Regards Juillet-Août 1997 - La Cité

Mémoire
L'archives, irremplaçable et suspecte

Par Michel Vovelle*


La recherche, si elle ne s'accompagne pas d'une mise en contexte apte à permettre de comprendre, peut conduire à des incompréhensions majeures.

Un historien ne peut rester indifférent à la façon dont s'écrit, au jour le jour, l'histoire de notre temps. A plus forte raison lorsque sa spécialité est l'histoire de la Révolution française comme dans mon cas, un chantier dont on a pu voir dans les dernières années qu'il était tout sauf " glacé " par l'intensité des affrontements idéologiques que le bicentenaire lui restituait. Voilà qui confère à la fois une sorte de connivence ou de familiarité avec les polémiques qui touchent l'histoire immédiate, et la possibilité d'un certain recul. C'est du moins ainsi que je justifierai d'avoir accepté d'ajouter ma voix au débat en cours.

Car il y a plus, d'évidence, que rencontre fortuite dans l'enchaînement au cours des dernières années d'une série d'études et d'essais, dont il suffit d'énumérer quelques étapes: Thierry Wolton, le Grand Recrutement (1993) (1), Karel Bartosek, les Aveux des archives, Prague-Paris-Prague 1948-1968 (1996) (2), Annie Kriegel et Stéphane Courtois Eugène Fried, le grand secret du PCF (1997) (3), Gérard Chauvy, Aubrac, Lyon 1943, (4) en écho - si l'on peut dire - aux Mémoires de Raymond Aubrac, Où la mémoire s'attarde, 1997 (5) et au film récent dont Lucie Aubrac est l'héroïne. On pourra contester l'amalgame ainsi faite avec des ouvrages qui touchent plus proprement à l'histoire de la Résistance française. Je crois cependant que le rapprochement n'est pas fortuit: il introduit à une conjoncture politique, idéologique mais aussi historiographique, à laquelle il faudrait ajouter une orchestration médiatique significative.

 
Un procès instruit dans l'ambiguïté du non-dit et du soupçon

Un appel des résistants, sous le titre: " Nous n'acceptons pas..." a été publié dans un dossier de l'Evénement du jeudi (3 au 9 avril 1997), des analyses critiques apportées notamment par Alexandre Adler ont paru tant dans le Monde que dans Regards, auxquelles a répondu une prise de position collective des chercheurs de l'Institut d'histoire du temps présent. Dans une tribune de la revue l'Histoire, dès janvier 1996, François Bedarrida avait tenté de prendre quelque hauteur par rapport aux polémiques en cours, en rappelant aux obligations du " métier d'historien "; il ne semble pas que ses saines incitations aient porté leurs fruits; mais l'enjeu est trop important sans doute pour qu'un consensus puisse être escompté facilement.

C'est à un vrai jeu de massacre, soit dit sans irrévérence grinçante à l'égard des morts comme des vivants, que nous sommes conviés en termes de démythification ravageuse, qu'il s'agisse de Jean Moulin (en qui Wolton fait plus que suspecter un agent de l'URSS) à la veille de la Seconde Guerre mondiale, de Artur London, dont Bartosek remet en cause l'authenticité de la rupture avec l'appareil du Parti communiste tchèque, en invoquant une palinodie postérieure à l'Aveu, de Raymond Aubrac enfin sur lequel Gérard Chauvy accumule des soupçons propres à suggérer qu'il a pu être un agent double, retourné par la Gestapo lyonnaise... Entre ces itinéraires bien différents, un ou plusieurs dénominateurs commun: l'aura légendaire qui a fait de ces personnages, à différents degrés, des héros à la fois de la résistance au fascisme, et pour Artur London, au totalitarisme stalinien. Mais aussi, semble-t-il, une compromission impardonnable, aux yeux de certains, soupçonnée chez Jean Moulin, insuffisamment récusée chez London, avec le système communiste, cependant que le procès Aubrac tel qu'il est instruit par Chauvy reste sur ce plan au niveau du non-dit.

L'historien, mais aussi bien le lecteur citoyen éclairé peut s'interroger toutefois dès lors sur la finalité de ces enquêtes, et son premier devoir, avant de porter un jugement est bien de procéder à l'analyse des démarches et des méthodes employées par ces chercheurs, comme des thèmes qu'ils développent. L'autorité dont se prévalent ces divers ouvrages, et qui n'est pas mince, se fonde sur le recours à l'archive, libéré par l'ouverture des fonds soviétiques après la chute du communisme, livrant en abondance correspondances, directives, analyses et fichiers nominatifs, aubaine inestimable au regard de la pesante chape de silence qui avait fait de tout un pan de l'historiographie contemporaine un exercice académique figé pour les historiens des pays socialistes, une gageure presque impossible pour ceux des pays occidentaux. Dans le cas de la biographie de Raymond Aubrac, Gérard Chauvy, pour sa part, a exploré avec perspicacité l'abondante documentation judiciaire, policière (française et allemande), les mémoires, les récits également autour desquels s'est bâtie la " légende " de la Résistance lyonnaise, selon son expression.

 
Affrontement antinomique entre archive et mémoire

Mais en fait le débat historiographique qui sert de couverture et de justification scientifique à la polémique sous-jacente s'organise autour de l'affrontement antinomique de l'archive et de la mémoire (et des mémoires), soit le contrôle des faits, des dates et des lieux, le document irrécusable que procure l'archive, opposé aux défaillances et plus souvent encore aux affabulations de la mémoire, autour desquelles s'est construit un récit légendaire, au service d'autojustification périlleuse, ou d'un discours idéologique marqué.

Force est bien de rappeler - mais quel historien l'ignore ? - que si l'absence d'archive couvre un silence coupable, sa présence confronte le chercheur à la plus grande circonspection, car il n'est point d'archive innocente. L'histoire s'écrit avec des textes, disaient les maîtres de la fin du siècle dernier, ces positivistes dont il est bon de sourire aujourd'hui. Mais ils les interrogeaient avec le souci que nous avons transmis à tous nos étudiants: qui parle, et d'où, dans quel but et dans quel contexte ?

La vigilance et le souci d'exhaustivité comme de recoupements n'est point ce qui manque à Gérard Chauvy, l'imposant appareil d'annexes dont il se barricade le prouve; reste que les arguments les plus décisifs sur lesquels il peut appuyer ses soupçons proviennent pour l'essentiel du " testament " de Klaus Barbie, ce dossier mis en forme avec une maestria admirable par Maître Vergès, comme cadeau posthume à la postérité...et à Raymond Aubrac.

L'archive, irremplaçable et suspecte... Nous ne serons pas plus indulgents pour la mémoire. Encore conviendrait-il de distinguer - peut-être voudra-t-on bien me concéder qu'il ne s'agit pas de subtils distinguos de cuistre - entre la mémoire individuelle et la mémoire collective, sans oublier les " Mémoires", support de transmission classique de la première. Les mémoires ont été longtemps - en l'absence d'archives organisées, et encore maintenant dans le domaine de l'histoire immédiate - source privilégiée pour l'historien... Au siècle dernier, Michelet rédige autant d'après des mémoires que d'après documents. A ce titre, ils sont précieux, indispensables, nourris d'expériences personnelles et aptes à apporter ou corriger des données essentielles. Mais - autre banalité qu'il convient de rappeler - ils sont éminemment fragiles et à ce titre sujets à examen aussi minutieux que l'archive, dont ils constituent une rubrique: la mémoire personnelle est défaillante dans le meilleur des cas - Aubrac emmêle les dates et se fait épingler à juste titre - alors même qu'on s'en défend sincèrement, elle retravaille et ennoblit les épisodes les plus authentiques, et sur ce point Lucie Aubrac emportée par sa fougue n'est pas inattaquable; enfin la mémoire lisse occulte ou simplement oublie des séquences. Il convenait de reconnaître tout cela mais nous n'irons pas plus loin car les mémoires demeurent, en tout état de cause, un témoignage fort, que l'on ne saurait récuser globalement sans de bons arguments. Reste la mémoire collective, d'où l'on glisse aisément à la légende dans la dynamique du débat actuel. Ce qui témoigne bien du fait que, pas plus que la mémoire individuelle, la mémoire collective ne représente la panacée ou le recours contre la sécheresse ou les distorsions de l'archive qu'on a voulu y voir parfois dans les dernières décennies, quand la vogue de l'enquête orale a donné parfois l'impression que " toute vérité sort de la bouche ". Appauvrie si elle n'est pas entretenue et renouvelée (avec tous les risques que cela comporte) la mémoire collective est chose fragile, et en tout état de cause sélective, porteuse de sens, ce qui est heureux.

 
L'historien face à lui-même et au contexte idéologique

Comme elle a naguère porté le souvenir de la Révolution française, de la légende impériale...ou de la Commune, elle est gardienne et dépositaire de l'héritage de la Résistance, et des luttes contre le fascisme, pour la liberté.

Mais c'est là qu'intervient dans le parallèle que nous menons entre archive et mémoire, deux types de sources dont la commune et ultime justification reste d'être des moyens de chercher la vérité, la tierce présence de celui qui écrit l'histoire, dont les responsabilités sont grandes.

Que prime l'impérieux devoir de vérité, sans occultation ni pieux silence, dusse la " légende " en souffrir. Qui en contesterait aujourd'hui, au sortir d'expériences douloureuses, mais aussi ayant conscience des moyens actuels de mystification de l'opinion, le devoir impératif ? Mais ce que nous avons appris par référence à l'illusion positiviste de la vérité qui sort des textes (belle découverte, à dire vrai, Voltaire en savait là-dessus autant que nous), c'est que l'établissement exigeant de la vérité factuelle ne suffit pas. En s'en tenant à une lecture pauvre et comme policière de l'histoire, on en vient à la concevoir comme manipulation d'agents, complots obscurs où les héros déboulonnés font place à des manipulations ou manipulés, au service d'idéologies uniformément mystificatrices.

Reflet d'un air du temps où le colloque sur des idéologies, et la fin des rêves que l'on invoque souvent, conduit à cette étrange relecture de l'histoire que l'on trouve chez François Furet dans le "Passé d'une illusion" et où, étant entendu que fascisme et communisme sont bonnet blanc et blanc bonnet, l'antifascisme, et l'engagement collectif au service d'idées force, supérieures se voient mesquinisé, illusion chez les uns, mais chez les autres (ainsi les grands intellectuels de l'entre-deux-guerres), mise au service inexcusable d'une machine totalitaire. La recherche triviale de la vérité peut ainsi conduire non seulement à des vérités triviales, mais à des incompréhensions majeures, si elle ne s'accompagne pas d'une mise en contexte apte à permettre de comprendre. Comme il se défie de ses sources, l'historien doit se défier de lui-même et du contexte idéologique dans lequel il écrit, au risque de pêcher par anachronisme.

Le consensus hégémonique de la pensée néo-libérale d'aujourd'hui ayant achevé de diaboliser sans faire le détail tout ce qui a constitué les réalités de l'univers communiste, la mise en évidence des liens de Jean Moulin comme de l'entourage de Pierre Cot auquel il appartenait avant 1939 avec les services soviétiques lui donne aujourd'hui statut de traître aux yeux de toute une partie des lecteurs, et singulièrement des plus jeunes, ce qui est générateur d'une incompréhension radicale à l'égard des conditions mêmes et des motivations de l'engagement des compagnons de route du Parti communiste.

La vérité, " l'âpre vérité " certes, mais dans toute son ampleur et dans toute sa signification, requiert de l'historien vis à vis de lui-même une exigence extrême dont certains de ces travaux, quels que soient leurs mérites, ne donnent pas l'exemple. Le réquisitoire dénonciateur par accumulation de présomptions successives dressé par Gérard Chauvy qui conclut cependant à l'absence d'élément décisif contre Aubrac laisse sur le malaise d'un combat douteux, dont la loyauté n'est pas le maître mot.

Nous autres, historiens de la Révolution, nous savons cela depuis longtemps. Depuis que le père Aulard, bardé de toutes les exigences de l'époque positiviste à l'égard des textes, a un jour lâché le morceau: " La Révolution française, pour la comprendre, il faut l'aimer." Dévoilant avec une naïveté étonnante ce qui fait pour le chercheur la contradiction intime de toute histoire des périodes " épreuves de vérité".

Soyons plus modestes: à défaut d'aimer, l'historien a le devoir de comprendre et de transmettre une image à la mesure des expériences collectives qu'il relate, et qui constituent un élément fondamental de notre culture politique et civique.

 


* Historien, spécialiste de la Révolution française

1. Editions Grasset.

2. Editions Seuil.

3. Editions Seuil

4. Editions Albin Michel.

5. Editions Odile Jacob.

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