Regards Juillet-Août 1997 - La Création

Collage

Par Emile Breton


Une scène nue que traverse le large ruban de ce qui pourrait être un tronçon d'autoroute et, planté en son travers, quelque chose comme un ring de boxe, estrade de bois mobile sur cette voie qui, sous les trouées de lumière de phares-projecteurs, s'avance du fond du plateau vers les spectateurs dans le noir, c'est ici que se sont rencontrés, au début de ce mois de juin 1997, Kurt Weill, Bertolt Brecht et Jean-Sébastien Bach. A la Maison de la Culture de Bobigny, l'Américain Peter Sellars montait à la suite dans le même spectacle, avec le même orchestre, les mêmes choeurs, Mahagonny Songspiel, (1927) de Kurt Weill - pour la musique - et Bertolt Brecht - pour les paroles - et, sous le titre Dialogue entre la peur et l'espoir après la mort, un " montage " de cantates de Jean-Sébastien Bach.

Rien ne semblait plus loin de l'austère grandeur des cantates du dix-huitième siècle que la véhémence des deux "jeunes gens en colère", Weill et Brecht qui, dans les années vingt de notre siècle, écrivaient ce "Songspiel" connu en France sous le nom de " Petit Mahagonny ", court exercice dramaturgique à partir de chansons qui allait devenir en 1928 (la même année que l'Opéra de quat'sous) l'opéra Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny. Et pourtant, ce n'était pas seulement le même dispositif scénique qui les rendait si étrangement proches, ni les mêmes jeux de lumière, dédoublant ou au contraire confondant les ombres des chanteurs sur le fond de scène, les étirant, les tassant, tantôt pâles jusqu'à disparaître, puis nettes silhouettes aussi présentes que les acteurs. Pas seulement non plus ce lien que tissait de l'une à l'autre pièce un instrument aussi chez lui dans la musique de Kurt Weill qu'insolite chez Bach, le saxophone, tirant vers le "blues" l'âpre défi que ses cantates lancent à la mort. Il y a plus, et cet audacieux face à face mettait à jour une parenté plus profonde: c'est dans la même langue toute en images rugueuses que parlent les deux textes, pour dire la raideur de ceux qui ne se soumettent pas. Et Craig Smith, qui dirige l'orchestre, familier de Bach qu'il interprète depuis vingt-cinq ans à l'église Emmanuel de Boston, précise, pour la musique, que "Weill utilise comme cadre une adaptation des chorals et ritournelles religieux du dix-huitième siècle".

Enfin et surtout, cette parenté n'est pas que formelle. Le Mal, et au-delà de lui Dieu, bien sûr, voilà pour Bach, comme pour le Brecht de ces années-là, le seul interlocuteur possible pour leur orgueil créateur. Posture qui, pour n'être pas ridicule, exige de la grandeur. Ni l'un ni l'autre n'en manquent. Le bonheur est que cette stimulante leçon de lecture d'oeuvres allemandes nous ait été donnée, ici en France, par un chef d'orchestre et un metteur en scène américains.

L'échange, il n'est pas toujours facile de s'y faire. Spécialement en matière politique. Au lendemain des élections françaises dont on connaît le résultat, le New York Times écrivait: " Les Français pensent vraiment qu'ils peuvent être une grande puissance dans le monde et laisser leurs routiers partir à la retraite à cinquante-cinq ans en gardant la totalité de leur salaire. Travailler trente-cinq heures par semaine. Prendre six semaines de vacances d'été. Fermer leurs magasins pendant deux heures pour le déjeuner." A quoi l'éditorialiste ajoute, pour préciser les enjeux sans doute: " C'est Don Quichotte contre le marché des obligations." Ce qui est peut-être après tout un prudent hommage, ou l'indice d'une secrète envie. Car on a connu dans l'histoire des héros tout de même plus antipathiques que le chevalier de Cervantes. Et si l'on se souvient encore de lui, qui a gardé mémoire de tel négociant besogneux de son temps - il dut bien y en avoir - qui se privait de déjeuner pour donner plus à ses affaires ?

Pour en revenir à Brecht: dans le numéro de la revue Europe (janvier-février 1957) qui lui est consacré, Vladimir Pozner raconte qu'un soir, près du Petit-Pont à Paris, entre Notre-Dame et Saint-Julien-le-Pauvre, ils s'étaient installés, dans un bistrot-restaurant, devant un plateau de fromages." Il souriait, dit Pozner, sans desserrer les lèvres, ce qui lui donnait un air gêné, presque timide. Son sourire s'accentua, ses petits yeux se mirent à pétiller." J'aimerais exposer ce plateau aux fromages dans le foyer de mon théâtre, dit-il, pour apprendre aux Allemands ce qu'est la culture "... Et il le dit sans méchanceté, comme à regret."

Aujourd'hui, c'est plutôt dans le hall du New York Times qu'il faudrait exposer ce plateau. Non qu'il faille de tout cela faire, comme on dit, un fromage, et vivre de sa rente laitière. Mais pourquoi ne pas entendre l'autre quand il parle différemment et penser que le seul bonheur en ce monde puisse être de remplacer une daube par un McDo avalé en s'étranglant ? Peter Sellars, joyeux lutin des Amériques le sait, lui qui, cinéaste et homme de théâtre, fait son miel de Mozart et de Bach, de Brecht et du " thriller ". Ce qui ne l'empêche d'ailleurs peut-être pas de préférer le Cheeseburger au Roquefort.

Et Fernand Léger ? Il la connaissait, celui-là, l'Amérique où il fit de fréquents séjours. Il l'aimait." Cette ville, disait-il en 1939 de New York dans son livre Mes voyages (publié en 1960 par les Editeurs français réunis), a pu résister à toutes les vulgarisations, à toutes les curiosités des hommes qui ont essayé de la décrire, de la copier. Elle garde sa fraîcheur, son inattendu, sa surprise pour le voyageur qui la regarde pour la première fois." Et ce Normand de souche, fils d'éleveur de boeufs, n'était pas homme à cracher sur la modernité au nom du Livarot et de ses herbages." Il ne faut jamais, ajoutait-il dans ces mêmes notes de voyage, en vouloir au vent de la locomotive qui, en passant à cent à l'heure, fait s'envoler votre chapeau." Ne l'aurait-il jamais écrit qu'il suffirait d'une visite à l'exposition qui lui est consacrée à Beaubourg pour s'en persuader. La locomotive qui " fait s'envoler votre chapeau ", c'est lui, aujourd'hui encore fonçant à cent à l'heure vers la peinture de son temps, monumentale même lorsqu'on lui refusait les murs des villes où il voulait jeter ses couleurs, une peinture costaude, manches roulées sur les bielles des bras des constructeurs, tendre dans les arrondis paresseux d'un dimanche à la campagne. Un vrai bonheur. Comme si Léger avait, de tous temps, peint pour aujourd'hui où, pour manifester dans les rues - c'était ainsi le 10 juin, dans les rues de Paris - les hommes et les femmes enfilent des casaques d'un orange " fluo ", coiffent des bérets rouges, plantent des banderoles violettes, les cheminots lançant par là-dessus les couleurs de leurs fusées d'alarme. Il aurait aimé ça, tout de puissance déployée et de bonheur de vivre.

C'est qu'il savait voir à la fois le nouveau, et ce qui doit durer." Il y avait certainement dans cet homme, a écrit Pierre Reverdy dont la haute stature évoquait d'abord la puissance, une tendresse bien gardée qui perce dans beaucoup de ses oeuvres discrètement distribuées dans différentes périodes et qui témoignent du long et sensible regard qu'en s'en allant il a pu jeter sur le monde." Cette citation est extraite du numéro de juin d'Europe (encore elle, oui, mais il faut bien dire qu'avec ses numéros thématiques, c'est l'une des revues qui peut nous en apprendre le plus sur le monde, chaque mois) qui est la meilleure introduction qu'on puisse trouver à une visite à cette exposition, à Beaubourg. Sans doute en est-il ainsi parce que ce sont de multiples regards croisés, de poètes, peintres, historiens qui sont portés sur lui et son oeuvre. Un montage comme il les pratiquait, pour accéder à la réalité "toute crue" selon son expression.

 


Pierre Bergougnioux, invité, a dû décliner notre invitation pour raison de maladie.

Bernard Chambaz, L'Arbre de vies (François Bourin, éditeur) Martin cet été (Julliard) L'Orgue de Barbarie (Le Seuil) Entre temps (poésie) (Flammarion).

Michel Besnier, Le Bateau de mariage (Le Seuil) Clément chez les Calmistes (Le Seuil) Casser (Le Seuil).

François Taillandier, Aragon 1897-1982: quel est celui qu'on prend pour moi (Fayard) Tous les secrets de l'avenir (Fayard).

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