Regards Juin 1997 - Hors-sujet

L'étonnante histoire du pêcheur Gregorio Fuenteset de son ami Hemingway

Par Guillaume Cherel


Va savoir pourquoi, Hemingway l'avait surnommé "Sage Grigorine, le roi du Gulf Stream". Il était une fois un vieil homme, seul, près de son bateau, amarré dans le petit port de pêche de Cojimar. Il regarde la mer et se souvient. Gregorio Fuentes, fut longtemps le capitaine du "Pilar", bateau mythique sur lequel Hemingway pêchait au gros, lorsqu'il vivait à Cuba. Il est (avec Carlos Gutierrez, premier patron dudit " Pilar ", vers 1929) le modèle de Santiago, le héros du Vieil homme et la mer, le chef- d'oeuvre de l'écrivain, d'après certains. Il fait donc partie du " circuit Hemingway " obligatoire: " Havane-Finca-Cojimar ". A la Havane, on peut visiter sa première chambre d'hôtel, voir son tabouret au Floridita, et sa (vraie-fausse ?) signature à la Bodeguita del Medio. Puis, on s'éloigne de la grande ville torride, pour gagner le village qui abrite le musée Hemingway. Son âme semble roder encore dans la maison merveilleusement ombragée. Enfin, direction Cojimar: en chair et en os, l'ami d'Hemingway vous attend...et il parle. Hemingway parlait une bonne dizaine de langues et des dialectes africains aussi. C'était un lion. Nous parlions en espagnol évidemment, mais jamais de littérature. J'y connais rien ! Seulement de pêche et de daïquiri... Quand il n'était pas au Floridita ou à la Bodeguita del Medio (à la Havane. NDLR), il buvait ici, au bar de la Terrazza, ou sur son bateau, le Pilar. Il avait fait construire un bar exprès, tout près du poste de pilotage, pour avoir les bouteilles à portée de la main." Gregorio Fuentes, bon pied bon oeil, aura 100 ans le 16 juillet 1997. A Cuba, on le considère comme un patrimoine national, au même titre que le Malecon, à La Havane, le Granma (1), ou que les vieilles américaines (Chevrolet, Buick, Cadillac) des années 50, que Fidel Castro vient d'interdire d'exporter." Tu veux ma mort, poisson, pensa le vieux. C'est ton droit. Camarade, j'ai jamais rien vu de plus grand, ni de plus beau que toi. Allez, vas-y, tue-moi.ça m'est égal lequel de nous deux tue l'autre ", écrivait l'auteur du Vieil homme et la mer. C'est au restaurant " La Terrazza ", situé au bord de la mer, à vingt kilomètres de la Havane, que nous l'avons rencontré, entre la soupe (aux poissons, évidemment) et un cigare (Havane, forcément, Monte Christo no4). C'est là qu'il vient régulièrement déjeuner (à l'oeil, manifestement: ça fait de la pub à l'établissement...) et se faire tirer le portrait. Lorsque les grappes de touristes, bardés de caméscopes, le reconnaissent. Ce qui est rarement le cas. En échange, il suggère qu'il accepte les cadeaux. La mer, ça conserve, mais ça ne nourrit pas son homme. Originaire des îles Canaries, comme bon nombre de Cubains, Gregorio se souvient, comme si c'était hier, de ses cris pour prévenir " le vieux " de la présence de poissons: " Fish ! Papa ! Fish ! "... Et " papa " se réveillait de sa sieste, ou bien interrompait sa lecture des journaux, et il montait sur le pont... Lorsqu'on lui demande comment il se porte, à quelques jours d'atteindre le siècle d'existence, il répond: " Avec des béquilles !... Je suis fier d'avoir été l'ami d'Hemingway. Je le considère comme un frère de sang... C'était un grand monsieur. Il sentait le savon et l'eau de Cologne...et parfois, le rhum aussi. Il était fort. Capable de lutter des heures, sous le soleil, pour sortir un thon ou un marlin. Les pêcheurs, il nous appelait les " fils de la mort"... Quand j'ai appris son suicide, en 1961, ça m'a filé un choc."Papa" était un grand ami de Cuba. C'est pour ça qu'on ne l'aimait pas dans son propre pays... Pourtant, il a participé à la Seconde Guerre mondiale, en Europe et ici, avec son bateau: il espionnait... Quand il a reçu le prix Nobel, bien avant la Révolution, savez-vous ce qu'il a déclaré, en guise de discours, aux visiteurs accourus à la Finca ?: " Vous savez qu'il n'y a pas un seul Cuba, mais plusieurs. A l'exemple de la Gaule, on peut diviser l'île en trois parties: ceux qui ne mangent pas à leur faim, ceux qui mangent à leur faim et ceux qui mangent trop. Après ce magnifique déjeuner, il ne fait aucun doute que nous appartenons à la troisième catégorie, au moins pour l'instant "." Quelle est la question qui revient le plus souvent à propos d'Hemingway ?: "S'il avait beaucoup de maîtresses. Combien il pouvait boire de cocktails. Et si c'était vraiment un bon pêcheur..." Et alors ?: " Tout d'abord, ses quatre femmes lui suffisaient. Ensuite, un jour, il a bu douze daïquiris d'affilée, lors d'un pari idiot. Enfin, oui, c'était un bon pêcheur... D'ailleurs, la seule fois où lui et Fidel se sont rencontrés - lors d'un concours de pêche qu'il avait organisé, en 1960, un an avant sa mort - il a été très surpris de ne pas gagner le prix; pour ne pas dire plus... Il était affreusement vexé." L'écrivain s'était fait longuement prié avant d'accepter de donner son nom à un concours de pêche (le premier en 1950). Il voyait un mauvais présage au fait que des sociétés de yachting et de pêche sportive se fassent de la pub sur son nom: " Une saleté d'hommage posthume pour une saleté d'écrivain vivant ", déclara-t-il un jour. Pour Gregorio Fuentes, Le Vieil Homme et la mer est bien plus qu'un grand poème épique, aux résonances bibliques et homériques (comme Moby Dick de Herman Melville, un siècle plus tôt). C'est même davantage qu'une parabole: celle de la victoire dans la défaite, un thème cher à Hemingway. L'homme ne triomphe jamais tout à fait. Ce qui est important, c'est l'effort pour braver le destin. Ce roman représente tout bonnement la moitié de sa vie. La vie d'un vieil homme qui ne veut pas mourir. Comme l'espadon du Vieil homme..., finalement dépecé par les requins: " Ce jour-là, il était venu tout un groupe de touristes. Ils étaient assis à la Terrazza et contemplaient la plage encombrée de boîtes de conserves et de barracudas crevés. Tandis que le vent d'Est agitait la mer à l'entrée du port, une des dames aperçut une longue arête blanche terminée par une immense queue qui se soulevait et se balançait au gré du ressac.(...) Dans la cabane, là-bas, tout en haut, le vieux s'était endormi. Il gisait toujours sur le ventre. Le gamin, assis à côté de lui, le regardait dormir. Le vieux rêvait de lions." Et Gregorio attend. Il n'en revient toujours pas d'avoir croisé la route d'Hemingway, lui, simple pêcheur, devenu personnage de roman. Immortel en somme.n G. C.

 


1. Titre de l'organe officiel du Parti communiste cubain, mais surtout le bateau sur lequel ont débarqué Fidel Castro, le Che et leurs compagnons, entreposé au musée de la Révolution.

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