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ART CONTEMPORAIN
Par Lise Guéhenneux |
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Entretien avec Harald Szeemann* |
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Pour son édition de 1997, la Biennale de Lyon a confié la mise en scène du thème choisi, l'Autre, à l'une des célébrités de la scène artistique, un commissaire-artiste...
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En 1997, quelle est la place d'un événement tel que la Biennale de Lyon sur la scène internationale ?
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Harald Szeemann : Eh bien, puisqu'on a fait appel à moi, j'espère que mon apport consolidera le travail fait à Lyon et Villeurbanne depuis bien des années - et que je réussirai à donner à la Biennale une résonance internationale encore plus grande.
Il faut dire que la grande halle Tony-Garnier y sera pour beaucoup.
Il n'y a plus tellement d'architecture aussi grandiose pour accueillir l'art.
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Actuellement, comment voit-on, depuis l'étranger, la scène artistique française contemporaine dans le domaine des arts plastiques ?
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H.
S.: Il faut être honnête.
Il y a une certaine réticence envers la scène artistique française - pas vis- à-vis d'artistes comme Buren, Boltanski, Toroni, Messager mais contre une génération plus jeune.
Peut-être cela tient-il au fait que les jeunes ne veulent pas être dupes et donc qu'ils foncent moins, ils aspirent plutôt à un travail intelligent que sensuel.
Mais, dans la Biennale, il y aura beaucoup de jeunes artistes français que je trouve intéressants et que je veux confronter avec des artistes d'autres pays.
Faire une exposition, c'est aussi une mise en rapport, provoquer un face à face.
Et là, je trouve que cette biennale offre une chance unique.
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Pourquoi avoir accepté de traiter un sujet que vous n'avez pas choisi (sur le thème de " l'Autre ") pour la Biennale de Lyon ?
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H.
S.: Ce sujet, choisi par Thierry Raspail et Thierry Prat, est tellement vaste que je pouvais l'accepter sans hésitation.
Et comme je le prends d'une manière pragmatique - pour moi, la grande halle, c'est " l'autre " - je me sens assez libre de faire une " structure événementielle " qui, j'espère, réjouira " les autres ".
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Quelles ont été vos contraintes pour organiser et articuler cette biennale ?
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H.
S.: Il n'y a pas assez d'argent pour une grande machine comme cette 4e Biennale.
D'ailleurs, à six semaines de l'ouverture, il nous manque toujours deux millions qui ont été ôtés de mon budget pour la location de la halle et le démontage/remontage d'un immense gradin.
Autrement - spirituellement il n'y a et il n'y avait pas de contrainte - c'est le budget, rien de plus.
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L'exposition que vous avez organisée en 1971, " Mythologies individuelles ", a marqué l'histoire de l'art contemporain.
Existe-t-il déjà un mythe autour de cette exposition et autour d'Harald Szeemann ?
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H.
S.: J'avais créé ce terme pour en finir avec les luttes du genre figuratif-non figuratif et les questions de style.
Je souhaitais donner la priorité à l'oeuvre et aux intentions qui la constituent.
Et que chaque homme puisse créer son propre système de signes, c'est, je dirais, un droit de l'Homme: celui de la créativité.
Je ne sais pas s'il existe déjà un mythe autour de cette exposition. J'espère qu'elle sera comme mes autres expositions et qu'elle restera dans la mémoire. C'est la gageure: faire d'une chose éphémère, temporelle, un enrichissement qui dure. Mythe Szeemann: oui, on me le dit parfois. Mais, en préparant une nouvelle expo, on remet chaque fois tout en jeu.
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Dans la revue allemande Texte zur Kunst (du 6 juin 1992), l'historien d'art Stefan Germer analyse la résonance considérable de la cinquième Documenta, que vous avez organisée en 1972, dans un contexte où le modernisme était en perte de vitesse.
Selon lui, cette Documenta ouvrait une nouvelle conception de l'exposition, celle des grandes mises en scène caractéristiques de la période des années 70-80, où le commissaire devient un auteur " démiurge ", venant ainsi pallier la disparition de la notion d'avant-garde issue des avant-gardes historiques du début du siècle.
Que pensez-vous de cette analyse de la Documenta 5 en tant qu'oeuvre d'art totale (" Gesamtkunstwerk ") créée par le commissaire ?
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H.
S.: Oui, l'organisateur d'une expo devient le grand " metteur en scène ", le superartiste, selon Buren.
Je le sais.
Mais je pars toujours de l'oeuvre et, en respectant son espace de respiration, d'une part, et en la considérant, d'autre part, comme partie d'une oeuvre d'art totale, chose qui n'existe pas, j'ai l'impression que je la mets en valeur en tant que manifestation matérielle et en tant que valeur spirituelle.
Mais je sais que beaucoup de gens disent " on sent tout de suite qu'on est dans une expo à toi ", comme dans l'" oeuvre " d'un auteur. Cela ne me gêne pas, tant que les artistes me disent qu'ils aiment ma façon de les présenter. Bref: l'analyse est juste, mais chaque commissaire travaille à sa guise. Moi j'aime qu'on voie que j'aime les oeuvres.
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Dans votre parcours professionnel, quelle importance accordez-vous à l'expérience développée à la Biennale de Lyon ?
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H.
S.: Pour le moment, c'est mon exposition la plus importante à réaliser.
Comme pour l'artiste, c'est toujours la dernière oeuvre qui m'est la plus chère.
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Avez-vous choisi des oeuvres plutôt que des noms d'artistes ou l'inverse ?
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H.
S.: Puisque les oeuvres doivent parler pendant trois mois pour elles-mêmes, ce sont plutôt les oeuvres qui comptent.
Mais bien sûr j'ai aussi choisi les artistes.
Cependant, j'ai renoncé à eux lorsqu'ils n'avaient pas les oeuvres correspondant à l'exigence évoquée plus haut.
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Etant donné votre position de curator international, l'intérêt que vous portez à un artiste français peut-il changer l'appréciation que l'on porte sur lui sur la scène internationale et dans l'Histoire (de l'art) en train de s'écrire ?
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H.
S.: On verra.
En principe, si j'expose un artiste pour la première fois, comme ces dernières années Rachel Whiteread, Chohreh Feyzdjou, cela les aide.
Donc espérons la même chose pour les jeunes Français.
Mais n'oublions pas que si j'expose un artiste, ce n'est pas une garantie pour son avenir international. C'est à lui tout seul que cela tient. Moi, je ne suis qu'un catalyseur temporel. Et si je sens que la partie non matérialisée dans les oeuvres d'un artiste croît, je l'expose plusieurs fois. Sinon, c'est une rencontre unique. J'aime bien être catalyseur mais l'exploitation, je la laisse toujours volontiers aux autres. |
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* Commissaire international d'expositions. Biennale de Lyon, Halle Tony-Garnier, du 4 juillet au 29 septembre.Renseignements: 04 72 40 26 26.
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