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BEAUX-ARTS
Par Lise Guéhenneux |
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Voir aussi Des livres pour Léger |
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Depuis longtemps annoncée, la rétrospective Fernand Léger au Centre Pompidou est enfin ouverte.
Elle est la dernière grande exposition monographique dans les murs jusqu'à la rénovation et la réouverture du Centre Georges-Pompidou, le 31 décembre 1999.
Après Braque, Bonnard, Duchamp, Matisse, Picasso, l'exposition Fernand Léger est dans la ligne directe des expositions monographiques qui ont invité le public à revisiter l'oeuvre des grands artistes de la modernité, depuis l'ouverture du Centre en 1977. Si l'on a souvent l'occasion de voir de grands ensembles de peintures de Picasso en France, surtout à l'occasion des différentes dations, le sort de l'oeuvre de Fernand Léger semble fixée à Biot, depuis qu'André Malraux accueillit, en 1969, le musée Léger de Biot (inauguré en 1960) au sein des musées nationaux. Depuis la rétrospective parisienne vieille de 25 ans, ce sont la Fondation Maeght, en 1988, et le Musée d'art moderne de Villeneuve d'Ascq, avec une exposition remarquable en 1990, qui ont présenté le travail de Léger. Son oeuvre n'a pas bénéficié de la même aura que celle de Picasso, même si l'on a mis du temps à reconnaître les dernières productions de celui-ci.
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Une expo pédagogique, à l'échelle humaine
A l'oeuvre de Fernand Léger s'est souvent attachée l'image, que le peintre a contribué à forger, d'un ouvrier aimant le travail bien fait, un travail naïf, respirant la joie de vivre et la simplicité. De plus, il a envisagé une forme de peinture décorative et murale en adéquation avec une architecture moderne qui le lie à Le Corbusier et l'éloigne de la notion d'autonomie de l'art au sens où on l'entend d'une création du domaine des Beaux-Arts. Léger n'appartient pas aux cubistes orthodoxes et n'a donc pas bénéficié de cette légitimation historique. L'exposition du Centre Pompidou présente un choix de 110 toiles parmi 220 oeuvres (moitié moins d'oeuvres que lors de la rétrospective de 1971-72), une exposition a échelle humaine, pédagogique, où le plaisir n'est cependant pas absent. Le parcours met en relief les grands tournants dans l'oeuvre de Fernand Léger que beaucoup ont voulu voir trop souvent comme l'exploitation d'un filon formel qui s'épuisait très vite. Ce sont d'abord les premières oeuvres énoncées par ce que Léger appelle " le contraste des formes ". Ces oeuvres de la période 1913 correspondent au moment où Léger prend l'atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs à Paris et où il obtient un contrat avec le marchand Daniel-Henry Kahnweiler. Léger connaît les cercles de Créteil auxquels participent le peintre Albert Gleize, celui de Puteaux avec les frères Duchamp, rencontres qui permettent d'affronter, plus solidaires, les jurys des Salons officiels tout puissants. Après avoir travaillé dans l'étude d'un architecte où il devait gagner ses galons en tant qu'apprenti, Léger étudie aux Arts décoratifs nouvellement créés et suit, entre autres, les cours de l'Ecole des beaux-arts en auditeur libre. Il digère l'impressionnisme et l'héritage de Cézanne, puis s'en éloigne avec une peinture économe en couleurs mais qui n'épouse cependant pas les préceptes du cubisme analytique.
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Aplats colorés et déconstruction
Sa peinture élabore un choc entre les aplats colorés primaires et une déconstruction des formes en éléments géométriques tout en gardant le volume. Léger est seul dans cette voie. Dès le début, il refuse la vision héroïque des futuristes même s'il a en commun avec eux un certain enthousiasme pour le progrès technologique. Les oeuvres de cette période ont été souvent considérées comme inachevées parce que comparées avec les oeuvres postérieures où la forme est délimitée par un trait et un dessin plus lisible et ferme. Ici, les formes géométriques s'articulent et s'emboîtent dans un dédale kaléïdoscopique, une forêt de volumes foisonnante où figures et fond se mêlent. La guerre de 14-18 est une rupture pour Léger qui perd son marchand dont les biens sont confisqués en raison de ses origines allemandes et qui doit se réfugier en Suisse. Il connaît l'expérience des tranchées dont il préfère presque l'action directe à la guerre larvée des temps de paix illusoires. Il est fasciné par le peuple des soldats dont les origines diverses lui permettent de sortir d'un milieu de l'art où il se sent confiné, lui qui se considère comme un franc-tireur dans son domaine, isolé parmi la colonie artistique de Montparnasse, qui ne fréquente pas celle de Montmartre. La beauté se trouve là où on ne la cherche pas. Là où elle existe, il n'y a rien à faire de plus pour un artiste. Pour Léger, l'objet s'impose partout en ville. Il veut détacher son art de tout sentimentalisme pour trouver de nouvelles valeurs plastiques.
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Détacher l'art de tout sentimentalisme
L'homme n'est plus au centre, il est un élément plastique au même titre qu'un objet. Léger est fasciné par la ville et ses spectacles, la réclame qui s'affiche partout sur les échafaudages de la place Clichy où il retrouve son ami Blaise Cendrars. Cette approche du monde quotidien de la ville moderne est manifeste dans le film qu'il réalise en 1924, le Ballet mécanique. Le film est réglé uniquement par le montage car le scénario, pour Léger, équivaut au sujet en peinture. Le rythme n'est pas celui d'une voiture ou d'un train lancé à toute vitesse, il est celui de la succession d'images fixes (les gros plans) où l'on voit défiler tous les objets auxquels l'auteur prête une attention. Ce film est un véritable manifeste pour Léger, qui le projette souvent lors de ses conférences, en changeant le montage comme un travail toujours en mouvement sur l'image mobile. Sans être un théoricien, Léger intervient souvent tout au long de son parcours par des conférences qui seront retranscrites dans les revues telles que l'Esprit nouveau, éditée par son second marchand, Léonce Rosenberg. Il forme des élèves qui sont d'abord en majorité originaires des pays slaves comme ceux qu'il a côtoyés à la Ruche, passage de Dantzig. Leur succèdent les élèves en majorité américains, après que ses différents voyages et son exil de cinq ans durant le deuxième conflit mondial, le firent connaître aux Etats-Unis. Là-bas, il participe à de nombreuses expositions, dont, dès 1913, le fameux " Armory Show " où s'illustre Duchamp avec son Nu descendant l'escalier. Pour affirmer son point de vue, il sait remarquablement se mettre en scène et utiliser les médias, et se crée un personnage d'indépendant. Il défend l'abstraction lors des débats à la Maison de la Culture, rue Navarin, sur " la querelle du réalisme " (1936), mais il utilise à propos de son art les termes de " nouveau réalisme " qui, à l'instar du cinéma, opère des coupes à vif dans le réel et permet dans une nouvelle articulation de voir ce qui, habituellement, passe inaperçu par la force de l'habitude. Nombre d'individus, selon Léger, seraient sensibles à la beauté sans intention, celle d'un objet usuel, par exemple, si l'idée préconçue d'objet ne faisait office de bandeau sur les yeux. Cette volonté de vouloir faire une peinture " comparable à un objet manufacturé " et non une " peinture artistique mensongère et démodée " conduit Léger à une mésaventure comparable à celle de l'Oiseau de Brancusi, mais sans aller jusqu'au procès: en 1931, lorsque Léger veut faire entrer des toiles aux Etats-Unis, des inspecteurs des douanes refusent de les laisser passer. Elles relèvent, selon eux, de l'art commercial, et sont donc taxables. Il faut l'intervention de galeristes et d'artistes pour persuader les fonctionnaires qu'il s'agit bien d'authentiques oeuvres d'art. Dans les années 40, Léger, loin de l'épuisement formel, dissocie forme, dessin et couleur lors de son séjour d'exil aux Etats-Unis. Puis viennent la grande période des Constructeurs présentés à la Maison de la Pensée française, en 1951, qui clot le parcours de cette rétrospective. Là, Léger réaffirme son attachement à la culture populaire, qu'elle soit celle de la rue, du quotidien des villes modernes ou de l'instrument banal. Léger essaye d'inventer encore: " C'est en roulant sur la route de Chevreuse que l'idée m'est venue. Il y avait près de la route des pylônes à haute tension en construction. Penchés dessus, des hommes qui travaillaient. J'ai été frappé par le contraste entre ces hommes, l'architecture métallique, les nuages, le ciel. Ces hommes tout petits, comme perdus dans un ensemble rigide, dur, hostile. C'est cela que j'ai voulu rendre sans concession. J'ai évalué à leur juste valeur le fait humain, le ciel, les nuages, le métal " |
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Des livres pour Léger
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A l'heure de la rétrospective qui lui est consacrée, plus d'une vingtaine d'ouvrages sont disponibles sur la vie et l'oeuvre de Fernand Léger (1881-1955). A commencer par le plus ancien, celui que réédite le Cercle d'Art; signé par un jeune critique d'art, Pierre Descargues, il parut initialement en 1954 et Léger, qui aimait passionnément les livres d'art, y participa activement; une maquette de Léger, et cela se voit ! (176 p.; 137 ill.en noir et en coul.; 290 F). La revue Europe consacre son numéro 818-819, juin-juillet 1997, au peintre; on y trouve un ensemble de 25 textes qui ouvrent sur l'homme, son travail, son temps, ses amitiés, ses voyages et rencontres, signés Guillevic (Le grand Coordonnateur), Tonia Cariffa (A l'Atelier Léger), Bernard Moninot (Duchamp et Léger), Christian Derouet et Jacques Faujour (Petite topographie parisienne de Fernand Léger, avec un cahier de 16 photographies), Jean-Claude Marcadé (Léger et la Russie), Lisa Nanney (Léger et les Etats-Unis), Jean-Philippe Chimot (Léger/Aragon), Sylvie Le Marec (La réception de l'oeuvre de Léger dans la presse de gauche, 1945-1955), etc., ainsi que le texte d'une " causerie " donnée par le peintre en avril 1946, au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, devant les adhérents de Travail et Culture, une rareté (270 p., 110F). Au rayon des ouvrages d'initiation à l'homme et l'oeuvre, et à prix modique: Cercle d'art-Découvrons l'art (79 F), Gallimard-Découvertes (73 F), Flammarion-ABCdaire (59 F), Flammarion-Tout l'art (98 F). Au rayon exhaustif, on trouve les 3 premiers volumes du Catalogue raisonné qui couvrent les années 1903-1928, éditions Maeght, 1800 F, chaque volume. Et, bien entendu, l'indispensable catalogue de l'exposition, aux éditions du Centre Pompidou, collection Classiques du XXe siècle, sous la direction de Christian Derouet et Isabelle Monod-Fontaine (320 p., 320 F). On trouve également de nombreux écrits de Léger, notamment l'essentiel, Fonctions de la peinture, textes écrits entre 1913 et 1955 (Gallimard/Folio-Essais, 384 p., 49 F) et Mes voyages (L'Ecole des lettres, 168 p., 49 F). Les Cahiers du Musée national d'art moderne, quant à eux, éditent trois numéros spéciaux consacrés à la correspondance du peintre.n P. C. |