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La politique comme activité honorable Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Janine Mossuz-Lavau* |
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Quelles grandes tendances, en matière de comportement politique, se dégagent des élections législatives ? Retour sur un événement.
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Le résultat des élections de mai-juin modifie-t-il les observations de l'étude que vous avez menée, quelques mois plus tôt, entre août 1996 et février 1997, sur ce que pensent les gens de gauche ?
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Janine Mossuz-Lavau : Pas du tout.
Des entretiens que j'ai réalisés, ressortait un ras-le-bol certain, un sentiment, chez les gens de gauche, de grande exaspération à l'égard du pouvoir alors en place, même si la plupart d'entre eux ne se sentaient pas prêts à soutenir le Parti socialiste, ou les partis de gauche institutionnels.
En même temps, si nombre d'entre eux n'avaient pas voté Jospin au premier tour de l'élection présidentielle de 1995, on sentait bien que, si l'occasion leur était donné de faire partir la droite, ils passeraient à l'acte.
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La critique faite notamment par la presse internationale aux électeurs français d'être versatiles, de donner l'apparence d'une démocratie instable est-elle fondée ?
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J.
M.-L.: Les électeurs français sont moins instables que les apparences le laissent penser.
En 1995, ils ont élu Jacques Chirac.
Mais un certain nombre d'entre eux l'ont fait sur des motivations de gauche, séduits par le discours sur la fracture sociale.
Ils ont été immédiatement déçus par des mesures comme l'augmentation de la TVA, la poursuite des phénomènes d'exclusion, l'aggravation du chômage.
Il était donc normal que, dès que l'occasion leur en était donnée, ils votent à gauche, mais pour montrer qu'ils se sont sentis floués par des promesses non tenues.
On ne peut donc pas dire qu'ils sont versatiles.
Il y a dans ces votes beaucoup de logique.
Les électeurs souhaitaient que la situation s'améliore pour les défavorisés.
Cela ne fut pas le cas.
Est donc venue la sanction.
S'est ajouté le fait que les Français n'ont pas compris la décision de dissolution.
Ils ont jugé qu'il s'agissait d'une mesure politicienne.
Il était clair pour eux qu'on leur demandait de voter maintenant parce qu'ils auraient " très mal voté " l'année prochaine.
Ils l'ont refusé par une réaction qui a aussi été inspirée par la fierté.
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Cela ne donne-t-il pas une indication qualitative sur ce que les Français accordent comme valeur au vote ?
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J.
M.-L.: Les Français accordent de l'importance au vote, en relativisant cependant les effets du premier tour puisqu'il s'est produit une abstention record, sans atteindre le taux de 1988.
Cette abstention provient de ce que les Français pensaient que la droite allait passer.
Cette opinion a généré une démobilisation parmi les électorats de droite comme de gauche, sur le même mode, en ne souhaitant pas, de surcroît, voter socialiste.
Mais, percevant l'enjeu du second tour, ne voulant pas laisser passer l'occasion de dire ce qu'ils pensaient, les gens de gauche se sont ressaisis.
D'ailleurs, la politique est considérée comme une activité honorable en France.
Un récent sondage montrait que 63% des Français estimaient que la politique était une activité " plutôt " ou " très honorable ".
Il n'y a donc pas crise de la politique mais crise de la représentation politique.
Les élus, considérés comme les représentants du pays, ne sont pas perçus comme étant à l'écoute et proches des gens.
Et souvent, ils sont corrompus.
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Peut-on dater la crise de la représentation ?
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J.
M.-L.: Fin des années 1980, début des années 1990.
Cette crise se manifeste par la montée de l'abstention et l'audience des partis extra-parlementaires, notamment les écologistes, lors des élections régionales de 1992, et surtout la percée du Front national.
En ne participant pas à la vie des institutions, le Front national, qui fait par ailleurs sa campagne sur le mode du " tous pourris ", se trouve de fait épargné par cette critique.
Mais, et c'est une tendance importante de ces dernières années, les gens habituellement de gauche qui ont voté pour le Front national l'ont fait par désespoir.
Ils étaient contre la droite, ils ont porté la gauche au pouvoir et n'ont pas vu leur situation s'améliorer.
Exprimer leur mécontentement passait, selon eux, par un vote Le Pen.
Parmi les interviewés de l'enquête que j'ai réalisée ces derniers mois, c'est évident.
L'un de ceux qu'on appelle " gaucho-lepénistes " a voté Le Pen au premier tour et Jospin au second tour de la présidentielle de 1995.
Aux élections locales, cette personne vote communiste ou socialiste, selon qui se présente.
Ce vote différencié en 1995 était pour elle l'unique moyen de faire savoir qu'elle ne supportait plus le désintéressement à son endroit des élus de gauche comme de droite.
Il y a donc nombre d'électeurs qui ne savent plus comment exprimer leur malaise.
Dans la même veine, il faut noter la montée du Front national pour ces législatives de 1997 dans le département de l'Orne, où justement Moulinex licencie.
Il existe donc bien un lien direct entre la désespérance sociale et le vote Le Pen.
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Faut-il accorder beaucoup d'importance à la progression des bulletins blancs et nuls, 3% des inscrits ?
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J.
M.-L.: Alors que, parmi les abstentionnistes, on trouve de nombreux jeunes urbains non diplômés, des chômeurs, les électeurs qui votent blanc ou nul ne sont pas " désinsérés ".
Ils pratiquent une abstention critique, celle de gens politisés qui se déplacent pour signifier leur désaccord avec l'ordre politique qui leur est proposé au premier comme au second tour.
Mais, ce qui est encore plus important, c'est l'évolution des reports de voix sur ce qu'on appelle le " quadrille bipolaire ": PC, PS, RPR, UDF qui contenait la presque totalité des voix jusque dans les années 1980.
Aujourd'hui, ce quadrille a beaucoup perdu au profit des petites formations, générant un émiettement des suffrages qui traduit bien le mécontentement des électeurs vis-à-vis des forces représentées à l'Assemblée nationale.
Le PS, le PCF, le RPR et l'UDF attiraient, il y quinze ans, 95% des voix.
En 1993, ils n'en représentaient plus que 66%.
Au premier tour de ces dernières élections législatives, ils n'en captent plus que 63%.
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Est-ce que se dessine, dix ans plus tard, une sortie de cette crise de la représentation ?
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J.
M.-L.: Elle demeure majoritairement à l'oeuvre pour l'ensemble de la gauche où, en effet, les personnes que j'ai interrogées confirment qu'elles n'ont pas accepté la corruption dans cette famille politique.
Ils trouvent également que les élus sont " loin d'eux ", ils s'opposent au cumul des mandats et ils considèrent que la classe politique est déconnectée de la vie quotidienne.
Il existe une très forte mise en cause de ce point de vue.
Les électeurs distinguent nettement d'une part la politique telle qu'ils l'imaginent - désintéressée, relevant du service public, de la défense des intérêts généraux -, et, d'autre part, la politique telle qu'elle est exercée.
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Au-delà de cette crise, quelle autre grande tendance pointez-vous dans les comportements vis-à-vis de la politique ?
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| J. M.-L.: L'attitude vis-à-vis de la gauche est intéressante. La vigilance y est de mise. Les électeurs de gauche ont beau être " contre la droite ", ils ont été déçus, pour nombre d'entre eux, par l'expérience de gauche issue de 1981 et ne veulent pas signer à nouveau un chèque en blanc." Il va falloir qu'on nous fasse des propositions acceptables ", disent-ils sur la base d'un vrai discours de gauche, d'une demande d'honnêteté, de réduction des inégalités sociales, une opposition au règne de l'argent contre l'humain - un thème qui revient souvent.. |
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* Janine Mossuz-Lavau, politologue, directrice de recherche au Cevipof, auteur, avec Anne de Kervasdoué, du livre Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres, les Français et la politique, prépare actuellement un ouvrage d'après une enquête réalisée entre août 1996 et février 1997, sur " ce que pense le peuple de gauche ". |