispersion de ses membres, à travers le monde.
Commentaire cinglant de Proudhon: " Le saint-simonisme a passé comme une mascarade." n
SAINT-SIMONISME
Considéré comme élément fondateur d'une sorte de mouvement socialiste avant la révolution de 1830, le saint-simonisme repose sur une pensée nouvelle: à l'anarchie du monde économique doit se substituer l'organisation, c'est-à-dire le " développement de la production ".
Cette transformation de l'économie ira de pair avec celle de la société, une société sans oisifs où chacun sera classé suivant sa capacité et rétribué selon ses oeuvres.
Pas de latin au programme d'un système éducatif rénové, une société critique, sociologique mais où la hiérarchie est érigée en idéal: c'est sous la forme d'une église hiérarchisée que le saint-simonisme apparaîtra avant 1830.
Pointant déjà, l'exploitation de l'homme par l'homme, le saint-simonisme jette les bases d'une organisation élaborée que l'on pourrait résumer par collectivisation et planification.
La Révolution de juillet va lui donner un coup de pouce sérieux.
Idées neuves, féminisme attirent les milieux intellectuels mais sans jamais intéresser les masses.
Cette noble doctrine va séduire entre autres Alfred de Vigny, Sainte-Beuve ou Pierre Leroux.n
GEORGE SAND
Au-delà de ses romans, Aurore Dupin, dite George Sand (1804-1876) a eu une vie amoureuse mouvementée et un engagement politique peu ou prou connu.
Elle n'hésite pas à se déclarer " communiste " et interroge, dans la Revue indépendante qu'elle crée, les rapports du capital et du travail, évoque les associations des travailleurs.
Lamennais et Pierre Leroux l'inspirent pour son roman Spiridion.
Elle est également liée à Razzini, Bakounine, soutient des écrivains populaires et s'enflamme pour la Révolution de 1848 avant de se retirer, déçue, à Nohant...n
SOLIDARISME
Avec Léon Bourgeois (1851-1925), le solidarisme trouve son théoricien.
Ce courant de pensée né avec Pierre Leroux, qui l'influence dans les années 1840, entendait remplacer " la charité du christianisme par la solidarité humaine ".
Les mouvements politiques radicaux du XIXe qui condamnent l'individualisme libéral mais rejettent le marxisme s'en inspireront pour donner naissance au socialisme solidariste, au radicalisme traditionnel et à un parti qui s'appellera Parti républicain radical et radical-socialiste (1901).
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