Regards Juin 1997 - La Planète

SOMMET DE L'OTAN
Le rendez-vous de Madrid

Par Jacques Le Dauphin


Pourquoi le sommet de Madrid des 8 et 9 juillet entend-il hâter l'élargissement de l'OTAN ? Une question loin d'être anodine, qui engage les politiques de défense de la France et celle de l'Europe.

Madrid devra définir les contours d'une nouvelle OTAN pour le 21e siècle." Son secrétaire général, Javier Solana, a de l'ambition. A Madrid, les seize chefs d'Etats membres de l'Alliance (1) devraient choisir les douze pays candidats les nouveaux adhérents de la première vague. La Pologne, la République Tchèque, la Hongrie semblent partir favoris, la Roumanie et la Slovénie font figure d'outsider mais rien n'est encore joué. Ainsi s'ouvrira le processus d'élargissement dont l'idée avait été lancée à Bruxelles, en janvier 1994. La " quête existentielle " qui avait marqué l'organisation au lendemain des bouleversements intervenus en Europe semble s'être évanouie. Non seulement l'OTAN n'entend pas disparaître, ni même subir une cure d'amaigrissement, mais encore elle veut se renforcer encore, élargir sa sphère d'intervention. Cependant, les justifications avancées manquent de crédibilité: il s'agirait de " faire un nouveau pas en direction de l'objectif qui est d'étendre la sécurité et la stabilité à toute la zone euro-atlantique ". Mais quelle sécurité ? Et quelle stabilité ? N'est-il pas logique de répondre positivement aux demandes pressantes des pays d'Europe centrale et orientale (PECO) qui, dans les conditions présentes, ressentent un vide sécuritaire ?, demandent les promoteurs du projet. L'argument est martelé, l'Alliance est sollicitée pour sa fonction traditionnelle, à savoir l'engagement d'assistance mutuelle dont le besoin émane de l'extérieur. Une série de questions se posent avec plus ou moins d'opportunité. L'élargissement rejoindrait ainsi " la légitimité " d'origine et justifierait du même coup les structures de l'OTAN. Sans nier toute préoccupation sécuritaire, la crainte de Moscou n'entre pas pour une part essentielle dans la demande d'adhésion des PECO. Il est de plus en plus évident que beaucoup de ces pays voient surtout, dans leur entrée dans l'OTAN, une carte à jouer pour se rapprocher de l'Occident. Il s'agit d'abord d'accélérer leur entrée dans l'Union européenne dont ils espèrent un bénéfice économique rapide. C'est conscient de cette motivation que Jacques Chirac, lors de son voyage à Prague le 3 avril dernier, a soigneusement lié les deux intégrations. De plus, ajoute-t-on, n'est-il pas bénéfique de retrouver les ennemis d'hier au sein d'une même organisation ? Même si les intégrer dans une organisation militaire en laissant sur la touche le principal d'entre eux, la Russie, laisse planer quelques doutes sur la pureté des intentions de la puissance invitante. Mais encore, contre quel ennemi se réalise cet élargissement militaire ? Contre la Russie ? On peut, évidemment, prétexter les réactions de cette dernière, hostile à l'élargissement. Plus elles seront fortes plus elles crédibiliseront une " menace russe ". Ou alors, quels autres " ennemis " définir ? Ils sont en effet difficiles à cerner. Comme on le voit, la quête d'une menace crédible reste encore ouverte pour l'OTAN.

 
Une logique de tension de militarisation, d'intégration politique

La réalité est ailleurs: c'est une logique de tension et de militarisation mais aussi d'intégration politique dont est porteur le projet d'élargissement de l'Alliance à l'Est. Notamment du point de vue des Etats-Unis dont les objectifs de recherche de la paix dans les régions stratégiques intéressantes pour eux, d'endiguement de nouvelles forces transnationales, de promotion du libre échange (2), demeurent d'actualité. Ils ont été confirmés, le 21 janvier, dans le Wall Street Journal Europe par le nouveau secrétaire d'Etat américain, Madeleine Allbright: " l'un des objectifs majeurs de notre gouvernement est de s'assurer que les intérêts économiques des Etats-Unis pourront être étendus à l'échelle planétaire ". Elle rappelait l'idée lors de son passage à Paris: " les USA ont une responsabilité globale sur la planète." Rien d'étonnant, dès lors, à ce que les Etats-Unis veuillent maintenir et développer l'OTAN, instrument de leur présence en Europe et de leur leadership dans l'Alliance, outil irremplaçable de leur domination économique et politique. On comprend aisément leur besoin d'élargir le champ d'action de l'OTAN bien au delà de la zone primitivement couverte de l'Europe occidentale. On ne s'étonnera donc pas davantage que les conditions d'adhésion des nouveaux membres appellent-elles impérativement au respect des articles 5 et 10 du Traité de Washington. Il s'agit de l'acceptation de la doctrine et des politiques de l'OTAN visant à s'assurer " l'inter-operabilité des forces ". En clair, les structures des forces alliées, y compris les armes nucléaires, pourraient être déployées sur le territoire des nouveaux pays membres. Ce qui serait, soulignons le, une violation flagrante du Traité de non prolifération nucléaire, dont les 16 Etats sont pourtant signataires. Devant les inquiétudes manifestées, il a été indiqué que ces exigences n'étaient pas " pour un avenir prévisible ", mais ces clauses demeurent toutefois dans les conditions d'adhésion. On ne peut que rapprocher ce danger de l'opposition manifestée par Javier Solanas à la proposition d'une zone dénucléarisée en Europe centrale. L'Allemagne, qui a des intérêts à promouvoir à l'Est, soutient activement l'élargissement de l'OTAN en complémentarité avec celui de l'Union européenne. Quant à la France, Madrid devrait non seulement marquer un pas supplémentaires pour son retour au sein de toutes les instances de l'OTAN, mais l'inscrire dans les objectifs affirmés. Jacques Chirac fait du forcing en faveur de l'élargissement, en particulier lors de ses voyages à Varsovie, Budapest, Bucarest, Prague en posant comme parrain de l'adhésion de ces pays lors du sommet. La signature conjointe avec l'Allemagne du document de Nuremberg, en Décembre 1996, est aussi un signe des plus marquants. Qualifié d'historique par Jacques Chirac, il marque en effet un engagement français qualitativement nouveau dans l'OTAN. On y lit par exemple que l'objectif fixé à la politique européenne de sécurité commune (laquelle doit être examinée par la conférence intergouvernementale d'Amsterdam en juin) est celui d'une identité européenne au sein de l'Alliance atlantique.

 
Des contradictions au sein des seize pays membres de l'OTAN

Que resterait-il de la thèse si souvent invoquée de l'actuelle construction européenne comme garantie d'indépendance vis à vis des Etats-Unis ? Incorporer la France dans le projet hégémonique des USA signifie, dans le rapport des forces actuel, se placer sous leur leadership, reconnaître leur prépondérance y compris dans le domaine des forces nucléaires (ce qui est le cas dans le document franco-allemand). C'est aussi inscrire par avance les forces armées françaises, particulièrement celles d'intervention, dans des missions du type de la guerre du Golfe, sur lesquelles elles n'auraient aucune maîtrise. A Madrid, la controverse sur le commandement sud des forces de l'OTAN rebondira peut-être. On ne notera à ce sujet aucune interrogation sur la nature des missions qui pourraient incomber à de telles forces, missions qui seraient en dernière analyse définies par le commandement suprême, détenu par un Américain, monsieur Saceur. A peine s'exprime-t-il une volonté de voir l'Europe jouer un plus grand rôle dans le commandement. Devant le refus réaffirmé des Etats-Unis, Paris a déjà rassuré ses alliés, cela n'influera pas sur l'ordre du jour principal du sommet. Des observateurs parlent de diversions tendant à détourner l'attention sur l'intégration totale de la France. Dans le contexte évoqué, on mesure l'importance et la gravité des enjeux dont le sommet de Madrid est porteur. Si le coup est parti, rien n'est pourtant totalement joué. Certes, une vue empirique pourrait laisser supposer que l'éloignement de la France de l'OTAN ne serait plus aujourd'hui qu'une formalité. Ce serait ignorer les multiples contradictions y compris au sein des seize pays, pas toujours perceptibles de prime abord, mais bien réelles car elles reflètent les réactions des opinions publiques sur nombre de problèmes évoqués. Contradictions avec un certain nombre de pays, et pas seulement ceux attachés à leur neutralité, qui n'acceptent pas aussi simplement l'identification entre l'intégration européenne et celle promue au sein de l'OTAN. Et ces contradictions sont susceptibles de se développer encore au fil des événements à Madrid comme après. Le sommet ne marque pas la fin mais l'ouverture du processus d'élargissement de l'OTAN. La sélection de la première vague d'adhésion réalisée, commencera une période de deux ans de négociations bilatérales, OTAN-pays candidat, dont les conclusions devront être approuvées par chaque parlement concerné. L'adhésion effective n'interviendra qu'ensuite. Aussi, le pari de Javier Solanas de la faire coïncider avec le 50e anniversaire de l'OTAN en 1999 sera-t-il difficile à tenir.

Au mieux peut-on miser sur l'an 2000 pour l'adhésion de la première vague de pays seulement. Beaucoup de choses peuvent évoluer d'ici là, d'autant que des obstacles de taille se dressent, on sait l'opposition au projet exprimé par la Russie qui voit dans le rapprochement des structures de l'OTAN à ses frontières une menace pour sa sécurité. Il n'y a pas unanimité au sein des seize concernant le relationnel avec la Russie, d'évidence incontournable. On cherche à rassurer les Russes sur la pureté des intentions de l'Alliance pour obtenir au moins un " laisser-faire ". C'est une mission difficile, au regard du contenu des projets. La rencontre Clinton-Eltsine des 20 et 21 mars, à Helsinki, l'accord Russie-OTAN annoncé pour le 27 mai à Paris (à ce jour non confirmée pour les deux parties), montrent que l'optimisme affiché ne saurait masquer la profonde hostilité de la quasi-totalité des forces politiques russes. Le refus de la Douma de ratifier dans les conditions présentes l'accord Start II, la non-ratification de la convention pour l'interdiction des armes chimiques, l'union avec la Biélorussie, présentée sans fard comme une des mesures de retorsion, l'accord du 24 avril avec la Chine, peuvent être appréciés comme des réponses au projet d'élargissement de l'OTAN. Cela ne va pas sans susciter des questions au sein des opinions publiques sur la crédibilité du projet portant sur l'urgence de renforcer des dispositifs hérités de la guerre froide susceptibles d'aggraver les tensions et l'insécurité mondiale. La perception de risques nouveaux pose la question de l'opportunité de l'élargissement. Enfin, il y a aussi le coût de l'opération sur quinze ans: 135 à 175 milliards de francs selon l'administration Clinton, de 210 à 550 milliards de francs selon Rand Corporation, de 300 à 600 milliards de francs selon le Congrès américain qui semble le plus proche de la réalité. C'est énorme ! Les Etats-Unis n'envisagent de participer qu'à concurrence de 15%, ce qui provoque déjà une hostilité dans l'opinion américaine. Une étude de l'Université de Maryland parue en février montre que 67% des Américains sont favorables à un élargissement de l'OTAN, ce chiffre tombe à 47% si les Etats-Unis ont à assumer une charge financière de l'ordre de 1 milliard de dollars. Restent 85% des dépenses à répartir entre les 15 partenaires et les nouveaux pays adhérents. Si ces derniers ne peuvent supporter totalement ce fardeau au vue de l'état de leur économies, les pays partenaires en subiront les conséquences. Des experts estimant la part de la France à plus de 15 milliards de francs, on comprend la discrétion dont font preuve les autorités françaises sur le sujet.

 
Une réponse à contre-courant des besoins réels de coopération

Alors que la situation internationale aujourd'hui devrait être beaucoup plus favorable que par le passé à la coopération et la compréhension mutuelle, l'élargissement de l'OTAN apporte une réponse à contre-courant des besoins réels. Il est grand temps de promouvoir d'autres solutions dépassant la conception purement militaire de la sécurité toujours fondée sur des rapports bâtis sur la force et des relations ultra dominatrices. C'est l'esprit de la proposition du PCF de forum des nations de l'Europe incluant tous les pays y compris la Russie, la Biélorussie et l'Ukraine. Un tel forum pourrait aboutir à une organisation régionale européenne des Nations unies où seraient discutés entre partenaires souverains, l'ensemble des problèmes communs aux différents pays. C'est l'idée d'une organisation paneuropéenne compétente pour l'ensemble des questions communes. Une alternative à faire grandir car elle pose dès à présent l'engagement d'un processus de dissolution de l'OTAN. Cela peut sembler irréaliste dans les conditions présentes mais il n'y a pas d'autres voies. Une véritable sécurité passe par là, et les forces qui s'opposent aux projets actuels ne demandent qu'à grandir pour la promouvoir. Pour y contribuer, un grand rassemblement européen et progressiste est prévu à Madrid début juillet avant l'ouverture du sommet.

 


1. Allemagne, Belgique, Canada, Danemark, Espagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Grèce, Italie, Islande, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Turquie.

2. Warren Christopher, ancien secrétaire d'Etat américain, à Harvard le 18 janvier 1996.

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