Regards Juillet-Août 1997 - La Création

Littérature
Autour d'une pédagogie de l'enthousiasme

Par Françoise Amossé


Comment a pu naître le rapport d'un jeune auteur avec Aragon et quel est l'état actuel de cette relation ? Bernard Chambaz, Michel Besnier, François Taillandier avaient accepté d'en débattre, le 5 juin dernier, à l'Espace-Regards. Compte rendu.

Le temps n'est pas au mausolée, pas même en pierre de porphyre..." Jean-Claude Lebrun, chroniqueur littéraire à l'Humanité, animateur du débat, invitait à " faire le compte de ce dont vous êtes, comme auteurs, redevables à l'écrivain qui a désigné la nation comme légataire de son oeuvre ". Pour des raisons strictement familiales et familières, Bernard Chambaz reconnaît avec humour: " Ma connaissance d'Aragon, c'est le biberon ", puisque chez lui, Aragon était l'auteur le plus considéré, celui dont on trouvait le plus grand nombre de livres sur les rayons de la bibliothèque. Mais à 16 ans, avec le Fou d'Elsa, c'est l'éblouissement: " un livre de format inhabituel, une Grenade du VIIIe siècle, que traverse Aragon avec une surprenante aisance..." Puis vient " la découverte des Lettres françaises ". Pour Bernard Chambaz, une double dette.

 
Des rapports orageux, des sentiments contradictoires

Michel Besnier dit avoir entretenu, dès le départ, des rapports beaucoup plus orageux, avoir éprouvé des sentiments plus contradictoires à l'égard de l'oeuvre d'Aragon: rejet de celui qui fut le poète de la Résistance, puis rejet de l'écrivain du cycle réel et de ses romans mettant en scène la bourgeoisie.

Jusqu'à cette " lecture passionnée " du Roman inachevé, " à un moment important ", insiste Michel Besnier. Alors adhérent des thèses anti-lyriques développées entre autres par Philippe Sollers et Francis Ponge dans leurs entretiens, Michel Besnier va retrouver, dans le Roman, " ce chant religieux " qu'on entend dans la préface d'Etiemble. Il constate: " J'avais sombré dans les modes, je découvre, moi aussi, que la poésie peut encore chanter."

 
Refondation du roman par le dépassement des avant-gardes

Autre personnalité, autre histoire, autre entrée, celle de François Taillandier qui découvre Aragon à travers les chansons de Jean Ferrat, " si bien, dit-il, qu'ensuite on va de surprise en surprise quand on plonge dans le reste..." Le " reste " justement, c'est, à son tour, le Roman inachevé, puis Aurélien et le Traité de style, " j'en ai fait l'inventaire dans tout ce que j'ai écrit ", jusqu'à cet essai sur Aragon qui " signifie tout l'intérêt que j'ai pour lui ".

Du méandre de ces contacts personnels émerge un objet commun de reconnaissance, au sens premier du terme." Je me suis aperçu qu'Aragon posait mes problèmes." Pour François Taillandier comme pour Michel Besnier, la lecture de l'écrivain participera à construire leur conception du roman." Dans les années 70-80, explique François Taillandier, nous vivions comme un "aplatissement" du roman, un rejet de plus en plus explicite des mouvements dits avant-gardistes, au nom d'un retour au plaisir de la fiction " qui propose une analyse de cette situation, celle du " souci de la réussite " qui conférait au roman une " fonction décorative ". Or, " Aragon n'a cessé de poser la question de la fonction du roman dans une époque donnée. Il a tenté de reconstruire ce monde qui lui a échappé, par le fait du désastre stalinien. Acteur, comme communiste, de ce désastre, le romancier réaliste s'aperçoit que le réel l'a trompé. Dès les années 60, il rendra compte de ce qui est en train de changer: c'est tout autre chose que le roman décoratif ! "

Jean-Claude Lebrun suggère une définition du travail d'Aragon: la refondation du roman par le dépassement des avant-gardes qui se traduira par le retour au récit et non le retour du récit.

" Le roman avait quelque problème avec l'histoire extérieure au roman ", précise Michel Besnier qui voit chez Aragon " en 68, un mouvement du tout idéologique, puis une entreprise délibérée de destruction de la valeur idéologique ". La littérature s'était éloignée de l'histoire pour gagner les champs de l'esthétisme. Avec Aragon s'opère un retour à l'histoire dans laquelle ce dernier insufflera les éléments de l'intimité, c'est nouveau, tandis que la notion d'avant-garde perd entre-temps tout son sens, dira-t-on en substance. Toutefois, il ne convient pas de parler de " roman historique ": " le personnage du combattant, le jeu des transpositions, c'est tout sauf du roman historique ", fait observer Michel Besnier. Avec Aragon, le roman ne se fait " plus reflet, mais écho du monde ", comme le dira Jean-Claude Lebrun.

 
L'écriture comme aventure du sens, du sens qui échappe

Il est indéniable que ces mutations des années 60-70 ont transformé l'espace littéraire: " Les livres ont alors dégagé une formidable modernité dans laquelle l'écriture allait pouvoir s'engager, offrant à ma génération une extraordinaire capacité de libération ", se souvient ce dernier, en rappelant à ce propos le travail de Claude Prévost, publié dans la Nouvelle Critique." La parution simultanée de Je n'ai jamais appris à écrire - ou les Incipits et de Henri Matisse, roman éclaire la question des avant-gardes ", renchérit Bernard Chambaz, incitant à un arrêt sur les Incipits. Aragon aura, plus que d'autres, " interrogé en profondeur la singularité de son écriture ", relève François Taillandier qui constate: " Une phrase au hasard, un personnage naît, puis une scène...les grands romans ont été écrits comme ça. L'écriture est une aventure du sens, du sens qui échappe, où l'inconscient, la mémoire ont leur mot à dire."

Mais dans ce domaine, au coeur du processus de création, que faut-il croire et qui croire ? Michel Besnier voit dans les Incipits, justement, un livre " incitant au doute, devant une telle précision du souvenir de création. S'agit-il de création ou de nouvelle création fantasmatique ? ", demande-t-il, citant par ailleurs le Roman inachevé: " Ici commence la grande nuit des mots."

Il faut en convenir: le roman, chez Aragon, est expérimental, un moyen de connaissance mais la vérité est à venir. Une expérimentation toujours renouvelée quand, donnant tout à la fois la preuve partagée par tous ce soir-là " d'une continuité d'écriture ", Aragon s'ingéniera également à " écrire un roman pour contredire le précédent "... Michel Besnier acquiesce à cette volonté manifeste d'auto-contradiction: " Une oeuvre se construit et doit se détruire, c'est un principe que j'ai repris consciemment." Au chapitre de la diversité de la richesse créative, Bernard Chambaz ajoute l'apport des images, qui vient donner " à l'imagination ses prolongements ". Et ce même style, " on le reconnaît dans toute son oeuvre. Bien qu'il ne soit plus le même homme. Un gage de sa force ". Un style, un mélange de styles, avance Michel Besnier, positivement impressionné par les capacités de " papoteur fabuleux " d'Aragon, à l'instar de Proust ou de Morand.

 
La palette d'inventions permanentes d'un " papoteur fabuleux "

Avec cette palette d'inventions permanentes, la surprise est à chaque livre totale pour le lecteur." Avec Aurélien, Aragon désoriente, puis viennent les Incipits, une oeuvre aujourd'hui introuvable, et les Communistes, un roman tellement blackboulé qu'il doit bien avoir quelque intérêt..." Clin d'oeil de François Taillandier. Michel Besnier se demande, si " fort de sa spectaculaire aisance, Aragon ne va pas tout simplement là où il a envie d'aller, prenant des chemins auxquels ses lecteurs ne s'attendent pas ", comme dans la Semaine sainte, ou Blanche ou l'oubli. Bernard Chambaz y voit une propension certaine et admirable d'Aragon " à flotter entre deux toiles, la toile historique et la toile linguistique ".

A entendre les débatteurs de cette soirée, on pouvait se demander si, parmi toutes les pédagogies tentées, celle de " l'enthousiasme " dont se réclamait Aragon ne portait pas les plus grandes chances de réussite.

 


Pierre Bergougnioux, invité, a dû décliner notre invitation pour raison de maladie.

Bernard Chambaz, L'Arbre de vies (François Bourin, éditeur) Martin cet été (Julliard) L'Orgue de Barbarie (Le Seuil) Entre temps (poésie) (Flammarion).

Michel Besnier, Le Bateau de mariage (Le Seuil) Clément chez les Calmistes (Le Seuil) Casser (Le Seuil).

François Taillandier, Aragon 1897-1982: quel est celui qu'on prend pour moi (Fayard) Tous les secrets de l'avenir (Fayard).

retour