Regards Juillet-Août 1997 - La Création

Cinéma
Images, images

Par Marcel Martin


Du meurtre sur commande au vagabondage réjouissant de deux étranges étrangers. Deux films, deux espaces, deux interprétations de la liberté du créateur.

Après la Haine, Mathieu Kassovitz persiste et signe. Mais avec Assassin(s), il a changé de manière. Du constat social, il est passé à la fiction métaphorique pour illustrer la fascination perverse que l'environnement multimédia peut exercer sur les esprits fragiles. Ce qu'il dénonce, il le met en oeuvre: les spectateurs sont soumis au même pilonnage visuel et sonore que les personnages, avec le risque de susciter chez eux le rejet pur et simple de la démonstration tout autant qu'une nécessaire prise de conscience de l'état des choses. Mais il est difficile de refuser son analyse.

 
Un paradoxe provocateur mais incontournable

Naguère, le cinéma, qui ne faisait que refléter la réalité, était déjà accusé de perversion par les censeurs: aujourd'hui, le réel est vu à travers les images omniprésentes de l'univers médiatique, qui en conditionne et dénature la vision. Mais le débat sur le rôle criminogène des images, vieux serpent de mer de la psychothérapie sociale, Kassovitz le renvoie aux oubliettes des alibis confortables quand il fait s'évanouir dans le silence les trop simplistes explications du psychanalyste de service." Toute société a les crimes qu'elle mérite ", affirme-t-il; paradoxe provocateur mais incontournable qui a le mérite de mettre en question la bonne conscience des consommateurs passifs de drogues télévisuelles. Son film est politique en ce sens qu'il incrimine la gestion de la cité. Fasciné par le mirage de l'argent facile, le jeune Mehdi, qui ne fait guère de différence entre fiction et réalité, est une victime avant même d'être un coupable dans le jeu de rôles où il s'invite aux côtés de M. Wagner, rigoureux professionnel du meurtre sur commande, et de Max, l'amateur voué à disparaître parce qu'il n'est pas fait pour ce métier, comme le suggère le réalisateur, qui l'incarne et semble ainsi prendre ses distances avec cette folie meurtrière. Heureux choix qu'il a fait de Michel Serrault, comédien dont l'humour à froid impose un recul salutaire par rapport au trop-plein de violence qui agit déjà, par la saturation, comme un révulsif laissant place au jugement critique. Car ce déchaînement criminel apparaît avant tout comme une métaphore dont les images constituent, par leurs excès mêmes, un antidote à la fascination et à l'identification. Ce qui répond bien à l'évident souci de Kassovitz de ne pas manipuler le spectateur et de l'obliger à porter sur les événements un regard, non de moralisateur, mais de moraliste.

 
Déambulations picaresques en scope

C'est l'insolite rencontre entre deux étranges étrangers que raconte Western, Pacole Catalan, représentant en chaussures, et Nino le Russe, routard solitaire, dans une Bretagne exempte de tout pittoresque et de tout folklore, " lieu intense de poésie et de réalité ", dit Manuel Poirier, dont les immensités s'imposaient " comme une évidence pour le tournage en scope ". Le postulat scénaristique tient à peine debout mais il ne sert que de prétexte à l'aventure d'une amitié entre deux personnes déplacées, à tous les sens de l'expression, et qui, de plus, font connaissance d'un " Ivoirien d'origine bretonne ": amusant programme d'acceptation de l'Autre, d'intégration sans problèmes dans la France profonde, à l'heure où un pernicieux Breton appelle au rejet discriminatoire des étrangers. Fritz Lang a dit du scope qu'il ne pouvait servir qu'à filmer " les serpents et les enterrements ". Ici, au contraire, il inscrit fort judicieusement nos deux protagonistes dans le décor sans limites en leur donnant l'espace indispensable à leur exercice de la liberté dans leurs déambulations picaresques à la recherche de la femme idéale. Tout comme l'espace, magnifié par le style contemplatif, le scénario est ouvert à l'accidentel et à l'improbable avec une réjouissante désinvolture: et l'aventure n'a pas de fin, ouverte à tous les futurs possibles. Et quand les deux lascars semblent arrivés au terme de leur périple, la vie continue, et le bon bout de chemin que nous avons fait avec eux nous a marqués d'une inoubliable empreinte d'intense poésie et d'humanité fervente.

 


* Chargée de recherche au CNRS, URA " Sociologie de l'Education " (CNRS/Paris V).Prenant pour cadre l'évolution du monde des musées et ménageant un traitement particulier aux musées scientifiques, le laboratoire " Sociologie de l'Education " (URA 887-CNRS/Paris-V) s'intéresse depuis 1970 aux nouvelles configurations de l'espace éducatif et culturel.Jacqueline Eidelman participe aussi à la revue Publics et musées (Presses universitaires de Lyon, 86, rue Pasteur, 69365 Lyon Cedex 07).

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