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Cinéma
Par Luce Vigo |
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Il y a le chômage, le bistrot, les copains, la petite amie, la mobylette trafiquée.
Il y a l'Autre.
Une vie.
Un crime.
Dès les premiers plans de la Vie de Jésus, Bruno Dumont, ex-professeur de philosophie et jusqu'ici réalisateur de films industriels, entre frontalement dans l'univers des cinéastes qui ne craignent pas de faire des choix radicaux d'écriture pour mettre le spectateur face à la réalité d'une société tournant à vide. Tourner à vide c'est ce que fait Freddy, seul ou avec ses copains, dans les rues de campagne avoisinant Bailleul, petite ville des Flandres écrasée d'ennui, où rien ne vit plus, même si se perpétuent des traditions qui ont perdu leurs racines: ainsi Fred fait partie de la fanfare municipale et s'exerce à faire chanter son pinson pour des concours que n'égaient plus les fêtes conviviales. Le chômage a fait le vide dans les rues et les esprits. Restent à Fred, outre la chanson espérée de son pinson et les virées avec ses potes de galère, une mère attentive à sa façon mais résignée, et Marie, caissière de grande surface, avec laquelle il fait l'amour comme il conduit sa mobylette trafiquée. L'une et l'autre lui sont indispensables. Comme les copains avec qui il partage quelques moments d'émotion sans les mots pour l'exprimer, comme lorsqu'ils se retrouvent, au début du film, au chevet d'un ami qui se meurt d'un kaposi dévorant, cancer lié au sida. On sent que Bruno Dumont est attaché à ses personnages comme à cette région à la beauté cachée, à travers quelques rares paroles échangées, quelques gestes où se glisse une tendresse malhabile. Mais le cinéaste inscrit ces instants de douceur dans la vacuité quotidienne de la vie de ses personnages, toujours prêts à basculer dans la violence comme Freddy bascule de sa moto ou tombe en épilepsie.
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Le spleen d'une petite ville des Flandres
La rigueur de l'écriture cinématographique de Bruno Dumont (auteur du scénario et de la mise en scène), sa façon de rythmer un temps qui ne passe pas, où chaque nouvelle journée ressemble à celle de la veille avec, peut-être, une charge de tension intérieure de jour en jour plus grande chez Freddy, donnent un cadre à cette chronique de vies ordinaires de jeunes paumés qui soudain dérapent. Dans le café souvent désert - et où règne la télévision - de la mère de Freddy, se trouve un jour un père maghrébin, accompagné de sa femme, qui tance son fils, moitié en arabe, moitié en français. Les cinq jeunes sont assis à la table à côté, avec Marie, l'amie de Freddy. L'un d'eux commence à lancer, à mi-voix, une réflexion raciste, tous sont pris de fou-rire. Ce n'est pas la première fois qu'ils " déconnent " ensemble. A partir de ce moment-là, le cinéaste intègre Kader, le jeune Maghrébin, à son histoire, en le rapprochant de Marie, en quelques scènes à la fois dures et tendres. C'est ainsi qu'avance la Vie de Jésus depuis le premier plan, depuis que l'on a découvert Freddy fonçant à travers des routes de campagne sur sa mob. Dans sa façon de conduire, il y a quelque chose d'opaque, de force aveugle. Presque tout, dans le film, passe par des attitudes, des gestes, par le corps des interprètes.
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Le chômage qui rôde dans les rues
Bruno Dumont a voulu des acteurs non professionnels (David Douche, Marjorie Cottreel, Geneviève Cottreel, Kader Chaatouf...) dont il a respecté les personnalités pour mieux leur faire endosser celles des personnages de fiction qu'ils jouent. Par la volonté du cinéaste, par la logique de son récit, Freddy et ses amis sont conduits à commettre un crime raciste. Et Bruno Dumont, qui tente de " sauver " Freddy en lui faisant prendre conscience de son acte, pose cette question: qui est responsable ? La Vie de Jésus, prix Jean Vigo 1997, était en sélection au festival de Cannes dans la section Cinéma en France, où il a obtenu une mention à la Caméra d'or. Il laissera peut-être sans voix certains spectateurs mais en fera débattre beaucoup d'autres. Car l'image qu'il nous renvoie de la société actuelle est implacable, malgré un dernier plan ambigu, " optimiste " affirme Bruno Dumont. |
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* Chargée de recherche au CNRS, URA " Sociologie de l'Education " (CNRS/Paris V).Prenant pour cadre l'évolution du monde des musées et ménageant un traitement particulier aux musées scientifiques, le laboratoire " Sociologie de l'Education " (URA 887-CNRS/Paris-V) s'intéresse depuis 1970 aux nouvelles configurations de l'espace éducatif et culturel.Jacqueline Eidelman participe aussi à la revue Publics et musées (Presses universitaires de Lyon, 86, rue Pasteur, 69365 Lyon Cedex 07). |