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Le problème des marges de manoeuvre Par Suzanne De Brunhoff* |
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Les rapports sociaux capitalistes s'étendent peu à peu au monde entier, et le capital productif se restructure.
L'exigence d'une " inflation zéro ", d'une rentabilité élevée des placements financiers et des investissements productifs, de la liberté des mouvements internationaux de capitaux (complète en Europe depuis 1990), a consacré l'importance du rôle de la finance, en même temps que l'affaiblissement de la condition ouvrière et salariale.
Le rapport des forces entre classes ayant des intérêts opposés est aujourd'hui favorable aux capitalistes, dont les financiers sont la figure de proue.
Les erreurs, les crimes, les échecs des pays socialistes ont enterré pour longtemps les aspirations socialistes et communistes.
Une telle situation n'a nullement fait disparaître les tensions et les contradictions qui travaillent les structures capitalistes. Elle est pourtant présentée comme la fin de l'histoire par l'idéologie dominante. Comme une loi naturelle de l'économie concurrentielle de marché, à laquelle chaque individu doit s'adapter pour réussir, ou du moins pour survivre. Il en irait de même des Etats, trop affaiblis par la " globalisation " économique et la puissance des marchés financiers pour rompre avec les politiques néo-libérales qu'ils ont mises en oeuvre. Ce discours fataliste méconnaît les contradictions de la réalité, qui sont multiples. Pour ne parler ici que de la finance, l'euphorie boursière actuelle nourrie par Wall Street fait oublier les risques. Après un mouvement de hausse, il se produit toujours une baisse. Quand ? Avec quels effets ? On l'ignore, mais elle aura lieu. On oublie aussi les nombreuses crises financières et bancaires depuis le début des années 80. Peut-être parce que les Etats sont chaque fois intervenus pour aider les grandes institutions financières et bancaires, et " socialiser " les pertes en les reportant sur les populations. Les Etats ont ainsi montré qu'ils gardaient une grande capacité d'intervention. Cette face obscure des interventions étatiques contredit le discours dominant. Les Etats agissent, en faveur de la reproduction de la grande finance. C'est un choix politique auquel d'autres choix peuvent être opposés par une modification des rapports de force.
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Choix de l'euro et ses contraintes
Je n'envisage ici que les problèmes de la monnaie unique européenne, l'euro. Sa mise en oeuvre, après une période relativement calme de préparation par les banques françaises, subit aujourd'hui des tensions politiques entre Etats fondateurs du marché commun (Allemagne, France, Italie), et à l'intérieur de ces Etats. Les discussions ont d'abord porté sur une alternative: report de l'Euro, après la date fixée initialement du 1er janvier 1999, ou maintien de la date et assouplissement des critères - principalement celui de la rigueur budgétaire. Aujourd'hui, les choses sont encore moins simples. Les élections françaises et l'avènement d'un gouvernement de gauche qui a promis de desserrer la contrainte monétariste véhiculée par l'euro ont servi de révélateur, et infléchi la donne. Une voix officielle s'est fait entendre, bien que trop timidement, pour que l'emploi figure dans les priorités des accords européens. Que cela ait engendré la colère du démocrate chrétien Helmut Kohl et une légère bouderie de la Bourse en France n'est pas étonnant. Ce qui pourrait l'être, c'est que l'objectif d'une action européenne contre le chômage, encore de pure forme, ait suscité des remous ! Les enjeux s'éclairent: l'Euro est uniquement destiné à assurer la stabilité des prix, quel que soit le taux de chômage en Europe. Cette stabilité des prix, mise à l'abri de toute politique, est une des exigences de la finance. Elle a accompagné les fortes hausses des taux d'intérêt, et de la rentabilité attendue des placements et des investissements. L'inflation des années 70 ayant été imputée aux salaires et aux dépenses publiques, le but est celui de " l'inflation zéro ", qui garantit les intérêts des créditeurs et des propriétaires d'actifs financiers. Dans la pratique, cette orientation est un des aspects de la restructuration internationale du capital, de la mise au pas des salariés et de la mise en cause des acquis sociaux. Le traitement du chômage serait non plus une affaire politique, mais privée. Les politiques dites " macro-économiques " seraient vidées de leur substance.
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Au nom de la stabilité des prix
Revenons aux tensions qui affectent la création de l'euro. Que l'euro se fasse ou non, les risques de crise en Europe seront importants, en raison du fort chômage et de la compression des dépenses sociales. En outre, contrairement à un argument en faveur de la monnaie unique européenne, la stabilité monétaire internationale ne sera nullement restaurée. Il y aurait un bloc monétaire euro, en concurrence avec la sphère dollar. L'arbitrage serait assuré par les flux de capitaux internationaux. D'où les débuts de discussion parmi les partisans de l'euro eux-mêmes, sur le niveau de change souhaitable de la future monnaie européenne.
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L'emploi et les acquis sociaux introduits dans le débat
Il ne faut pas attendre de ces turbulences une issue politique positive aux problèmes. La montée de l'extrême droite nationaliste, qui ne met nullement en cause la domination du capital, est un signe des dangers du désarroi populaire. Par contre, le mouvement social de la fin de 1995, en France, et les premières " euro-grèves " indiquent qu'il y a une possibilité d'utiliser les marges de manoeuvres nées des tensions qui affectent l'euro. Ces actions de masse introduisent l'emploi et les acquis sociaux dans le débat jusque là limité aux contradictions et aux compromis des couches dirigeantes. Elles suscitent de nouvelles prises de positions chez des économistes et des intellectuels. Pour qu'elles débouchent sur une alternative politique réelle, il faut aussi des propositions fortes, nées d'analyses concrètes de la situation. Une des grandes questions, peu débattue à gauche, est celle d'une limitation des mouvements internationaux de capitaux spéculatifs. Brider la finance, selon divers moyens proposés par plusieurs économistes, est fondamental. Le fatalisme ambiant fait que, même à gauche, souvent on juge cela impossible aujourd'hui. L'enjeu international est considérable. Mais la recherche d'une issue positive des luttes pour l'emploi suppose qu'on le prenne sérieusement en compte, dès maintenant. |
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* Directeur honoraire de recherche au CNRS |