|
Dévoreurs de musée Par Jacqueline Eidelman* |
|
|
|
A la fin des années 80, l'interrogation sur la nature du public des musées a pris une acuité particulière avec l'augmentation significative de leur fréquentation.
Signe d'" élitisation " des publics ou démocratisation ?
Le nombre de visites des trois principaux établissements parisiens (Palais de la Découverte, Cité des Sciences et de l'Industrie et Muséum national d'Histoire naturelle avec sa grande Galerie de l'Evolution) atteint désormais les trois millions, alors qu'il n'était que de 1,1 million en 1985. Dans les années 70, le public des musées scientifiques apparaissait déjà partiellement distinct de celui des musées d'art: moins en ce qui concernait l'origine sociale (prédominance des cadres supérieurs et des enseignants) que sous l'angle de la formation initiale (majoritairement scientifique), du genre (forte proportion d'hommes) et des types d'intérêts. Vingt ans plus tard, les différentes études menées sur les trois sites font pencher vers la thèse d'une lente démocratisation ou, pour le moins, d'une diversification du recrutement. En attestent: une diminution significative de la place occupée par les professions situées en haut de l'échelle sociale au profit des classes moyennes; certes une élévation du niveau moyen de diplôme, mais qui correspond à l'élévation générale de la population française; une montée en puissance des visiteurs issus d'une part de cursus " technologiques ", d'autre part des " sciences sociales "; une meilleure représentation des femmes qui s'explique autant par la redistribution des tâches éducatives au sein de la famille que par un goût plus affirmé pour les sciences (en particulier les sciences du vivant).
|
|
Des fractions de public différentes, avec de nouvelles motivations
Ainsi le capital de familiarité avec le musée paraît se dissocier progressivement du capital culturel. Se dessinent les modes de réponses à une offre multiple: les deux plus anciens musées ont, en cinq ans, renouvelé la moitié de leur public et, si la Cité des Sciences et de l'Industrie compte en majorité des primo-visiteurs, une fréquentation régulière est en cours d'installation; enfin la fréquentation des trois sites se conjugue pour une fraction importante des publics des trois institutions. Une " loi " de la fréquentation complémentaire peut ainsi être établie: la visite récente de l'un des trois musées est un indice de la fréquentation récente d'au moins l'un des deux autres; une visite ancienne de l'un d'entre eux est plutôt l'indice d'une fréquentation modérée des deux autres; une première visite dans l'un des trois est l'indice d'une faible fréquentation des deux autres. Après l'ouverture de la grande Galerie de l'Evolution, un autre résultat apparaît: ce ne sont pas seulement les " fort " pratiquants des musées qui ont tiré profit d'un plus grand éventail de l'offre, mais également les pratiquants " moyens " qui en ont bénéficié. Regardons, sur la même période, l'évolution du degré de convivialité de la visite au musée: il apparaît clairement une baisse des visites solitaires et une augmentation des visites familiales. En 1993, selon le ministère de la Culture dans une étude concernant l'ensemble des musées, les visites solitaires représentent 9%, en couple 21%, en famille 36%, entre amis 23% et en groupe organisé 11%. La fréquentation des trois musées scientifiques parisiens possède des caractères distincts de la moyenne des musées. En premier, la part des groupes y est bi en plus importante: fortement amplifiée depuis une décennie, celle des groupes scolaires représente désormais entre 25 et 35% des entrées. S'agissant des autres fractions de public, c'est la visite familiale qui prédomine largement. Au total, la proportion des moins de 18 ans est portée, en moyenne, à plus de 50% de l'ensemble des visiteurs. Faut-il rapporter ces modalités de visite aux objectifs que les visiteurs leur assignent ? Venir pour " se distraire ", " par curiosité ", " pour apprendre " constituent une première série de mobiles qui ne sont pas sans rapport avec l'image que s'est forgée chaque centre de culture scientifique. Ainsi, à la fin des années 80, une vocation didactique était prioritairement associée au Palais de la Découverte; en perspective ni la CSI qui demeurait, après cinq ans de fonctionnement, un lieu d'" errance curieuse ", ni le Muséum, dont la qualité du site était un vecteur prépondérant dans les motivations, ne mobilisaient aussi fortement ce souci d'apprentissage. En 1994, l'ouverture de la GGE modifie le paysage de l'offre de culture scientifique et de ses modes d'exercice. La découverte d'un établissement par un public non encore fidélisé demeure la marque de la CSI et le devient pour la GGE. L'ouverture de cette dernière replace sur le devant de la scène l'une des vocations traditionnelles du MNHN, celle de la diffusion des connaissances.
|
|
Une scène d'élaboration collective de la culture scientifique et technique
La composante ludique de l'image de la CSI s'est définitivement installée mais laisse désormais une place plus manifeste au volet cognitif. En contre-champ, l'image du Palais comme institution dispensatrice de savoirs s'érode auprès des visiteurs non scolaires pour lesquels la fonction ludique se consolide. Une seconde catégorie de motivations concerne le rôle social dans lequel se reconnaît le visiteur. Si le rôle incitateur des enfants est souvent mis en lumière, apparaît également une autre logique des visites familiales et particulièrement les formes d'autorisation réciproque des loisirs parentaux et enfantins. Le troisième type de motifs de visite est celui du degré d'adhésion aux partis pris muséologiques et muséographiques des institutions. Il renvoie simultanément aux préférences des visiteurs pour telle ou telle forme de communication (centrée sur l'objet, démonstrative, interactive) et à l'image de l'institution telle qu'elle s'est forgée progressivement et telle qu'elle s'est diffusée; il éclaire aussi sur la spécificité du musée scientifique au sein de l'ensemble des supports de diffusion (médias écrits et audiovisuels en particulier). Le musée apparaît comme un espace multimédia voire hypermédia. Certes, nous sommes à présent davantage armés pour comprendre et prévoir l'évolution des publics de ces musées. Désormais, approches quantitatives et qualitatives marchent de pair. Ces différents angles d'approche permettent d'aborder plus finement les raisons de la venue. Les études qualitatives demeurent alors l'instrument clé, qu'elles essaient d'élucider les freins ou les motivations à la décision de visite, ou qu'elles essaient de comprendre ce qu'il en est de l'expérience de visite. Ainsi, on est parti d'une description sociologique extérieure des visiteurs pour ensuite étudier ce qui se passe pendant la visite. Et on utilise maintenant ces données en amont pour améliorer l'exposition. Les travaux les plus récents font découvrir les règles de fonctionnement d'un espace de déploiement, d'interrogation, de conflits, mais surtout de négociation entre des savoirs (savants, scolaires, médiatisés et sens commun) et des pratiques. La baisse de la fréquentation des grands musées constatée en 1996 ne doit pas occulter que le rôle social de ces musées a changé: ils sont désormais une scène d'élaboration collective de la culture scientifique et technique. |
|
* Chargée de recherche au CNRS, URA " Sociologie de l'Education " (CNRS/Paris V).Prenant pour cadre l'évolution du monde des musées et ménageant un traitement particulier aux musées scientifiques, le laboratoire " Sociologie de l'Education " (URA 887-CNRS/Paris-V) s'intéresse depuis 1970 aux nouvelles configurations de l'espace éducatif et culturel.Jacqueline Eidelman participe aussi à la revue Publics et musées (Presses universitaires de Lyon, 86, rue Pasteur, 69365 Lyon Cedex 07). |