Regards Juillet-Août 1997 - La Création

LIGNES D'OUTRANCES
L'Ode aux rebelles

Par Evelyne Pieiller


Le monde des livres est un monde de passionnés. De la folie, de l'ardeur, de l'audace, il en faut pour écrire, pour éditer, pour " faire le libraire ", à côté de la FNAC...

Fahrenheit 451 (1) est la température à laquelle un livre s'enflamme et se consume. A Fahrenheit 451, en pleine Renaissance, le frère Jérôme Savonarole, moine dominicain, faisait brûler les livres que les habitants de Florence venaient déposer, pleins de contrition et d'allégresse, sur les bûchers qui ponctuaient la ville. Des intellectuels, des hommes du livre, très exactement, venaient jeter là les mots qui les détournaient de Dieu. En 1546, en France, ce ne sont plus des livres qui brûlent, mais un homme, Etienne Dolet, imprimeur éditeur, pour avoir traduit un Dialogue attribué à Platon, où était mise en doute l'immortalité de l'âme. Ce ne sont là que des exemples, parmi tous ceux qui composent l'histoire de la liberté. Un petit détail bizarre. Liberté et livre viennent tous deux du même mot latin, liber. Serait-ce à dire qu'ils ont la même racine...

Aujourd'hui, il y a encore des écrivains menacés de mort, et il y a encore des livres brûlés. Tout le monde connaît Salman Rushdie, tout le monde, ou presque, sait que Boudjedra est l'objet d'une fatwa, parce qu'il n'écrit pas ce qu'il devrait écrire, tout le monde, ou peu s'en faut, devrait lire le roman de Hanif Kureishi, ce Black Album paru aux éditions Christian Bourgois, qui conte remarquablement la tentation intégriste d'un jeune Anglo-Pakistanais, par ailleurs porté sur le rock'n roll et les charmes décadents de l'Occident, et qui finit par se soustraire à l'emprise des barbus lyriques quand ils s'en prennent...aux livres. Etonnant. A l'époque d'Internet, le livre continue à être dangereux. Merveille. Mais, peut-être, merveille exotique. Somme toute, par chez nous, il n'y a guère de risque. On lit ce qu'on veut, et le seul souci, c'est sans doute qu'on ne lise pas tout à fait assez... Mais on respecte.

 
Le livre, l'assemblage de mots qui sont mémoire et avenir

Dans le XXe arrondissement de Paris, il y a une toute petite librairie, 12 mètres carrés, trois mille volumes, une atmosphère charmante de bibliothèque particulière, où on peut fouiner comme dans un grenier clair. Et un jeune homme qui passe toutes ses journées à s'arranger avec sa comptabilité et à parler littérature avec les clients du quartier. Aucun rapport évidemment avec les héros qui frôlent la mort pour délit d'expression. Sauf que, à sa façon, Pierre Daguet, sa librairie " Lignes d'outrance * ", et ses lecteurs permettent tous, modestement, obstinément, que le livre continue à exister. Le livre. Pas le produit imprimé. Le livre, l'assemblage de mots qui sont mémoire et avenir. Et qu'on respecte. On le respecte si bien qu'on tremble régulièrement pour lui. Entre les concentrations d'éditeurs et la disparition des petites librairies, on est ému. Quand le " prix unique " est imposé, on est soulagé. Quand la FNAC annonce qu'elle va se constituer en centrale d'achat, on est inquiet. Parce qu'on sait bien que cela entraînera la disparition d'un certain nombre de petits éditeurs, et que ça portera un coup de plus à la librairie. De toute façon, on est bien plus troublé encore par le surgissement du multimédia, dont on se demande non sans angoisse s'il ne signera pas définitivement la mort du livre.

Car le livre, c'est comme la liberté, c'est notre affaire. Il ne s'agit pas ici bien sûr seulement d'instruction, mais de partage du monde. Parce que des hommes ont dit le monde, ils l'ont inventé, et nous l'ont proposé. Sans leurs rêves offerts à tous, traversant les siècles, nous n'aurions qu'un petit passé incertain, et un présent, une présence appauvrie. D'accord, on n'est pas obligé d'y penser systématiquement quand on se lit tranquillement un bon vieux Simenon pour se détendre. Mais il n'empêche. Le livre, récit, poème, démonstration, est dans son principe la représentation de ce qu'on a de plus beau: l'insoumission à la seule nécessité, le choix du jeu magnifique de la pensée en émotion, la conviction que ce jeu se partage. Quand Pierre Daguet conseille un livre, quand un passant décide d'en acheter un, mine de rien, c'est de liberté qu'il s'agit.

Un cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller, paru dans une collection de SF, est l'un des plus beaux romans possibles sur la nécessité du livre. Après une catastrophe nucléaire qui a tout ravagé, l'humanité survivante a établi que c'était le savoir, l'écrit, qui était coupable, et tous les livres ont disparu. Sauf dans un monastère, dont la règle exige que soient récupérés tous les imprimés, sans qu'en soit cherchée la signification. Dans cet univers-là, il n'y a plus guère que des tribus, sans passé, sans autre identité que celle de leur mode de vie. Mais quelques-uns rêvent. De comprendre les apparences, de connaître le passé, de changer le présent, de l'énoncer. Et le livre sera réinventé.

Ce que vous venez de...lire est une déclaration d'amour. A ce que nous sommes capables de faire vivre en l'imaginant. De faire durer, auteur, et lecteur. Ensemble. Ce qui est, aussi, une commune responsabilité.

 


* Librairie " Lignes d'outrance ", 1, Place des Grès, 75020 Paris.Hanif Kureishi, Black Album, éd.Christian Bourgois Walter Miller, Un cantique pour Leibowitz, Denoël (Présence du futur)

1. Célèbre par le roman de Ray Bradbury.

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