Regards Juillet-Août 1997 - Edito

Le défi

Par Henri Malberg


En quelques semaines et avec l'air de ne pas y toucher, le peuple français a congédié la droite et M. Juppé, élu une majorité de gauche et écologiste, désigné le Parti socialiste comme principale force au pouvoir, tout en ne lui accordant pas les 30% souhaités par Lionel Jospin, exprimé une nette volonté de pluralisme à gauche, relégitimé le Parti communiste dans la vie nationale et marqué sa volonté qu'il aille au gouvernement.

Il est en train de dire, calmement mais nettement pour qui veut bien entendre, qu'il faudra tenir les promesses.

Pas si mal pour un peuple qu'on disait engourdi et dépolitisé.

Vu de New York, nous signale un lecteur, tout cela est stupéfiant. Comment ces Français peuvent-ils voter pour un gouvernement avec des communistes, dix ans après l'écroulement du monde soviétique ?

Mais il y a aussi la crise politique qui continue et qui se manifeste par ces abstentions, ces blancs et nuls, ces jeunes même pas inscrits. La consolidation du vote pour le Front national et la pression de celui-ci pour intégrer et gangrener la droite sont plus qu'inquiétants.

 
Etats d'esprit

Chacun autour de soi sent bien comment fonctionne, à la veille de l'été, la sensibilité populaire.

Il est visible que l'anticipation des élections a interrompu un débat national qui s'engageait sur les perspectives politiques et les solutions. Comme le souligne le Comité national du Parti communiste, la radicalité des attentes ne s'accompagne pas, pour l'instant, d'un courant transformateur exigeant. Les réactions au discours d'investiture de Lionel Jospin traduisent une large palette et beaucoup de possibles.

Nombre de gens pensent qu'il faut donner du temps au nouveau gouvernement et n'en attendent pas trop. C'est le poids de la " pédagogie des contraintes " - l'Europe, la mondialisation, les marchés, etc. D'autres, l'expérience aidant, réclament des mesures rapides, nettes et efficaces.

Tout le monde pense plus ou moins qu'il faudra s'en mêler.

 
Tous les problèmes sont sur la table

En vérité, notre pays et le nouveau pouvoir se trouvent devant des problèmes incontournables.

Le patronat estime que le " principe de réalité " s'imposera au gouvernement, titre le journal le Monde du 4 juin. Les forces capitalistes dominantes sont bien décidées à " se faire la gauche " comme elles y ont réussi dans le passé. En d'autres temps, on a appelé cela le mur de l'argent.

Dans le journal Libération des 21/22 juin, on peut lire: " Les crocodiles de la technostructure revendraient-ils déjà à la nouvelle équipe la politique qui a échoué sous la précédente ? "

Qu'en sera-t-il ? On ne sait !

Personne ne songe, et les communistes non plus, qu'on puisse faire tout, tout de suite et massivement: l'emploi, les salaires, le logement, l'école, le temps de travail, etc.

Mais la gauche n'échappe pas et n'échappera pas à la nécessité de s'attaquer aux contradictions. Et d'abord celles de la construction européenne actuelle.

Maastricht monnaie unique pacte de stabilité sont en contradiction radicale avec la politique attendue par les Français.

Le Pacte de stabilité, véritable carcan pour toute politique de progrès social, a malheureusement été signé au sommet d'Amsterdam.

Mais l'avenir n'est pas pour autant claquemuré.

En effet, les questions européennes sortent du cénacle étroit des gouvernants et experts. Un véritable réveil des peuples européens est bien là. On n'en est qu'aux prémices.

D'ailleurs, un nombre croissant d'économistes considèrent que la politique européenne actuelle cloue au sol les pays européens.

Plus largement, il y a divorce flagrant entre l'intérêt et les perspectives des marchés financiers et une nouvelle politique pour l'emploi, la justice sociale, la satisfaction des besoins. Et incompatibilité entre les privatisations et déréglementations, la précarisation du travail et de la vie qui ont dominé toute la période écoulée et l'aspiration si forte à construire une société juste et humaine.

 
Pour un tournant de progrès social

La réponse aux questions posées est l'affaire de toute une période. Ce n'est pas quitte ou double. Un jour on a perdu, donc tout perdu. Un jour on a gagné, donc tout gagné.

Soyons francs. C'est la dynamique sociale et politique qui va se produire - ou non -, le rapport qui s'établira entre le peuple, l'Assemblée nationale et le gouvernement qui feront le chemin.

Et les communistes ? Comme tous les gens de gauche, ils sont satisfaits de la nouvelle situation et conscients d'avoir contribué à donner du contenu à la volonté de changement. Ils pensent avoir franchi des étapes dans leurs propres conceptions et comportements.

Par exemple, le souvenir des deux journées de consultation, suivies de vote concernant leur entrée au gouvernement, va faire date et servir de référence au Parti communiste. Et même à la vie politique française.

Celui-ci est au plus haut de son autorité et de l'intérêt qu'on lui porte même si la traduction électorale n'a pas encore eu lieu de façon satisfaisante au premier tour, ce qui appelle réflexion. Les sondages d'après élections lui ont fait gagner 10%, tandis que Robert Hue recueille personnellment 40 et 42% d'opinions favorables.

On regarde les communistes. On s'intéresse à ce qu'ils pensent et disent. On compte sur eux. C'est une nouvelle période dans l'histoire de leurs rapports avec le pays." Relégitimation ", note-t-on un peu partout.

En décidant de contribuer à la réussite du changement engagé - au gouvernement, à l'Assemblée nationale et dans le pays - ils sont en phase avec ce qu'attendent et espèrent d'eux les électeurs qui ont voté pour eux, les électeurs de gauche et beaucoup de personnes dans le peuple.

Ils participent au gouvernement de la France tel qu'il est dans la configuration politique issue des élections. Et tel que les électeurs de gauche, par leur vote, l'ont voulu.

Cette politique comporte et comportera des pas en avant, des mesures qui constitueront un plus social pour des millions et des millions de gens, pour l'école, le logement, le respect des droits de l'Homme...

D'autres décisions seront considérées par l'électorat du Pcf - et sans doute au-delà - comme ne répondant pas aux besoins, aux exigences. Des contradictions vont surgir.

L'intervention populaire n'est pas moins souhaitable parce que la gauche est au pouvoir. La droite n'a pas renoncé, les marchés financiers sont actifs, le Front national est là.

Les communistes ne se placent pas dans la perspective d'un coup de frein, un coup de rigueur, un nouvel échec aux conséquences incalculables. Ils réfléchissent et s'engagent, au contraire, pour que la société prenne le tournant de la transformation sociale. Nous ne sommes ni en 1936, ni en 1945, ni en 1981. Le Parti communiste moderne, dynamique, veut travailler avec tous les citoyens et toutes les forces progressistes à une voie française et citoyenne de changement de la société, avec une gauche pluraliste et dans une construction européenne nouvelle.

Donc, pas seulement vigilance et intervention immédiate mais débat, réflexion, invention. C'est l'ambition des rencontres citoyennes dont les communistes viennent de prendre l'initiative.

 


* Commissaire international d'expositions.

Biennale de Lyon, Halle Tony-Garnier, du 4 juillet au 29 septembre.Renseignements: 04 72 40 26 26.

retour