Regards Juin 1997 - La Planète

Amerindiens
Enfants de la forêt

Par Monique Houssin


Entretien avec Eric Navet *
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Dans les terres du Nord canadien aux enjeux multiples, des Indiens de la communauté innu interrogent leur destin. Les observations d'un ethnologue.

 
Vous avez effectué de nombreux séjours parmi les communautés amérindiennes du Canada et des Etats-Unis. Votre dernier voyage durant l'été 1996 vous a conduit sur la Côte Nord au Québec, vers Schefferville et Sept Iles. Quel en était le but ?

 
Eric Navet : Il existe chez les Amérindiens un mouvement original, initié en Alberta dans les années 1968 sous l'impulsion du chef Robert Smallboy et poursuivi actuellement par des jeunes leaders indiens comme Gilbert Pilot, inuit de la communauté de Uashat- Mani Utenam. Ce mouvement, " la coalition pour Nitassinan " (notre terre), a vocation de mettre en place des actions d'une part, pour sauvegarder la culture amérindienne, d'autre part, pour rapprocher des sources de leur culture les jeunes piégés par une certaine modernité, mais aussi les groupes familiaux. Cette démarche passe par l'idée d'un retour à la nature, un " retour au bois "; elle rencontre évidemment de nombreuses oppositions, tant de la part de certains Canadiens que de certains Amérindiens " récupérés " par la société de consommation.

 
N'est-ce pas à la fois le constat d'un malaise et le refus de voir disparaître une société et sa culture ?

 
E. N.: On peut le dire ainsi. Une donne nouvelle est apparue depuis quelques décennies: un bon tiers des Amérindiens séjourne et parfois travaille en milieu urbain où se multiplient les centres d'amitié autochtones. D'autre part, dans les réserves, de plus en plus de jeunes Indiens, souvent chômeurs, ne sont plus en phase avec leur culture et pas en phase non plus avec la société urbaine. Les Indiens qui réfléchissent au destin de leurs communautés font un constat: le système des Blancs est en faillite, cherchons notre propre voie d'épanouissement social.

 
Expliquez-nous à quoi ressemble une réserve. Comment se laisse-t-elle découvrir ? Quel type d'habitat y trouve-t-on ?

 
E. N.: Il y a plus de 2 200 réserves au Canada. D'une part, selon les mots mêmes des Indiens, ce sont les dernières terres qu'ils possèdent; d'autre part, ils s'y sentent " barrés de toutes parts " comme on dit en québécois, même s'ils ont toute liberté d'en sortir. Il n'y a pas plus d'avenir dans les réserves que dans les villes. D'où l'idée de sortir des réserves non pour se diluer dans la société des Blancs mais pour reconquérir des espaces, créer un art de vivre en harmonie avec la nature et la culture amérindiennes. Quand on arrive, par exemple, à Mani Utenam (région de Sept Iles), on découvre des petites maisons en bois, d'un style canadien classique, alignées en paquet le long de quelques axes routiers qui forment un quadrillage. La réserve dispose du " confort " normal: électricité, chauffage, etc. Mais pourtant l'observateur qui débarque dans une réserve est souvent frappé par une impression de pauvreté, un laisser-aller qui reflète l'inadéquation de cet habitat imposé avec les désirs profonds de la population." Nous n'étions pas habitués à vivre les uns sur les autres ", dit Gilbert Pilot. Ces conditions, l'impossibilité de pratiquer les activités traditionnelles engendrent une désagrégation du tissu social avec un mal-être qui se traduit notamment par l'excès d'alcool, les abus sexuels, les suicides. On trouve aussi de nombreuses mères célibataires et des enfants élevés par les grands-parents; les enfants conservent en effet une place privilégiée dans ces sociétés. Les femmes mènent une lutte acharnée contre l'alcoolisme et la drogue. Les réserves restent pourtant des lieux de vie dans ses aspects les plus extrêmes, avec des moments d'explosion où toute la frustration, la mal-vie prennent des formes violentes et des moments d'intense amitié, de chaleur, de partage et de fêtes, danses et chants, des rassemblements heureux comme le sont les pow-wow. Vers 1960/ 1970, il s'est amorcé ce qu'on a appelé le " réveil des Indiens " avec des aspects militants très marqués, incarné par l'" American Indian Movement " (AIM), né en 1968. Cette dimension de la lutte est aujourd'hui moins vive mais elle a gagné en profondeur. Sur la Côte Nord, chez les Innus comme ailleurs, le combat politique exprime à la fois des revendications territoriales, écologiques et le droit de vivre selon une spiritualité et une philosophie propres aux Amérindiens.

 
Quelles menaces écologiques craignent les Indiens ?

 
E. N.: La Côte Nord fait partie de la zone subarctique qui est une zone très sensible; les équilibres écologiques y sont fragiles. Les menaces sont liées à la progression de ce qu'il faut bien appeler le " fait colonial ", avec la " mise en valeur " des terres, la déforestation et la pollution qui l'accompagne. Les ressources hydrauliques y sont importantes. Gilbert Pilot et son mouvement ont intenté ces dernières années des actions juridiques sur les plans national et international; ils ont organisé des manifestations locales comme des barrages sur les routes contre les projets de construction de barrages hydro-électriques sur des rivières où les Innus ont toujours pêché le saumon. Cela leur a valu la prison et la haine de Blancs racistes, celle d'associations de pêcheurs et de chasseurs des Etat-Unis et du Canada dont certaines sont liées aux idéologies d'extrême droite. On peut déjà observer l'écocide, résultat de la politique de destruction de l'environnement; et, dans la mesure où l'on détruit les ressources naturelles, il n'y a plus de vie possible pour les Indiens, ni pour personne. Si les Indiens quittent leurs territoires, et ils ont de nombreuses raisons de le faire, ils l'abandonnent aux grandes compagnies minières, forestières et hydrauliques, c'est la deuxième étape d'un type de développement bien connu, un ethnocide inavoué. L'association " Coalition pour Nitassinan " a soulevé le problème des vols aériens à basse altitude pratiqués par les forces de l'OTAN basés à Goose Bay (Labrador) qui occasionnent de graves perturbations pour l'environnement et les êtres humains entraînant, selon les Indiens, des attaques cardiaques et des fausses couches. Les Amérindiens se défendent aussi avec humour en disant: " Quand les Blancs voudront vraiment protéger les outardes, ils arrêteront les vols à basse altitude. Mais pour protéger les Indiens, ils ne le feront pas ! ". La crise a engendré des situations parfois tragiques qui me touchent beaucoup: ainsi à Schefferville, les mines ont été fermées, les Blancs résidents sont peu nombreux et l'on ne vient plus dans cette région que pour pêcher et chasser. L'idée de Gilbert Pilot est de réoccuper les terres de la Côte Nord, de replonger les jeunes générations dans leurs paysages d'origine et de créer des centres autochtones de ressourcement. Pour les Indiens, le lieu du rêve, c'est la forêt, pas la ville où les bruits enfouissent tout. Et si des enfants vont parfois jusqu'au suicide dans les réserves, c'est qu'ils ont perdu ce lieu du rêve. Leur spiritualité tient compte de l'imaginaire, du contact charnel avec la nature.

 
Comment cette démarche peut-elle trouver sa traduction concrète ?

 
E. N.: D'une façon générale, j'ai été frappé par la vitalité de la culture amérindienne. Si, dans beaucoup de réserves, la chasse et la pêche ne sont plus pratiquées comme mode de subsistance, l'esprit en demeure. Cette partie du Canada a été plus tardivement colonisée et missionnarisée, aussi la culture amérindienne y est-elle plus manifeste. En pays innu, le caribou, le saumon, les baies, c'est quelque chose dont on parle, que l'on mange. Ce qui est une façon de s'alimenter, une connaissance des saveurs, des odeurs et des sons constituent des aspects essentiels d'un véritable " art de vivre ". La nature qui pourvoit aux besoins des êtres humains et offre remède à tous les maux est une idée toujours très active chez les Innus. Jean Mallaurie a bien montré chez les Esquimaux innus que l'apprentissage se faisait beaucoup par les sens, l'importance d'une vraie pédagogie de l'environnement. Ce mouvement de réinsertion dans la culture amérindienne est d'ailleurs soutenu par des associations européennes. Mais qu'on le veuille ou non, on doit évoluer entre deux mondes, ce que représente bien Gilbert Pilot qui vit profondément sa culture, habite et travaille en fréquentant le monde occidental jusqu'en Europe avec l'espoir d'y trouver écho aux légitimes aspirations de son peuple. Cela nous renvoie à nos miroirs en posant cette question: que peut-on emprunter à la civilisation technique qui serve à imaginer un modèle social humain, des sociétés qui ne peuvent plus être tout à fait celles des ancêtres et qui, cependant, n'empruntent pas le chemin bourbeux et destructeur du libéralisme. Cette quête, chez les Amérindiens, se veut plus spirituelle qu'économique. L'un des rites de cette spiritualité, " la sweat lodge ", (hutte à sudation) connaît une véritable renaissance. C'était, avec celui de la pipe sacrée, le rite de purification le plus répandu chez les Indiens d'Amérique du Nord. C'est une construction faite de branchages, en forme de dôme, chargée de symboles, autrefois recouverte par des peaux et actuellement par des couvertures ou des bâches. On pratique un trou au milieu dans le sol, on introduit des pierres chaudes sur lesquelles on verse de l'eau. Le principe du sauna, en quelque sorte, mais un sauna de portée spirituelle car on y prie, on y communie avec le reste de la création.

 
Vous avez évoqué le besoin de ces populations à faire connaître et partager leurs façons d'être et de vivre. Comment cela s'exprime-t-il ?

 
E. N.: Ce mouvement amérindien n'est pas fermé, il s'adresse aussi à tous ceux qui veulent y participer et n'exclut pas, dans un souci de rapprochement et de partage des connaissances, le développement d'un " éco-tourisme " autogéré. Depuis un quart de siècle que je fréquente les Amérindiens, j'ai observé l'évolution des relations entre Occidentaux et Amérindiens. Sur la Côte Nord en particulier j'ai constaté la présence de Français de plus en plus nombreux. Des réseaux d'échanges existent entre les réserves, du nord au sud et de l'ouest à l'est du continent, voire avec les autres continents sur les plans indissociables du politique et du spirituel, et sur la base d'une reconsidération du rapport de l'homme à l'environnement.n

 


* Maître de conférence, enseignant chercheur à l'Université de Strasbourg, responsable du Centre de recherche interdisciplinaire en anthropologie (CRIA).

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Pour en savoir plus


L'Association Nitassinan et le Comité de soutien aux Indiens des Amériques publient une revue sur la culture et les problèmes amérindiens. Le no 2 (1985) a été consacré aux Innus. Nitassinan-CSIA-BP 307, 75229 Paris Cedex 05. Eric Navet, les Indiens d'Amérique du Nord, collection" Problèmes politiques et sociaux ", la Documentation française, no 448, 8/10/1982. Revue Autrement, " Terre indienne.un peuple écrasé, une culture retrouvée ", mars 1991.

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