Regards Juin 1997 - Vie des réseaux

Techniques et dérives...

Par Xavier Delrieu


Entretien avec Dominique Wolton
Voir aussi Le Wolton

Dominique Wolton, directeur du laboratoire " Communication et politique " au CNRS, publie un livre où il dresse le bilan de ses recherches depuis une vingtaine d'années sur la communication, ses techniques et ses dérives.

 
Nous vivons dans un monde où chacun essaie de communiquer mais où il n'y a jamais eu autant de solitude. Est-ce parce que communiquer est une forme de non-dialogue ?

 
Dominique Wolton : La communication suppose que deux personnes ou deux collectivités soient capables de s'écouter, de se répondre et d'accepter de gérer la différence. L'enjeu de la communication, c'est cette différence. La communication, c'est en fait la gestion de l'incommunication. Or, la plupart du temps, ce que l'on appelle communication, ce n'est qu'une suite de monologues. Il peut donc y avoir beaucoup d'expression sans qu'il y ait beaucoup de compréhension. Il est beaucoup plus facile de faire du monologue que de la réelle communication. Et deux choses renforcent cette déviation. D'une part, notre société valorise énormément l'individu, qui se traduit par "sois toi-même", "exprimes-toi", et qui nous amène à confondre communication et expression, et d'autre part, nous avons des panoplies de techniques de communication de plus en plus performantes (radio, téléphone, télévision, informatique...) qui la facilitent, de telle sorte que ces techniques finissent par être assimilées à de l'inter-compréhension. Mais en fait elle ne la facilite en rien.

 
Vous dites dans votre livre que " la révolution de l'an 2000 sera celle de l'information pour tous ". Ce ne sera donc pas forcément celle de la communication.

 
D. W.: Non. Et il est beaucoup plus facile de faire de l'information que de la communication. L'information est un message et tout le problème est de savoir comment il est communiqué, est perçu et comment on y répond. Ce n'est pas parce que vous avez un téléphone portable, trois écrans de télévision et un accès Internet que vous communiquez mieux qu'autrui.

 
Vous parlez beaucoup de l'interdisciplinarité de la science de la communication. Parce qu'elle est une action propre à l'homme et à sa propre complexité ou est-ce parce que la société est complexe ?

 
D. W.: Comme la communication est le propre de l'homme et qu'elle est au coeur de toute expérience humaine, on y retrouve toute la complexité de l'homme. Et, du coup, cette complexité proprement anthropologique de la communication est naturellement renforcée par celle de la société qui, elle-même, à besoin de communication.

 
Mais les gens comprennent de moins en moins cette communication que vous appelez normative. Nous venons d'en voir un exemple avec la campagne électorale.

 
D. W.: Quand les enjeux n'arrivent pas à se dégager, ça ne sert à rien. Et lorsqu'on parle de communication politique, le plus important, c'est la politique. Trop de personnes veulent réduire la politique à de la simple communication. Celle-ci est donc menacée par deux dérives folles: l'idéologie technique et l'idéologie économique qui fait qu'elle se transforme en business.

 
Les études sur la communication ont-elles une influence sur la manière de communiquer ?

 
D. W.: Non. C'est tragique, parce que les recherches, dans quelque domaine que ce soit, n'ont aucune influence. Elles n'en acquièrent une qu'en cas de crise sur un sujet donné. Or, la communication est en pleine expansion. Mais elle se situe tellement au coeur des rapports sociaux qu'elle finira bientôt par être un objet de conflit. Et cette remise en question viendra de la part du public, lorsqu'il en aura assez de cette overdose communicationnelle qui le considère bien souvent comme un imbécile.

 

 


Le Wolton


Dira-t-on un jour de ce livre sur la communication le Wolton comme on parle du Maîtron pour la biographie ou du Robert pour le dictionnaire ? Il le mérite. Ce travail de référence sanctionne vingt ans de recherche. S'ouvrant par une sorte d'hymne à la liberté citoyenne ("il existe une marge de manoeuvre"), le livre se compose de six parties: les concepts; télévision, le lien social; communication et démocratie; information et journalisme; les nouvelles technologies; l'Europe. Dans les conclusions, on retiendra notamment cette proposition: "à propos des rapports entre la communication et la politique, l'objectif consiste à réhabiliter la politique contre la communication, pour essayer d'inverser l'ordre qui lentement s'installe dans les démocraties, au profit de la communication". Il plaide pour "une réglementation" de la communication, ce qui ne signifie pas restreindre sa liberté mais préserver sa dimension normative.n G. S.

Dominique Wolton, Penser la communication, Flammarion, 400 p, 135 F

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