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Télécommunications
Par François Du Castel* |
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Si rien ne vient contrecarrer l'évolution mondiale de restructurations des télécommunications, un secteur public aura été entièrement libéralisé, avec une quasi-disparition des originalités propres au service public.
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En1984 : démantèlement du monopole téléphonique américain.1990: première ouverture à la concurrence des télécommunications en Europe.1995: privatisation des grands opérateurs publics et mise en place de grands groupes internationaux.1998: généralisation de la concurrence en Europe.
L'opération de restructuration des télécommunications a comporté une attaque par secteurs du domaine public, qui est parti de la communication des entreprises pour atteindre ensuite le marché beaucoup plus important du téléphone, avant de s'attaquer au secteur nouveau du multimédia.
Il en est résulté une restructuration du domaine aux niveaux nationaux qui s'est étendue ensuite à l'international, avec une régulation des télécommunications passant du contrôle des Etats à l'influence de grands groupes mondiaux.
Si, aux Etats-Unis, puis dans la Grande-Bretagne thatchérienne, deux royaumes du libéralisme, l'attaque contre les télécommunications publiques a pu être menée frontalement, dans les autres pays européens il a fallu louvoyer. En 1990, la concurrence est ouverte sur les " services à valeur ajoutée ", c'est-à-dire à l'exclusion des services de simple transport, comme le téléphone. C'est surtout la communication informatique des entreprises qui est visée, mais on y ajoute deux secteurs à développement trop récent pour être bien structurés, le radiotéléphone et les réseaux audiovisuels. La régulation du marché est assurée, au niveau national, par une autorité devenue indépendante de l'opérateur public.
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La stratégie de conquête des grands groupes mondiaux
La réforme ne rencontre qu'une opposition limitée, dans la mesure où elle réserve le téléphone qui représente alors près de 90% du chiffre d'affaires des opérateurs. Aussitôt cette réforme mise en place, la Communauté européenne passe à la seconde étape et décide une libéralisation complète, infrastructures comprises, pour 1998. L'objectif visé est le trafic téléphonique qui représente le marché le plus important. A plus long terme, se profile le marché du multimédia qui s'ouvre avec la numérisation de l'audiovisuel. Devant ces enjeux, les grands groupes mondiaux se mobilisent et une stratégie d'alliances se met en place pour le contrôle de ces deux domaines. Le premier obstacle à la stratégie de conquête des télécommunications par les grands groupes mondiaux tient à la présence des opérateurs nationaux qui détiennent en général des monopoles sur les réseaux. La dérégulation progressive du secteur permet d'écorner plus ou moins profondément ces monopoles, mais elle maintient une partie des activités sous un régime de service public, c'est-à-dire en dehors de la régulation par le marché. Aussi apparaissent des pressions pour une privatisation de ces opérateurs qui déborde l'Europe pour devenir un phénomène mondial. Une stratégie de conquête des secteurs nationaux dérégulés et d'internationalisation des activités voit s'activer, à côté des opérateurs historiques, de nouveaux arrivants en provenance des industries de l'électronique ou d'autres secteurs à la recherche de diversification. Les opérateurs traditionnels sont concurrencés sur leurs activités d'origine, où ils perdent une part de marché, ce qui les conduit à se porter sur les marchés extérieurs. Pour cette conquête, de grandes alliances sont mises en place en 1995 sur le marché des communications d'entreprises, en attente de la dérégulation du téléphone: celle du britannique BT avec MCI, le deuxième transporteur américain; celle de France Télécom et Deutsche Telekom avec Sprint, le troisième transporteur; celle d'ATT avec Unisource, qui regroupe plusieurs opérateurs européens, et avec la Générale des Eaux, principal concurrent de France Télécom, ainsi qu'avec l'espagnol Telefonica et avec la SNCF, nouveau concurrent français. D'autres alliances de moindre ampleur réunissent l'informaticien IBM et la STET italienne ou bien Ameritech, une compagnie régionale du téléphone américain, avec le belge Belgacom. Le marché des communications mobiles, radiotéléphonie et radio-messagerie, met en jeu des acteurs différents, en raison du moindre coût des infrastructures. La présence des sociétés américaines y est prépondérante, avec Airtouch en Belgique, Suède, Allemagne, Italie, Espagne, Pologne, Danemark, avec Ameritech en Pologne, Bell Atlantic en République tchèque et en Italie, Bell South en Allemagne, Nynex en Grèce, et US West en Grande-Bretagne, Hongrie, République Tchèque et France.
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La valse mondiale des grands opérateurs européens
Parmi les opérateurs européens, BT apparaît comme le plus agressif en Europe, avec une représentation principale en France, mais aussi en Espagne, en Italie, en Allemagne et en Suède. Deutsche Telekom est concurrencé, sur des terrains divers, par les français Générale des Eaux, Bouygues, SNCF et EDF et par les étrangers ATT, BT, Câble & Wirelesse, Deutsche Telekom, Iris et Sector, sans compter les sociétés offrant un reroutage favorable sur le trafic international, en jouant sur les tarifs. Par contre, l'opérateur français détient des parts dans les radiotéléphones belge, libanais, grec, indien et polonais (avec ici un conflit pour son extension); il est présent dans le capital des opérateurs mexicain et argentin; il possède des implantations dans de nombreux pays. A côté des opérateurs, les fournisseurs de services, conscients de l'importance prise par les services à valeur ajoutée dans le développement des télécommunications, s'internationalisent à leur tour. On voit ainsi apparaître en Europe de nouveaux serveurs américains provenant surtout de l'informatique et visant la clientèle d'affaires, comme IBM, EDS, Microsoft, Oracle, Computers Assoc., Andersen, qui concurrencent les Européens Sogeti, SNCT, SAP, Delis, etc. Ce mouvement, motivé par la part largement prépondérante des services sur les équipements dans le marché, va s'accentuer avec l'arrivée du multimédia.
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La part prépondérante des services sur les équipements
Du côté des industries, l'internationalisation des télécommunications n'est pas non plus sans conséquence. Précédemment orientées par les besoins en équipements de leur opérateur national, ces industries doivent trouver de nouveaux débouchés. Les unes réagissent en tentant de devenir opérateurs; c'est le cas d'Olivetti, qui s'allie à cette fin à France Télécom, ou de Thyssen, qui s'entend avec les chemins de fer allemands; Alcatel a hésité dans cette voie, mais s'est limité au radiotéléphone en alliance avec South Bell, Videophone et la Générale des Eaux. D'autres industries élargissent leurs activités à l'exportation, parfois engagées antérieurement, en se restructurant à cette fin, comme la branche industrielle d'ATT, comme Alcatel, non sans succès, ou comme Siemens, avec un retard préjudiciable. Certaines se préoccupent d'une diversification dans les services, comme chez Alcatel par exemple. D'autres encore renoncent à leurs activités en télécommunications, comme Philips qui les revend à ATT. En même temps, les industries d'autres branches de l'électronique s'engagent davantage dans les télécommunications, comme Thomson, Bull, IBM ou Hewlett Packard. La mondialisation des télécommunications n'est pas sans conséquence sur le système global que celles-ci constituent. Ses effets se font sentir sur les fonctions de service public des télécommunications, sur les opérateurs publics et sur la régulation du système. Les fonctions de service public des télécommunications interviennent à plusieurs niveaux. Dans les équilibres sociaux, les télécommunications tiennent un rôle de lien social qui repose sur des services accessibles à toutes les catégories. Or, la péréquation tarifaire qui en est la base se heurte à la logique libérale de vérité des prix; il en est de même des équilibres géographiques, au détriment des zones défavorisées, à l'intérieur des nations, et des pays du tiers monde, au niveau mondial. Dans les services d'informations, la présence des services publics assure des prestations ne relevant pas du seul domaine marchand, par exemple en formation professionnelle, en diffusion des connaissances, en activités culturelles, en matière d'informations générales, etc.; or, ces activités risquent d'être balayées par la marchandisation des télécommunications.
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Des activités qui risquent d'être balayées par la marchandisation
Les opérateurs publics ont acquis, dans les pays développés, des positions qui débordent les fonctions propres de gestionnaires de réseaux et de services. Ainsi, en France, l'opérateur a des responsabilités étatiques en matière de sécurité publique et de défense nationale; il exerce des activités de recherche et de formation supérieure qui répondent à des besoins nationaux et dépassent ses besoins propres; il se préoccupe des évolutions à long terme de tout le secteur de l'électronique, dont il est un élément clé; il détient un rôle de promotion sociale propre aux grands services en réseaux; il contribue à la politique nationale, en matière d'emploi ou d'investissement par exemple. Or, toutes ces activités risquent d'être remises en question, si l'opérateur devient une société privée agissant selon les seules sollicitations du marché. Déjà, l'expérience montre que les opérateurs dérégulés perdent des emplois: 120 000 en dix ans chez BP, 40 000 annoncés à ATT, 30 000 prévus chez Deutsche Telekom, etc. Qu'en sera-t-il des autres responsabilités publiques des opérateurs ? La réponse actuelle de l'Union européenne se limite au service universel; elle n'est pas satisfaisante, parce qu'elle ne couvre qu'une faible partie de ces responsabilités publiques et qu'elle n'apporte pas de réponse au problème du financement de toutes les activités de service public dans une économie de marché. Aussi ne peut-on qu'approuver les tentatives d'introduction de la notion de services d'intérêt général, sinon de services publics, dans les traités européens, lors de la Conférence intergouvernementale de 1996. On comprend de même l'opposition des agents de France Télécom à toute privatisation, même partielle, qui apparaît motivée par de telles préoccupations générales de service public, et non pas par de seuls intérêts corporatistes. La régulation du nouveau marché des télécommunications n'apporte pas non plus de réponse satisfaisante à la recherche d'un nouvel équilibre économique et social du système des télécommunications. Les nouvelles instances nationales de régulation, plus ou moins indépendantes des pouvoirs publics, ne pourront échapper à une dérive technocratique et elles ne pourront guère résister aux pressions des grands lobbies privés qui poussent à la déréglementation, comme le montrent les expériences de la FCC américaine, de l'Oftel britannique ou de la DGPT française. On passera ainsi d'un secteur régulé par les Etats et, tenant un certain compte de l'intérêt général, à une régulation profitant d'abord aux nouveaux groupes mondiaux, à commencer par les trois grands constitués autour d'ATT, de MCI et BT, et de Sprint, France Télécom et Deutsche Telekom, au détriment de tous les autres acteurs et des utilisateurs non préférentiels. L'Union européenne n'envisage même pas une intervention organisée dans la régulation, pour préserver les intérêts de l'Europe. Aussi est-il urgent de se préoccuper d'une politique alternative, qui apporterait une garantie de nouveaux équilibres économiques et sociaux. Une telle alternative ne peut être construite qu'autour d'une économie mixte où le marché concurrentiel serait équilibré par des services publics et où la régulation serait assurée en fonction d'une définition précise de l'intérêt général. A peine se met en place cette libéralisation des télécommunications, que de nouveaux enjeux apparaissent avec la mise au point de la numérisation de l'audiovisuel, dans les premières années 1990. Un nouveau discours, initialisé aux Etats-Unis, prend naissance autour des concepts d'autoroutes de l'information et de société de l'information. Dans une approche très techniciste, on nous promet que les nouveaux réseaux multimédias vont apporter à tous un accès aux connaissances mondiales, qui transformera la vie de chacun. Tout n'est pas faux dans ce discours. Il est vrai que les réseaux doivent évoluer, non seulement pour passer les hauts débits de l'audiovisuel numérique, mais parce que la logique de l'informatique, qui avait privilégié l'intelligence dans les terminaux, cède le pas aux réalités économiques et reconnaît la logique télécom, où l'intelligence se situe surtout dans le réseau. Pour cette évolution, il faudra beaucoup d'investissements.
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Marché concurrentiel contre services publics
Il est vrai aussi que les télécommunications transforment déjà, et vont transformer encore plus, avec l'arrivée des images, l'environnement des entreprises comme celui des particuliers. Mais cette transformation peut être positive ou non pour l'évolution économique et sociale, selon la place que sauront y prendre les êtres humains; Et ce n'est pas la logique du marché concurrentiel, mais bien celle des services publics qui peut entraîner un mouvement en ce sens ! Quoi qu'il en soit, les grands groupes américains n'attendent pas pour se placer dans le nouveau marché du multimédia, alors que l'Europe ne semble pas en avoir encore saisi l'importance. On retrouve dans le mouvement américain les acteurs précédents, mais agissant avec d'autres, issus des câblo-opérateurs ou de l'audiovisuel. En Europe, seule l'Allemagne réagit grâce à ses puissants groupes audiovisuels: Mannesman, RWE, Thyssen, Veba, Viag, etc. Une alliance s'amorce entre Deutsche Telekom, America on line et Bertelsman, non sans connaître les foudres de la commission européenne. La France est absente. Les enjeux sont pourtant importants: qui détiendra les futures images que véhiculeront les autoroutes de l'information et qui constitueront des programmes beaucoup plus diversifiés que ce que pourra offrir la télévision traditionnelle, même avec les satellites numérisés ? Les Etats-Unis préparent une offensive pour contrôler tout le marché et imposer leurs programmes. Sans réaction européenne, c'est toute la mémoire et la culture de l'Europe qui risquent de sombrer sous la logique marchande ! La société de l'information peut être autre chose que la prépondérance des intérêts financiers de grands groupes américains. Elle peut apporter un surcroît de connaissances répondant aux besoins réels de la population; mais il y faut une facilité d'accès, que seul peut assurer un service public, et il y faut des contenus plus diversifiés que les seuls produits marchands, ce que seuls peuvent apporter des services publics. |
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* Ingénieur général des télécommunications, auteur de la Révolution communicationnelle, les enjeux du multimédia, l'Harmattan, 1995. |