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ART
Par Anne-Marie Morice |
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Les photographes regardent le monde et nous en donnent des représentations qui disent qu'il est " des moments où l'engagement est une nécessité morale ".
Ethique, esthétique, politique, avec ce thème, dit Christian Caujolle, directeur artistique des Rencontres d'Arles pour cette année, j'ai voulu revenir aux trois concepts élaborés dans la Grèce antique et articulés entre eux au moment où s'inventait l'idée de démocratie ". Il s'agit aussi d'une réflexion bien contemporaine à l'heure où est clairement posée la question de la finalité de la production et de la diffusion des images d'actualité, dites aussi " images de masse ". Toute photographie, par la relation qu'elle entretient avec le temps, est un document et une manifestation de la mémoire individuelle et/ou collective. Or, aujourd'hui, entre indécence et désinformation, la photographie, tout comme la télé-vidéo, semblent ne plus savoir juguler leurs limites et le public, fasciné et/ou écoeuré, a du mal à rester ancré dans la réalité alors que son besoin d'information est celui d'un citoyen qui veut se placer face à ses responsabilités. Ainsi, les Rencontres d'Arles solidarisent les thèmes de la représentation, de la mémoire, de l'histoire, et de l'engagement." Aujourd'hui, note Christian Caujolle, les politiques ou les politiciens utilisent l'image dans leur stratégie de conquête, de conservation et de représentation du pouvoir, au mépris des règles éthiques ou esthétiques. Il y a toujours eu tentation du pouvoir de s'emparer de l'image mais à notre époque le contrôle est plus sophistiqué et systématique que jamais. Hier, les gens de pouvoir se contentaient qu'on parle d'eux dans les médias. Mais ils ont compris que l'image peut se contrôler: par exemple en enlevant aux photographes tout choix du point de vue. Pour la poignée de main entre Arafat et Begin, les 200 photographes étaient tous placés au même endroit, la seule distinction entre eux était un téléobjectif plus ou moins grand et c'est pour cela qu'il n'y a que deux images: le gros plan des deux mains et le plan d'ensemble avec Clinton. L'image intéressante survient quand le photographe est parvenu à déjouer les systèmes de contrôle. Sinon il reproduit simplement le spectacle mis en scène par les hommes politiques et leur conseiller en communication."
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Représentation, mémoire, histoire, engagement
Devoir de mémoire " est le deuxième volet des Rencontres, et le titre d'une des principales expositions, qui prend toute son acuité avec la résurgence de discours et d'iconographies de haine et d'exclusion qu'on pensait à jamais conjurées. La responsabilité des créateurs, artistes ou photojournalistes, est ainsi interpellée. N'ont-ils pas un rôle à jouer pour entretenir le souvenir des horreurs du passé, et nous mettre en garde sur de nouvelles dérives ? L'exposition évoque les drames et les génocides du siècle: camps d'extermination nazis, goulags, Hiroshima, Nagasaki, suivis d'autres violences: Algérie, Rwanda, Bosnie. Toujours la barbarie qui se répète, sans que le " plus jamais ça " fasse définitivement loi. Le statut différent des oeuvres présentées, documents bruts, travaux de communication ou de propagande, oeuvres d'art font ressortir leur plus petit dénominateur commun: la relation de toute photographie avec le temps. Ainsi cohabitent des tirages classiques avec un Wall painting de Joseph Kossuth et une pièce de Christian Boltanski, un reportage sur la Tchétchénie d'Anthony Suau et des documents que Yosuke Yamahata, photographe officiel de l'empereur du Japon, fit à Nagasaki. Parcours contrasté qui mélange mémoire factuelle, imaginaire et symbolisation. C'est sur la production du sens qu'il convient de s'arrêter comme nous y invite Fabienne Rousso Lenoir dont le court-métrage Zakhor inaugure les soirées au Théâtre antique. Ce film qui a gagné le Grand Prix du documentaire à Chicago questionne la façon dont on transmet la mémoire de la Shoah." En un temps où les cadavres s'amoncellent chaque jour sur l'écran des télévisions, il est nécessaire de se rendre compte qu'un cadavre est d'abord un homme, un vivant et que chaque victime a une âme, un coeur et une histoire ", rappelle la réalisatrice pour qui le devoir de mémoire consiste à restituer la plénitude des visages, " de réintégrer les disparus en tant que vivants dans la généalogie familiale, dans les générations de l'Histoire humaine ". Les questions soulevées par F. Rousso Lenoir s'étendent à d'autres travaux exposés, par exemple les portraits des victimes de Cana, tués par l'armée israélienne. Là encore, des photographies de famille témoignent d'instants de bonheur, les rendant encore plus précieux face à la brutalité de la guerre. Et que penser des 7 000 portraits commandés par les Khmers rouges au photographe Nhim Ein, pour enregistrer l'image des " traîtres " et qui devaient servir à l'édification des masses ? De savoir que ces portraits, d'une esthétique minimale très forte - décor brut et extrême dignité des victimes -, ont été faits par les bourreaux transforme le regard qu'on leur porte. On sait l'importance de la contribution des artistes conceptuels à la prise en compte de l'archive, du document dans le processus de création. C'est à juste titre que Joseph Kossuth, Christian Boltanski et Antoni Muntadas figurent dans cette manifestation non pas pour esthétiser l'histoire mais pour dégager une esthétique de la preuve. Une esthétique en métamorphose, comme en témoignent les interventions d'Esther et de Jochen Gerz qui font l'objet d'une rétrospective. Répondant à des commandes publiques passées par les collectivités, ils proposent des oeuvres faisant office de monuments, qui gèrent donc la mémoire collective, mais des monuments qui vivent, respirent et se transforment avec le public. Ainsi le Monument vivant de Biron qui porte les réponses à une question posée par les Gerz: " pour quelle cause seriez-vous prêts à mourir aujourd'hui ? ", action qui se prolonge d'ailleurs sur l'Internet. Mais comment décrypter l'image ? L'image n'est pas le référent et l'effet qu'elle provoque, attraction ou répulsion, n'est pas forcément dans l'intention de son auteur. De plus, certains photographes, parfois au nom de la bonne cause, ont sciemment menti, récemment encore en Somalie, au Rwanda, en Bosnie. D'autre part, avec la photographie numérique, représentée à Arles par Aziz Cucher, le négatif n'existe plus, et avec lui disparaît la preuve même de l'origine de la photographie et donc son rapport au temps. Questions qui, avec de nombreuses autres, seront soulevées lors d'un colloque dirigé par Ignacio Ramonet et présidé par Paul Virilio. |
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Rencontres internationales de la photographie d'Arles.Expositions du 6 juillet au 17 août.Soirées publiques au Théâtre Antique, du 6 au 9 juillet à 22 heures précises.Colloque " Image et politique " le 6 juillet.Stages du 1er au 11 juillet à l'Ecole nationale de la photographie.Renseignements: 04 90 18 41 20 et http://www.photographie.com |