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Leçons d'un parcours inachevé Par Claire De Beir* |
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Regard sur les enseignements à tirer de ces élections donnant à penser que la récente dynamique de mutation et de renouveau n'est pas sans effet positif sur l'assise électorale du PCF.
Avec 10% des suffrages exprimés, le PCF n'enregistre pas un résultat inférieur à celui obtenu lors du scrutin législatif précédent, ce qui ne lui était pas arrivé depuis 1988. En outre, les bons résultats du Parti communiste en sièges (37 contre 24 en 1993) témoignent, certes de l'avantage arithmétique que lui a conféré l'existence d'un plus grand réservoir des voix de gauche au premier tour, mais aussi de sa capacité à bénéficier d'un très bon report des voix des électeurs socialistes, ce qui lui a notamment permis de reconsolider son assise territoriale. Autre enseignement qui témoigne du fait que le Parti communiste semble progressivement sortir de l'enlisement dans lequel il était confiné depuis les années 80: la base de ses soutiens sociologiques se consolide pour partie et s'élargit. Confronté à une faiblesse numérique croissante de la classe ouvrière et à un vieillissement de son électorat, le renouvellement de son électorat est une condition sine qua non de sa survivance politique et de sa capacité à bénéficier d'une nouvelle dynamique électorale. Or, l'examen de la structure sociologique du vote communiste montre une amélioration continue et significative des scores électoraux du Parti communiste auprès notamment de deux catégories sociologiques stratégiques pour l'avenir, les professions intermédiaires et les jeunes. Cette ouverture sociologique du vote communiste est indubitablement le fruit d'une amélioration encore inachevée, mais réelle, de l'image du Parti communiste et qui conditionne sa dynamique électorale même si elle n'en est pas un élément suffisant. L'enquête qualitative réalisée par la SOFRES pour le journal l'Humanité en juillet 1995 auprès des sympathisants communistes non électeurs de ce parti a permis en effet de souligner à quel point l'attractivité du vote communiste était pénalisée par une image du Parti communiste jugée trop ouvriériste et archaïque.
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Le changement générationnel et sociologique dans les rangs de l'électorat communiste
Face à ce constat, le premier atout de Robert Hue est d'avoir initié un changement générationnel et sociologique dont atteste l'évolution progressive de l'électorat communiste. Porteur d'une image plus fédératrice apparentée à celle du " Français moyen ", l'actuel secrétaire général a contribué à amorcer une ouverture du Parti communiste à d'autres catégories sociales comme les classes moyennes et les jeunes. Son deuxième atout est d'avoir placé le Parti communiste dans une dynamique de changement et d'ouverture politique. La perception d'un processus de démocratisation interne et d'une prise de distance critique à l'égard de l'expérience du communisme à l'Est sont des éléments encore ponctuellement mentionnés mais qui témoignent du fait que le prisme au travers duquel est perçu le Parti communiste est en train de changer. L'actuelle stratégie d'ouverture et de dialogue avec les forces de gauche initiée par le PCF est plébiscitée dans toutes les enquêtes qualitatives réalisées par la SOFRES. Elle lui confère l'image d'un parti plus ouvert et apte à un dialogue que l'on croyait enterré par l'échec du programme commun. Le troisième atout de la nouvelle politique du PCF est de sortir progressivement le Parti communiste de l'image pénalisante d'un parti enfermé dans sa fonction tribunitienne, marginalisé dans le débat politique et incapable d'exercer le rôle, dévolu à tout parti politique, de force de proposition et de gouvernement. A ce titre, la participation de ministres communistes au nouveau gouvernement ne peut aller qu'à l'encontre des critiques adressées par l'électorat potentiel au Parti communiste en soulignant que celui-ci ne fuit pas ses responsabilités et ne se cantonne pas dans une fonction protestataire dûment concurrencée par le Front national. Sa présence au gouvernement ne peut en outre qu'accroître une visibilité qui lui fait défaut dans le débat politique et qui contribue à alimenter la perception négative d'un parti marginalisé. Parce que les limites de la mutation en cours du PCF tiennent notamment au fait qu'elle reste très personnalisée autour de l'actuel secrétaire national et qu'elle profite en ce sens encore insuffisamment au Parti dans son ensemble, la présence de ministres communistes devrait notamment permettre de contrer le déficit d'équipe et de soutien politique qui handicape pour l'heure le secrétaire national et peut contribuer à semer le doute sur la portée du processus de rénovation interne. Enfin, la capacité du Parti communiste à assumer des responsabilités gouvernementales conditionne sa crédibilité politique et donc son attractivité électorale; une crédibilité politique sans laquelle l'écart toujours important entre la sympathie pour ce parti et le vote en sa faveur ne fera que persister. Il reste que le chemin à parcourir est long, tant les freins au vote communiste sont toujours importants et les archaïsmes pas encore dissipés. D'abord parce que le rapport à l'histoire du Parti communiste, qui est une dimension quasi existentielle de son image, génère une image structurellement ambivalente de ce parti auprès de son électorat potentiel et représente un frein lourd au vote communiste. Le passé du Parti communiste allie tout à la fois les traits de la gloire, celle du " parti des fusillés " et des grandes conquêtes sociales de 1936, 1945 et 1981 et les traits de la honte, celle de l'expérience du stalinisme qui continue de plomber son image, faute d'une clarification suffisamment affirmée et entendue par l'opinion de son rapport à l'héritage du stalinisme, faute d'actes symboliques suffisamment forts. Le mot " communisme " est un mot qui continue de faire peur et qui renvoie à un idéal sans survivance car indissociable pour l'opinion de l'expérience de la barbarie et de la dictature des pays dits " socialistes ". Les réminiscences d'un passé qui fait peur contribuent par conséquent à freiner la crédibilité programmatique du Parti communiste. Les mesures économiques et sociales proposées suscitent souvent auprès de son électorat potentiel la critique de l'irréalisme et la crainte d'une trop grande radicalité dans le rythme et l'ampleur des changements proposés. L'image repoussoir d'une France assistée et en autarcie, d'un égalitarisme en acte, synonyme de nivellement par le bas, d'une vision dirigiste de la culture, en disent long sur le prisme encore caricatural au travers duquel est perçu le programme du Parti communiste.
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De la fonction tribunitienne, protestataire, au rôle de force de proposition et de gouvernement
L'avenir du Parti communiste passe donc par sa capacité à apparaître davantage en prise avec la réalité de la société française et à désidéologiser son image. Il se trouve aujourd'hui confronté à des attentes sociales fortes, révélatrices des effets dévastateurs de la crise économique actuelle et du besoin, moins de croire à un projet global de société, que de trouver des réponses sécurisantes et des solutions concrètes à la crise actuelle. C'est ainsi significativement chez les électeurs communistes que l'importance accordée aux thèmes sociaux est la plus forte, qu'il s'agisse du maintien des acquis sociaux, de l'évolution du pouvoir d'achat, ou encore de la lutte contre l'exclusion. De même, la sociologie des nouveaux adhérents du Parti communiste est révélatrice de l'impact de la crise sociale (on trouve parmi eux de nombreuses situations précaires ou de chômage, et une angoisse généralisée face à l'avenir) et de la nécessité pour ce parti d'intégrer en son sein une frange de plus en plus fragilisée de la population. Alors que la fonction d'intégration sociale du Parti communiste s'apparentait, chez les anciens adhérents, à une fonction induite du parti, et non revendiquée en tant que tel, les motivations des nouveaux adhérents soulignent l'importance dévolue au rôle de socialisation du parti politique. L'adhésion au Parti communiste, loin de signer un acte de militantisme et/ou une lecture politique du monde, répond très souvent à l'attente compensatrice d'une intégration dans un groupe et un réseau d'entraide, qui puisse fonctionner comme un support à la fois affectif et matériel aux aléas de la crise sociale. Le militantisme de ces nouveaux adhérents se révèle ainsi peu impliqué à la fois en raison d'un sentiment fréquent d'incompétence politique mais aussi parce que la crainte de l'embrigadement, le souci de la liberté critique - particulièrement vivace chez des jeunes dont l'identité partisane est très peu cristallisée - vient freiner leur implication dans un parti qui continue de donner prise à une image ouvriériste et insuffisamment démocratique. C'est dire que l'entreprise de rénovation interne doit être plus visible et consolidée, car, à l'intérieur comme à l'extérieur du parti, ses insuffisances pénalisent toujours l'attractivité du Parti communiste. Un constat d'autant plus dommageable que, face à des partis de gouvernement entachés aux yeux des Français par une gestion insuffisamment démocratique du pouvoir, le Parti communiste, fort d'une image de proximité et d'honnêteté, peut contribuer à redonner ses lettres de noblesse à la pensée et à l'action politique à laquelle les Français confèrent toujours des prérogatives lourdes dans le système économique et social. Désidéologiser l'image du Parti communiste ne signifie donc occulter la possibilité de proposer un projet de société dont les nouveaux adhérents ont besoin pour mieux s'impliquer dans l'action politique et dont les électeurs communistes de demain ont besoin pour redonner au politique le sens et la finalité qui lui font pour l'heure défaut. |
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* Chargée d'études qualitatives, département politique et opinions de la SOFRES. |