|
Cinéma
Par Franck Cormerais |
|
Voir aussi Cinéma français, public, télé, etc. |
|
Paris, une jeune médecin, un patient séropositif.
La banlieue, les cités, les jeunes.
Deux films, deux violences.
En 1993, Laurence Ferreira Barbosa signait son premier film: Les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel. L'itinéraire de son héroïne, à mi-chemin entre la normalité et la folie, avait frappé par son acuité et sa justesse. Dans son nouveau long métrage: J'ai horreur de l'amour, la réalisatrice confirme ses qualités et son attirance pour les situations ambiguës, les personnages troubles et désireux d'affirmer leur inquiétude du monde. L'honnêteté de son regard la place à part. Cinéaste atypique, auteur d'un film qui l'est tout autant. Annie Simonin (Jeanne Balibar, révélée dans Comment je me suis disputé d'Arnaud Desplechin) est médecin. Elle est amenée à côtoyer, dans un Paris vide au mois d'août, un jeune malade séropositif (Laurent Lucas) et un inquiétant personnage, Richard Piotr, qui pense avoir le sida à cause d'elle (le stupéfiant Jean-Quentin Chatelain).
|
|
La " part maudite " de l'âme d'une jeune fille
Le film se noue autour de ces deux intrigues parallèles sur lesquelles viennent se greffer des personnages secondaires. Comme Valeria Bruni-Tedeschi, dans Les gens normaux..., les problèmes d'Annie viennent d'abord d'elle-même. L'évanescence de l'été, l'aridité émotionnelle des hôpitaux ne sont que le reflet des difficultés éprouvées pour exprimer ses sentiments et arriver à une véritable communication. La jeune femme apparaît froide, à peine capable de tenir son rôle de médecin. Elle fait semblant d'écouter mais se trouve ailleurs. La dramaturgie du film va la pousser à sortir de son inertie pour se retrouver confrontée à un persécuteur hypocondriaque. La figure du névrotique obsessionnel est rarement présente dans le cinéma français (à part le documentaire avec Raymond Depardon ou Nicolas Philibert). La réalisatrice ne cherche pas à jouer sur les clichés. L'angoisse naît au détour d'une parole. Un changement de comportement du malade, parfois un simple geste, amène le spectateur à s'interroger sur la signification réelle d'une scène. Le harcèlement subi transforme le rapport à la réalité entretenu par le docteur Simonin. Ce vampire de l'âme, sûr de son bon droit, cherche à renverser les rôles et à se poser en victime. Laurence Ferreira Barbosa, à côté de ce versant négatif, ne tombe pas dans un pessimisme accru. Richard Piotr forme une des composantes du caractère d'Annie Simonin. Il est sa " part maudite ". Ce miroir inconscient rencontre son pendant avec Laurent, séropositif, avide d'espoir et en quête d'amour. Il lutte, au départ sans s'en rendre compte, pour obtenir l'affection de Jeanne Balibar. Une scène, symboliquement, réunit ces deux personnages contraires: Piotr simule l'évanouissement et pousse son adversaire à s'enfuir. Cette victoire n'est qu'apparente. L'affrontement a débouché sur une dérobade du plus faible. La réalisatrice n'aime pas les faux-semblants. La liberté se paie cher. Mais elle a le mérite de la justesse.
|
|
D'autres villes, d'autres voix
Jean-François Richet est un cinéaste " militant ". Mot suspect, dans un milieu uniquement préoccupé de distraire les spectateurs sans surtout les faire réfléchir. Il heurte par ses prises de position. Son nouveau Ma 6. T va crack-er n'a pas été présenté en sélection officielle au Festival de Cannes à cause de sa trop grande violence. Loin des extraterrestres aseptisés, le réalisateur parle de la ville où il vit (Meaux), de ces cités où s'entassent 50 000 personnes. Une seule scène servirait à résumer le film. Un professeur essaie d'interrompre une bagarre dans un gymnase. Il raisonne le jeune en face de lui, parle longuement. Quelques minutes après, l'adolescent recommence à se battre. Ma 6. T va crack-er est à cette image. Sans concession, lucide sur l'impuissance des institutions à enrayer la marginalisation dans les cités. Le film se contente d'enregistrer et de dresser un constat implacable sur les épouvantables conditions où vit toute une partie de la jeunesse actuelle. Il n'y a pas une mais plusieurs intrigues. Richet refuse la narration classique et préfère s'intéresser, parallèlement, à plusieurs groupes de jeunes. Certains ont tout juste 16 ans. D'autres ont dépassé la vingtaine. On les suit à l'école, en bas de chez eux, dans les centres commerciaux. Ils traînent désoeuvrés, inquiets, amers. Ils volent de l'alcool, essaient d'entrer en boîte de nuit. Leur conversation tourne autour des mêmes sujets: les bandes rivales, les filles. Dans Etat des lieux, le premier film de Jean-François Richet, en 1995, une structure parentale existait encore. La cité n'était pas complètement fermée sur elle-même. Le personnage principal appartenait à une génération antérieure. Ma 6. T va crack-er traduit l'évolution douloureuse de la situation. Le travail ne veut plus rien dire pour ces jeunes condamnés au chômage, dès leur sortie du milieu scolaire. Avenir, espoir sont des mots bannis de leur vocabulaire. Au cours d'une nuit, trois adolescents discutent sous un abribus. Ils cernent, avec une douleur poignante, leur absence d'illusions. Ils sont pris au piège, incapables de pouvoir sortir de leur environnement. L'un d'eux ne fait aucune différence entre sa vie et celle des SDF. La précarité se décline sur différents modes. La question de la violence du film ne peut se comprendre qu'à partir de ces données. Elle n'est pas gratuite ou injustifiée. Son exercice est, malheureusement, le seul droit à la parole que ces jeunes peuvent apporter à leur existence. Richet ne s'en fait pas l'apôtre. Sa probité le pousse à l'aborder de front. Il la dénonce au travers des brutalités policières. Son message apparaît parfois confus (notamment dans la fin du film). Mais le cinéaste pose les interrogations nécessaires. Celles qu'une société soi-disant évoluée comme la nôtre refuse d'admettre. Jusqu'à quand ? |
|
Cinéma français, public, télé, etc.
|
|
A ne s'en tenir qu'à certains chiffres, le cinéma français ne se porterait pas si mal.
En 1996, 104 films ont été réalisés et près d'un tiers d'entre eux, 37, étaient des premiers films.
Ce qui permet de parler d'un renouvellement de la cinématographie française.
De fait, dans les deux ou trois dernières années, on a pu observer de nouvelles approches thématiques où la société est enrôlée avec ses déchirures et ses espoirs.
Et le rôle joué par les jeunes cinéastes dans le refus des lois Pasqua-Debré est la continuation dans le réel politique du pays de ces interventions.
Néanmoins, un certain nombre de questions viennent tempérer cette dynamique, celles qui concernent l'ensemble, complexe, des mécanismes d'aide à la production, celles des rapports entre le cinéma et les chaînes de télévision, publiques comme privées, celles de la distribution avec l'implantation accélérée des multiplexes, à Paris comme dans les régions, celles de quotas de diffusion, en France et dans la communauté européenne - alors même que la directive communautaire " Télévision sans frontières " vient d'être adoptée par le Parlement européen, avec une restriction qui la vide d'une part importante de son efficacité (1).
Dossiers qui sont sur le bureau de Catherine Trautmann - et qu'elle connaît en tant que présidente de l'intergroupe cinéma et audiovisuel au Parlement européen.
Par ailleurs, la question du public, de son profil, de ses attentes est également posée.
Une étude réalisée depuis trois ans par Médiamétrie, à la demande, notamment, du Centre national de la Cinématographie (CNC) et de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF), fait apparaître une désaffection des jeunes pour les films français (2).
Il est difficile, semble-t-il, de déterminer les causes de cette tendance, mais, sur les 105 films à plus de 500 000 entrées depuis trois ans, les moins de 25 ans ont donné leur préférence à Rasta Rocket, Casper et Bad Boy.
Sans doute, cette tranche d'âge est-elle pour beaucoup dans le succès du film de Luc Besson le Cinquième Elément qui, au 6 juin, un mois après sa sortie, totalisait près de 4 500 000 entrées sur l'ensemble de la France.
Sur le plan mondial, le film enregistre, à la même date, des recettes de près de 600 millions de francs.
Il en a coûté 500 et on lui prévoit d'atteindre le milliard (de francs lourds).n P.
C.
1.
Cette directive stipule que les chaînes de télévision européennes ont l'obligation de diffuser une majorité d'oeuvres européennes, soit plus de 50% - la restriction étant: " chaque fois que cela est réalisable "...
2.
Les principaux résultats de cette enquête ont été publiés par le Film français n° 2662 du 25 avril 1997.
|