|
Le sport entre l'utile et l'agréable Par Guillaume Chérel |
|
Débat entre Philippe Houvion* et Jean Poczobut |
|
Philippe Houvion : " On assiste de plus en plus à une surenchère entre les fédérations sportives pour décrocher l'enveloppe "communication-marketing" (...) Le sport, notamment à l'école, devrait surtout servir à donner du plaisir, non ? "
Jean Poczobut : " Le sport est devenu un produit, à l'image de la société.(...) Le problème, c'est le désengagement de l'Etat, qui ne joue plus son rôle de service public." Philippe Houvion : J'ai cru comprendre que tu ne briguais pas un second mandat de quatre ans à la tête de la FFA - Philippe Lamblin (43 ans) a été élu à sa place, NDLR - parce que tu ne te sentais pas prêt à mener une campagne de " marketing-communication ", qui semble obligatoire à l'heure actuelle. Jean Poczobut : Oui, je fais partie des dirigeants traditionnels, issus du terrain: la vieille école des entraîneurs, quoi. J'ai vécu l'évolution du sport en général, notamment de son environnement, et il est vrai qu'à l'heure actuelle cette évolution vers le professionnalisme nécessite un nouveau profil de dirigeants plus à même d'aborder le secteur communication, à une époque où le " savoir-faire " passe au second plan par rapport au " faire-savoir ". La dimension marketing (trouver des partenaires financiers, etc.) prend de l'importance. Le sport est devenu un produit, à l'image de la société. Il faut bien dire que sur ce point, les dirigeants traditionnels sont un peu dépassés. P. H.: Tu l'avais pourtant vu venir, ce phénomène, depuis les Jeux de Barcelone, en 1992... Tu ne te voyais pas mener ta Fédération jusqu'à l'an 2000 et les Jeux de Sydney ? J. P.: Si, d'autant plus que j'étais très impliqué dans l'organisation du meeting d'athlétisme de Saint-Denis, ou celui de Reims, et de Villeneuve d'Ascq... Mais je pensais qu'il fallait s'adapter en douceur et que l'athlétisme français reprenne un peu du poil de la bête. D'où l'idée de remettre le train sur les rails, avec des résultats, afin d'introduire des idées et une dynamique générale. En 1992, la situation n'était pas favorable. Il fallait être crédible avant de pouvoir aborder des options nouvelles, comme la mise en place du professionnalisme. Comme j'avais de bons rapports avec les athlètes, avant de rendre cette évolution concrète, j'ai lentement, patiemment préparé le terrain. P. H.: J'aimerais revenir sur cet aspect " communication-marketing ". Il faut des moyens, c'est sûr. Aujourd'hui, ce qui me gène, c'est qu'il est évident que les médias - la télévision surtout - s'intéresse au sport, mais on en arrive à une surenchère qui donne une compétition visant à imposer sa fédération et son sport par rapport à une autre fédération, un autre sport. Cette course à l'enveloppe " communication-sport " donne le résultat suivant: il y a ceux qui arrivent à avoir une part du gâteau et ceux qui n'y arrivent pas. J'ai l'impression que chaque discipline va défendre son bout de gras, pour avoir le droit de vivre... J. P.: Effectivement, il y a cet aspect. Pour notre part, je remarque que l'athlétisme est souvent considéré comme contraignant, voire emmerdant dans la manière de l'enseigner, de l'aborder avec les jeunes, donc de le faire découvrir aux médias. Ainsi, la Fédération connaît un " turn-over " extraordinaire... Plus de 40% par an de nos benjamins, minimes lâchent l'athlétisme. C'est énorme. En deux ans, on renouvelle 80% de nos jeunes. Ils ne font que passer. On est la génération (civilisation) du zapping, comme avec la télé. On reste un mois là, deux mois là... Et l'athlétisme fait partie des formation de base, un moyen de formation. Or, on est en concurrence avec des disciplines plus faibles, ou issus de phénomènes de mode. Il nous faut donc revoir notre pédagogie de base, donner une bonne image de l'athlétisme. Il faut que le gamin puisse s'identifier à un groupe - ce n'est pas le cas dans tous nos clubs - et qu'il ait la possibilité de progresser sans pour autant s'entraîner comme une bête à treize ans. Il faut repenser notre manière d'enseigner l'athlétisme. P. H.: Notamment à l'école.... J. P.: Parfaitement, l'environnement général ne facilite pas ça. Les fédérations ont vu leurs conventions d'objectifs baisser de 1 à 2%... Le désengagement de l'Etat ne favorise pas du tout la pratique du sport. Cela va de la formation des professeurs d'éducation physique à la place laissée au sport à l'école, notamment l'athlétisme, discipline traditionnelle qui, je le rappelle, est le premier sport olympique. C'est tout le développement social et le développement d'une politique d'animation qui sont menacés. On nous rebat les oreilles avec le sport-intégration, le sport-insertion, mais l'Etat ne joue plus son rôle. Or, les sponsors ne vont que vers ce qui brille. Nous allons vers un sport à deux vitesses... P. H.: Est-ce que ça veut dire que les entraîneurs, les gens qui sont dans les clubs, vont avoir davantage un rôle d'animateurs ? Juste pour présenter mieux leur sport, le rendre ludique. Il faut laisser aux enfants la possibilité de s'exprimer, ne pas les enfermer dans un moule. Je me souviens que, lorsque j'étais jeune athlète, on a eu des dirigeants qui ne nous laissaient pas nous exprimer. Qui voulaient qu'on soit des moutons à l'entraînement, et que l'on devienne des lions sur le stade... Si l'on veut se marrer un peu dans le sport, se faire plaisir, il faudrait changer les méthodes. Une extrême minorité douée atteindra le haut niveau et deviendra professionnelle, on le sait. Mon propre fils zappe entre différents sports et je trouve ça bien. Je ne suis pas un militant acharné de l'athlétisme, dont je connais les limites... Le principal étant de s'exprimer, de se dépenser, mais ça, ce n'est peut-être pas le premier souci d'un dirigeant d'athlétisme ? ! J. P.: Oui et non... Je me suis battu sur trois fronts: 1.l'élite en place; 2.une opération jeunes talents; 3.la pratique du plus grand nombre, en insistant sur la notion de plaisir. Si l'on s'emmerde, on s'en va ! A l'école, il est vrai que le bilan est négatif, puisque l'athlétisme leur est présenté comme une discipline rébarbative dans la manière de l'aborder, par rapport à tout ce qui est jeu. C'est pourquoi je répète qu'il faut changer l'image de notre sport. P. H.: Même la compétition est un jeu, finalement. Pourquoi le sport ne reste t-il pas un jeu sur la piste d'athlétisme ? Aujourd'hui, on met en valeur la victoire, le gagnant. C'est bien qu'on ait des Marie-Jo Pérec et des Jean Galfione, mais n'oublions pas la majorité des autres qui s'alignent et perdent... On s'est engagé sur une voix où le " haut niveau professionnel " réclame la victoire à tout prix. La valorisation par la victoire est importante, mais il y a autre chose. Une anecdote: un jour mon père (Maurice, entraîneur à la perche, NDLR) regarde mon fils s'entraîner à la perche, pour s'amuser, et il le voit sauter 2 mètres à la perche à huit ans. Et voilà mon père qui lui dit: bon, maintenant, il faudra que tu viennes deux fois par semaine ! A huit ans... J'ai dit stop ! On arrête tout de suite. T'es son grand-père pas son entraîneur. Il a envie de venir une fois par semaine, c'est déjà bien. Sinon on entrait dans une spirale que je connais bien pour l'avoir vécu. J. P.: Il y a des déviations, c'est vrai, mais la majorité des gens qui pratiquent un sport ne sont pas concernés. Moi, je ne suis pas pour la pratique intensive de l'athlétisme pour les très jeunes. Je dis qu'il faut donner une notion de plaisir aux plus jeunes; tout comme dans une carrière d'athlète de haut niveau. Stéphane Diagana (spécialiste du 400 m haies, NDLR) est un bon exemple. Il dit lui-même qu'il ne fait pas de l'athlétisme que pour gagner une médaille olympique, mais pour se faire plaisir, pour son équilibre personnel. C'est fondamental. Quand j'évoque le professionnalisme, je constate que tout se passe hors de la Fédération. Les athlètes souhaitent que nous ne soyons pas hors du coup. L'idée est de créer un secteur professionnel - puisqu'on ne peut plus faire autrement - afin de s'opposer à un circuit professionnel parallèle, hors circuit fédéral, comme c'est le cas actuellement. On le voit avec le tennis: quels sont les rapports entre les pros et leur fédération ? Aucun. Le danger, avec le circuit des grands meetings, donc cette surenchère médiatique, c'est de la jouer perso. D'autant plus que la fédération peut proposer un certain nombre de services aux athlètes dans le secteur professionnel: juridique, social, etc. Tout ce dont ta génération, Philippe, n'a pas bénéficié. Notamment pour se reconvertir une fois sa carrière terminée. Trouver sa voie n'est pas facile. Qui pourra vivre de ce qu'il a gagné durant sa carrière d'athlète ? Marie-Jo Pérec, peut-être... Mais même Galfione, Diagana ou Patricia Girard et Patricia Djaté ne pourront pas. C'est pour cela qu'ils se sont tous formés durant leur carrière. Il ne s'agit pas seulement de maîtriser les flux d'argent. J'aborde la question du professionnalisme pour proposer autre chose. P. H.: Moi, j'ai eu de la chance. J'ai galéré un moment. Ma femme m'a soutenu pendant cinq ans... J'étais bien entouré. J. P.: Il est évident qu'il y a dix, quinze ans, les athlètes arrêtaient leur carrière plus jeunes. Le contexte est plus difficile aujourd'hui. A ton époque, vous aviez le choix entre prof de gym, représentant chez Adidas ou flic !... Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les athlètes de haut niveau ont le choix entre diverses formations professionnelles. On fait tout pour qu'il n'y ait plus de chômeurs en fin de carrière. Le vrai problème, c'est qu'on est en voix de privatisation totale du sport. Je répète que l'Etat ne doit pas se désengager. Il doit aider les fédérations dans leur ensemble, remplir son rôle social et remplir son rôle de service public. Pour le plus grand nombre, notamment. Et quand je dis l'Etat, il ne s'agit pas seulement du ministère de la Jeunesse et de Sports. Tout le monde dit: le sport a un rôle social, le sport est un facteur d'intégration naturel. Il n'y a qu'à voir que notre équipe de France est quasi exclusivement composée de jeunes issus de milieux populaires, Blacks-Blancs-Beurs. Chez nous, on ne se pose même pas la question: c'est normal, n'en déplaise à certains... Cette dimension est irremplaçable. P. H.: Si seulement on pouvait enfin imposer le sport à l'école, l'après-midi ou le matin, comme dans les pays anglo-saxons... Guy Drut (ex-ministre de la Jeunesse et des Sports, NDLR) avait annoncé une énième expérimentation d'aménagement des rythmes scolaires (activités classiques le matin, sportives et d'éveil l'après-midi) auprès de 200 000 élèves dans 800 écoles pour la rentrée 1997. J. P.: Moi, je crois que le problème ne sera pas résolu tant qu'on ne dépassera pas le cadre des expériences. Cela fait maintenant quarante ans qu'on en fait. Il faut généraliser enfin une fois pour toutes. Le sport devrait faire partie de la formation générale. Toutes les activités sportives et culturelles en font partie. On parle du sport comme véhicule de toutes sortes de valeurs qu'on n'applique pas dans la vie de tous les jours. Elles sont reconnues quand ça brille, quand on gagne aux Jeux Olympiques et puis basta ! Récemment, j'ai posé la question lors d'une assemblée générale de ma Fédération: a-t-on utilisé en interne les bons résultats des Jeux Olympiques ? Je réponds non... Le plan de communication n'a pas été efficace. Les athlètes ne sont pas intégrés... Moi, ça ne me choque pas que des jeunes se contentent de passer chez nous. Mais au moins il faut qu'ils en tirent tout le bénéfice. P. H.: Difficile de ne pas aborder la question du dopage... Je dois dire que, moi, on ne m'a jamais rien proposé. Quand je suis allé aux JO de Moscou en 1980, il n'y avait pas d'argent en jeu. Nous, à Jogging International, on s'occupe du sport de masse. Juste une anecdote: un jour, un farfelu nous a écrit pour nous demander si c'était vrai que de boire du sang humain ça filait la pêche avant de participer à un cross... Le problème, c'est qu'on laisse trop souvent entendre qu'on ne peut pas avoir de résultats sans dopage. Les rumeurs font beaucoup de mal. Dès que tu fais une " perf ", c'est que t'es " chargé "... On n'en sort pas. On en revient à la notion de plaisir. Je ne vois pas l'intérêt de se ruiner la santé. C'est une question d'éthique. J. P.: Guy Drut encore une fois - contre qui je n'ai rien personnellement, nous nous connaissons depuis longtemps - a annoncé qu'il présenterait une série de mesures destinées à lutter contre le dopage, notamment en créant un Conseil national de prévention présenté au printemps devant le Parlement au sein de la loi sur le sport... Il est clair que ça touche tout le monde et tous les âges, tous les sports et tous les niveaux de pratique, mais j'oserai dire que c'est relativement limité. On le voit dans les contrôles: entre douze et quinze par an. Il y a encore des erreurs de prescriptions. Il y a souvent des velléités d'avoir recours à des produits extérieurs pour être meilleur. Je pense que le dopage n'est pas une fatalité. Il est faux de dire que 80 à 90% des médaillés sont dopés. Encore une fois, pour affronter ce problème, il ne s'agit pas seulement d'avoir une volonté politique, encore faut-il en avoir les moyens. Le projet de loi antidopage est de mettre en place une autorité administrative indépendante, mais il est nécessaire d'assurer un suivi juridique permanent, par exemple. On ne peut pas lutter contre des professionnels du dopage avec des amateurs (les dirigeants de fédération). Il faut, à mon avis, créer une sorte de brigade d'incorruptibles formée de professionnels. Quant aux fédérations, il faut qu'elles soient soutenues par un corps juridique et scientifique, pour que les procédures soient infaillibles: ça coûte cher. On peut aller plus loin, au niveau national et international. De gros intérêts sont en jeu... P. H.: Il faut arrêter de n'évoquer que les stars, comme Ben Johnson, coincés par le dopage. Sous-entendu, dopage = réussite. On oublie tous ceux pour qui ça n'a pas marché... J. P.: Tu as raison. Il faut casser cette suspicion générale. C'est mauvais pour l'image du sport. On en arrive même à prôner la libéralisation du dopage ! (Comme l'a laissé entendre Yannick Noah récemment, sous prétexte que tout le monde se dope sic !, NDLR). Ce serait un scandale, une énorme erreur... L'idée fait pourtant son chemin. Sous-entendu, puisqu'on ne peut rien faire, libéralisons... De nombreux sportifs prouvent depuis longtemps que l'on peut avoir des résultats sans se doper. L'autre erreur est de gracier des athlètes aux Jeux Olympiques par des recours étranges... P. H.: Pour conclure: es-tu satisfait de ton bilan ? J. P.: Oh, on ne peut jamais être totalement satisfait... Il y a des secteurs où notre Fédération connaît encore des manques. Ce que j'espère, c'est que la dynamique que nous avons essayé de relancer sera relayée par la nouvelle équipe. Moi, j'avais une connotation politique de gauche... |
|
* Philippe Houvion, ancien athlète de haut niveau.Né en 1957, l'année où Youri Gagarine est allé dans l'espace...il opte pour le saut à perche.Il est le fils de Maurice Houvion, l'entraîneur de Jean Galfione (médaillé d'or aux JO d'Atlanta).Palmarès: un record du monde (5, 77 m), une quarantaine de sélections en équipe de France.Sélectionné aux JO de Moscou, 1980, il finit quatrième...Il se reconvertit dans le journalisme et devient rédacteur en chef du mensuel spécialisé Jogging International et de Roller Mag...après quelques années d'errance professionnelle.Jean Poczobut l'a, pour ainsi dire, vu grandir...à la fois comme homme et comme athlète. ** Jean Poczobut, enseignant en éducation physique et entraîneur d'athlétisme au stade de Reims, à partir de 1956.Il devient entraîneur national de la hauteur en 1976 et directeur technique national (DTN) de 1978 à 1984.En 1985, il est chargé de mission au ministère des Sports.Directeur adjoint de la préparation olympique de 1986 à 1990, puis directeur de 1990 à 1992.Enfin, de 1993 à janvier 1997, il est président de la Fédération française d'athlétisme (FFA).En janvier, au terme de son mandat de quatre ans, il annonce qu'il ne se représentera pas.Ce jeune retraité laisse derrière lui 150 000 licenciés et une élite revigorée par les JO d'Atlanta (quatre médailles, dont trois d'or et une de bronze).
|