Regards Juillet-Août 1997 - La Création

Théâtre
Cour d'Honneur d'un Québécois

Par Raymonde Temkine


Entretien avec Denis Marleau

" J'aime être là où l'on ne m'attend pas nécessairement." Denis Marleau aime surprendre. Avec Nathan le Sage, de Lessing, un appel à la tolérance et à la fraternité.

 
Votre parcours, dadaïste, surréaliste des années 80, avec pour point d'orgue vos variations autour d'Ubu, consiste surtout en montages de textes et adaptations. Depuis, il semble s'infléchir vers la création de pièces d'auteurs dramatiques.

 
Denis Marleau : Au Conservatoire d'art dramatique de Montréal, on pratiquait deux approches du théâtre: grand répertoire institutionnel et création collective. Ce n'est pas la première qui me motivait le plus. Mais en Europe où je suis resté de 1976 à 1978, j'ai reçu le choc de grands spectacles: au Festival de Nancy, la Classe morte, de Kantor, qui m'a conforté dans l'approche directe et l'appropriation; au Théâtre de l'Europe, les admirables Cerisaie, Roi Lear, el Campiello...de Strehler qui m'ont révélé la mise en scène. En fait, je n'ai pas d'a priori et j'aime être là où on ne m'attend pas nécessairement.

 
Beckett (Dramaticules, la Dernière Bande) et Koltès (Roberto Zucco) sont les premiers auteurs dramatiques que vous ayez joués.

 
D. M.: Sans changer le moindre mot. On ne peut pas. On ne manipule pas de tels textes.

 
Ensuite ce fut Büchner: Woyzeck.

 
D. M.: On ne dispose que de fragments, c'est une oeuvre ouverte, on peut la chambouler. Mais si elle est la pierre angulaire de la modernité au théâtre, c'est aussi une pièce classique, et la première que j'ai montée. C'est elle qui m'a amené à Lessing. J'ai investi alors tout le champ culturel germanique où se trouvent ses sources, et incontournables sont Lessing, Goethe, Schiller. Quand j'ai reçu du Festival une carte blanche pour un spectacle dans la Cour, j'ai lu beaucoup de pièces et c'est Nathan le Sage (1) qui s'est imposé. Lessing est un auteur fascinant, pas du tout joué chez nous et très peu ici.

 
Trois pièces de lui en France, il y a un certain temps: Minna von Barnhelm en italien, mise en scène par Strehler en 1984 au Théâtre de l'Europe, Emilia Galotti par Lassalle en 1985 en Avignon; mais aussi Nathan le Sage jouée par Sobel en 1987 à Gennevilliers. Depuis, personne ne s'était plus intéressé à Lessing. Et la Comédie-Française se trouve programmer Nathan le Sage en octobre !

 
D. M.: Je l'ai appris. J'avais eu connaissance des mises en scène de Strehler et de Lassalle, mais quand j'ai lu Nathan le Sage et l'ai choisi, j'ignorais que Sobel l'avait monté. Je suis conscient des difficultés de la Cour, mais la pièce a des éléments positifs qui peuvent rendre là sa représentation possible. A un mois de la création, il m'est assez difficile d'en parler.

 
Mais de ce qui a déterminé votre choix ?

 
D. M.: C'est une pièce composite. Elle relève d'une dramaturgie évidemment classique. Ecrite en 1778 par un contemporain des Philosophes qui détestait Voltaire et appréciait Diderot, elle s'apparente au drame bourgeois, mais sa thématique véhicule les idées prérévolutionnaires du Siècle des Lumières. Elle condamne le fanatisme, l'intégrisme, milite - car elle a un côté didactique - pour la tolérance. Et puisque l'intolérance religieuse est la plus répandue, la plus génératrice des incompréhensions, des conflits voire des persécutions, ce sont trois personnages appartenant aux trois religions du monde occidental que Lessing met en scène, Nathan le juif, un Templier le chrétien, Saladin le musulman.

 
Autour de Nathan et Saladin, personne d'autre de leur religion, car la cour du sultan n'a qu'un rôle accessoire. Ne parlons pas pour l'instant de Recha, fille adoptive du juif qui est au coeur de l'action. En revanche, les chrétiens sont fortement représentés et les moins bien traités par Lessing.

 
D. M.: Le Patriarche, l'homme de pouvoir, est le persécuteur-type au nom de sa religion, la seule vraie. Déjà, la nourrice témoigne dans sa foi de l'obscurantisme des petites gens, brave femme mais bornée dans ses pieuses exaltations. Lessing est fils de pasteur et a abandonné des études de théologie. C'est un agnostique. Il est entré dans une violente polémique quelques années auparavant avec un pasteur intolérant. Nathan le Sage répond sur la scène.

 
En Allemagne, la religion chrétienne en position dominante est évidemment la religion à attaquer par un agnostique tolérant.

 
D. M.: L'écrivain philosophe juif Moïse Mendelssohn, avec qui Lessing entretient une correspondance, l'a manifestement inspiré pour Nathan le Sage. Quant à Saladin, c'est une figure idéale, un sultan des Mille et une nuits. Lessing - comme le fera Brecht plus tard et probablement en s'inspirant de lui - transpose l'action dans un autre temps et un autre lieu. Au XVIIIe siècle, l'orientalisme est à la mode, Lettres persanes, Zadig. La troisième Croisade, Jérusalem où trois religions coexistent et, Lessing l'imagine, mieux qu'alors (et aujourd'hui) en ce XIIe siècle, sont choisis pour cette leçon de tolérance, d'humanité. La parabole des trois anneaux empruntée à Boccace dénie qu'une religion soit fondée à se dire la seule vraie.

 
Le dénouement, fait de reconnaissances très opportunes, ne vous a pas gêné un peu ?

 
D. M.: Non, il y a manière de le traiter. On le prend en compte ou on ne monte pas la pièce. Cette fin où tout le monde se reconnaît, s'accepte, est pour moi plus dramatique que comique. Il peut en être différemment en Allemagne où on monte la pièce deux ou trois fois par an. Elle avait été interdite par les nazis et, le régime abattu, tous les grands théâtres ont rouvert en la jouant.

 
La distribution est québécoise et française. Comment avez-vous choisi les comédiens français ?

 
D. M.: Je les avais vus jouer tous, Sami Frey, Aurélien Recoing, Christine Murillo, Philippe Faure, et même la jeune Anne Caillère.

 
Et nous, parmi vos comédiens québécois, nous connaissons bien Gabriel Gascon. Quel décor avez-vous envisagé pour une pièce qui comporte des lieux multiples et plus d'intérieurs que de plein air ?

 
D. M.: Mon scénographe, qui est un sculpteur, Michel Goulet, et moi, sommes allés à Jérusalem, huit jours, et nous nous sommes mis à rêver; le lieu exprime à lui seul, suggère. L'enjeu dans la Cour est de faire de ce théâtre d'idées quelque chose de concret et de passionné. Donc, se rapprocher du public, aller vers lui. J'ai investi une partie de la salle, celle qui est en contrebas. Je joue de la triangulation. Une structure vient s'installer sur le plateau. Sans nier l'espace même de la scène-Cour d'honneur, on ne l'utilise pas. Je ne cherche pas à évoquer de façon décorative, je n'illustre pas, je suggère. Trois lieux sont déterminés: au centre le monde juif, à cour le monde chrétien, à jardin le musulman. Trois plateaux glissent au coeur du public à partir du lointain. Et tout cela, à travers l'architectonique, s'inscrit dans le dessin d'une ville, Jérusalem. Les accrochages pour les lumières ne sont pas très satisfaisants dans la Cour. Il faut y remédier, parvenir à placer la source très près tout en la camouflant, pour donner profondeur et relief. Guy Simard y pourvoira. Je ne suis pas très intéressé par la technique en soi. Je la veux discrète. Alors, oui.

 


Tournée en France du 26 juillet au 19 décembre 1997 (66 représentations dans 14 villes).

1. G.-E.Lessing, Nathan le Sage, texte français de Denis Marleau et Marie-Elisabeth Morf, éditions Actes Sud-Papiers.

retour