Regards Juillet-Août 1997 - La Création

Théâtre
Un cadeau fort comme l'amour

Par Sylviane Gresh


Entretien avec Stanislas Nordey

Voisins de scène, Marivaux et Gabily pour interroger le théâtre et son public. C'est l'adieu, portant la " patte " d'un jeune metteur en scène, au théâtre de Nanterre.

 
C'est votre troisième version de la Dispute, de Marivaux. Après celle de 1987, votre mise en scène réalisée en 1992 vous a valu la reconnaissance publique et critique. Cette nouvelle version correspond-elle à une nouvelle étape ?

 
Stanislas Nordey : Effectivement, c'est à mes yeux une sorte de spectacle fondateur, que j'ai monté aux moments charnières de mon chemin. Ce sera la dernière mise en scène à Nanterre, et c'est un peu comme un cadeau d'adieu. Mais il y a plusieurs manières de faire un cadeau: la première serait ce qu'on fait en général à Noël, un cadeau sans surprise, attendu. Une deuxième serait d'offrir peu dans un très bel emballage. Il n'aime pas ces cadeaux-là. La troisième aurait ma préférence: quand on ouvre la boîte, ça saute à la figure; il y a de la fumée noire et l'on ne sait pas très bien, comme les enfants, si on va rire ou pleurer. Finalement, on décide de rire et on trouve une vraie énergie. C'est un cadeau fort.

Ce spectacle est un peu le reflet des contradictions que j'ai rencontrées ici. Il faut aujourd'hui, pour faire tourner les grosses machines comme le théâtre des Amandiers, monter absolument des classiques. On m'a demandé de mettre en scène un Shakespeare; ce que j'ai fait sans vrai désir. Bien sûr, j'aurais pu refuser, mais, pour la première fois, j'ai cédé à l'institution. Je monte aujourd'hui Contention, de D.-G. Gabily, précédé de la Dispute, de Marivaux, un peu comme un clin d'oeil, où se mêlent écriture contemporaine et théâtre classique.

J'avais fait venir Didier-Georges à Nanterre, c'était un geste fort et dont je suis très fier. C'est une des personnes avec qui je me suis senti le plus d'affinités. C'est pourquoi j'ai désiré monter un texte de lui, et j'ai choisi Contention qui avait été " commandé " par Dominique Pitoiset à Rennes, en baisser de rideau après la Dispute. C'est une suite imaginaire à la pièce de Marivaux.

En fait, plus j'avance dans le travail, plus je pense ajouter à ce dyptique, d'autres textes de Gabily, notamment tirés de Autres bestioles et autres textes. Je voudrais faire un choix de textes politiques au sens le plus général et fort de ce mot. Ce serait une sorte de Manifeste au moment où je quitte Nanterre et j'arrive à Saint-Denis. Une manière d'affirmer une certaine façon de voir le théâtre et la place du public.

 
Que veut dire Contention ?

 
S. N.: Ce mot est tissé de plein de mots: il y a à la fois " contenir ", " tension ",; " contentement ". Gabily aimait bien jouer avec les multiples définitions d'un mot, les croisements de sens différents. La " contention ", ce pourrait être le contentement retenu, mais avec l'idée de tension, de combat. En fait, je n'aurais pas remonté la Dispute sans Contention et sans Gabily.

 
Est-ce que ce choix influence la mise en scène de la Dispute ?

 
S. N.: Nous consacrons le premier mois de répétitions au texte de Gabily. J'imagine qu'après les acteurs qui ont travaillé la langue de Gabily vont forcément jouer Marivaux différemment. En fait, je souhaite le même spectacle, mais avec un autre goût, un léger décalage, une autre teinte.

 
Est-ce un hommage à D.-G. Gabily ? Le spectacle sera-t-il traversé par sa mort, son souvenir ?

 
S. N.: Au début des répétitions, c'était très présent et on a craint cela. Mais ce n'est ni un hommage, ni un chant funèbre ? D'une certaine manière, Didier-Georges est mort d'un excès de désir. Je voudrais plutôt que ce spectacle dise l'excès de désir. On ne pèche jamais par excès de désir. Dans ce spectacle, il y a tous les désirs: l'amour, l'amour de la langue classique, l'amour de l'écriture contemporaine. Mais c'est aussi un spectacle qui parle du " passage ": passage d'ici à ailleurs, d'avant à aujourd'hui; de Bestioles à la Dispute à Contention.

 
Les textes de Gabily ne sont pas toujours d'un accès facile...

 
S. N.: Plus Didier avançait dans l'écriture, moins il voulait que ses spectacles soient difficiles. Il avait le souhait très fort d'être entendu par le plus grand nombre. Nous voulons faire un spectacle " tous publics ". Toujours avec cette idée de cadeau. Contention, ça parle de scènes de ménage, de monstres, des choses qu'on lit dans les journaux. En fait, si la langue de Gabily paraît ardue à la lecture, dès qu'elle est " en bouche ", sur la scène, elle passe très bien. Cette question du public et des " pour qui joue-t-on ? " me paraît fondamentale et ce sera mon souci constant à Saint-Denis. Je ne " prends " pas un lieu pour le prendre et pour faire des spectacles de plus; mais bien pour remettre en question, au meilleur sens du terme, le fonctionnement du théâtre public. On va se battre pour qu'une autre manière de produire du théâtre et de le diffuser existe dans l'institution. C'est un endroit important pour faire bouger les choses et j'ai la forte envie de fédérer un grand nombre de metteurs en scène de ma génération.

Un poing sur la table, non pour tout casser, mais pour faire " lever le pain ".

 


Contention de Didier-Georges Gabily, précédé de la Dispute de Marivaux, mis en scène par Stanislas Nordey.Du 13 au 21 juillet à 18 h au gymnase Aubanel en Avignon.

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