Regards Juillet-Août 1997 - La Cité

Mémoire
Continuer à écrire la Résistance

Par Myriam Barbera


Entretien avec Serge Ravanel*

La mémoire des résistants ne suffit pas pour apporter les réponses dont on aurait besoin. Pour autant, doit-on accepter la manipulation des faits ?

Mourir pour la liberté, pour la démocratie, pour la patrie, le combat de la Résistance a développé des valeurs comme la générosité, le courage, le souci du bien public et l'espoir de progrès humain. Cependant, ce n'est pas parce que cette période et celle de la libération ont eu une influence forte et durable sur l'opinion publique que l'esprit vichyste a disparu. Il est toujours là, imprégnant une partie de la société. Chaque fois qu'il en a les moyens, il entreprend de dénigrer la Résistance. A l'heure où, en France, une crise des valeurs se manifeste, où les repères tendent à disparaître, ces attaques peuvent exercer une influence pernicieuse. La Résistance a constitué en son temps un repère, pas seulement en termes d'héroïsme individuel. Certes, il y a eu de grands résistants, mais il y avait aussi un style de vie, une préoccupation de l'intérêt général, précisément ce qui est mis en cause aujourd'hui de nombreux côtés.

Parmi ces tentatives, il convient de citer le livre récent de Gérard Chauvy qui s'en prend directement aux grands résistants qu'ont été les époux Aubrac (1). Se présentant comme historien, Chauvy met à l'écart toute rigueur historique, se comporte de façon scandaleusement partiale, acceptant sans le moindre esprit critique le fameux " testament de Barbie " dont on sait qu'il a été largement inspiré par son avocat Vergès. A l'inverse, il se complaît à analyser les moindres écarts de langage qui ont pu se produire dans les déclarations des époux Aubrac en cinquante quatre ans de vie. Il n'admet pas, par exemple, que certaines dates ne soient pas restées rigoureusement précises dans leur mémoire. Une incertitude à cet égard lui suffit pour tenter de semer le doute sur leur comportement de résistants. Il faut se rappeler que le " testament de Barbie " n'a été connu qu'après sa mort, en 1987. Il accuse Raymond Aubrac d'avoir été un de ses collaborateurs. Mais quarante ans plus tôt, en 1948, Barbie ne prononçait même pas le nom d'Aubrac quand, sous la protection des Américains, il était interrogé par le commissaire Jean Bibes. Et pour cause, le rapport du grand chef de police allemand Kaltenbrunner, du 29 juin 1943, écrit en pleine liberté dans l'exercice de ses fonctions, à son ministre des Affaires étrangères, von Ribbentrop, indique bien que c'est René Hardy, " évadé " au cours des arrestations de Caluire, qui a renseigné la Gestapo et qui collaborait avec les Allemands (2). En 1987, Klaus Barbie n'est plus le chef tout puissant de la Gestapo de Lyon mais un prisonnier en passe d'être jugé pour crime contre l'humanité. C'est un vaincu qui apprend comment des résistants l'ont joué (3). Il en conçoit une terrible amertume contre eux et une farouche volonté de vengeance.

 
Les règles de la recherche historique et l'objectivité

Ma contradiction entre les déclarations de Barbie de 1948 et celles de 1987 ne gêne pas Chauvy: il construit son livre essentiellement sur la base de ces dernières qui accusent Aubrac. A l'inverse, il s'acharne à relever les contradictions qui peuvent apparaître entre les témoignages de plusieurs résistants. Y compris de ceux qui n'ont fait que relater ce qu'ils ont cru entendre. Autre preuve de sa partialité, son refus de faire appel aux témoins. A l'évidence, s'il les a écartés, c'est parce qu'ils auraient infirmé certains éléments de sa démonstration.

Je suis un de ces témoins. J'étais le compagnon de prison de Raymond Aubrac lorsqu'il a été arrêté par la police française, le 15 mars 1943. C'est ensuite une de mes équipes qui a attaqué la fourgonnette de la Gestapo, qui le transportait le 21 octobre 1943, en vue de le libérer. Mon témoignage aurait apporté un démenti catégorique à l'assertion selon laquelle cette opération aurait été le fait des services secrets anglais en vue de libérer un de leurs agents, Jean Biche, et qu'en conséquence la version officielle de cette opération devait être remise en cause.

Il existe encore au moins cinq autres témoins vivants, qui auraient pu parler des faits incriminés. Chauvy les a ignorés. Sa méthode procède de l'idée que n'importe quoi peut être écrit, quel que soit son rapport avec les faits, et que le débat rétablira la réalité. C'est faire preuve d'une immense irresponsabilité parce que, en attendant, le mal est fait, on a sali des êtres intègres.

Reste qu'il faut continuer à chercher et à écrire sur la Résistance et les résistants. Plus il y aura d'historiens qui s'intéresseront à cette période mieux cela sera. Mais à condition qu'ils respectent les règles de la recherche historique et fassent preuve d'objectivité. C'est d'autant plus important que la période est riche en événements encore mal expliqués. La clandestinité ne permettait pas de tenir des archives, et, bien souvent, la mémoire des résistants ne suffit pas pour apporter les réponses dont aurait besoin. Cette observation étant faite, on peut noter que les travaux qui apparaissent aujourd'hui, sont d'une qualité de plus en plus élevée. Bien souvent les résistants eux-mêmes y trouvent matière à mieux comprendre les événements auxquels ils ont été mêlés.n Propos recueillis par Myriam Barbera

 
PS : Les époux Aubrac ont intenté une action en diffamation à l'encontre de Gérard Chauvy et de son éditeur.

 


* Compagnon de la Libération

1. Gérard Chauvy, Aubrac, chez Albin Michel.Ce livre a provoqué la réaction de 19 grands résistants parmi lesquels Serge Ravanel qui, avec notamment Henri Rol Tanguy, Geneviève Anthonioz-de Gaulle, Maurice Kriegel-Valrimont et Pierre de Bénouville, etc.ont écrit un texte, " Nous n'acceptons pas ", refusant la remise en cause des valeurs de la Résistance et l'honneur de résistants " afin de faire oublier le déshonneur de Vichy ", publié dans l'EJD du 3 au 9 avril 1997.

2. Serge Ravanel, l'Esprit de résistance, Seuil

3. Lucie Aubrac, Ils partiront dans l'ivresse, Seuil.

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