Regards Juin 1997 - La Planète

ALGERIE
Mon pays pluriel

Par Zineb Laouedj *


Le drame algérien n'est pas seulement politique, il est aussi culturel et idéologique car le terrorisme est véhiculé par une idéologie intégriste. Je suis convaincue que sans intervenir à ce niveau de façon rationnelle et moderniste, on ne peut pas en terminer avec le terrorisme. Les partis islamistes véhiculent cette idéologie. Le terrorisme intégriste, lui, est rejeté massivement, avec ses crimes odieux, les enfants égorgés, les filles violées, les vieux décapités, les villageois assassinés en groupe. Mais son idéologie n'est pas repoussée avec autant de force, surtout lorsqu'elle est véhiculée par des partis islamistes se prétendant modérés et favorables à la démocratie.

 
La violence du verbe contre la femme

Les islamistes se partagent toujours les tâches. Aux beaux jours du FIS, Abassi Madani était l'homme du discours tandis qu'Ali Belhadj échauffait les esprits des jeunes dans les mosquées. Aujourd'hui, Mahfoud Nahnah, qui fut candidat à l'élection présidentielle pour l'ex-Hamas, occupe le premier de ces rôles. Les islamistes dits modérés agissent dans les écoles, dans les universités. Dans leurs discours la femme, surtout l'intellectuelle, c'est satan ! Ils recommandent de ne pas lire des écrivains comme Kateb Yacine ou Rachid Boudjedra et leurs noms et ceux de nombreux autres circulent sur des listes dans les écoles, ou ont été affichées dans les mosquées et à l'université. Les libraires sont " invités " à ne pas vendre les écrits modernistes. Le but de Mahfoud Nahnah comme de Abdellah Djaballah, d'Ennadha, est d'effacer toute une mémoire et une culture plurielles. Je suis née en 1954 et les Moudjahidettes, ces femmes martyrs de la guerre de libération comme Hassiba Ben Bouali ou Djamila Bouhaïr sont mes références. Copiant leurs tortionnaires coloniaux, les islamistes vont jusqu'à les traiter de " putains " pour tenter d'effacer le respect qu'elles inspirent aux femmes de ma génération afin de nous ramener en arrière. J'ai étudié la femme et la violence dans l'expression des partis islamistes, à la radio et la télévision, dans la presse, dans les prêches du vendredi et lors du discours religieux télévisé du lundi. J'ai noté plus de deux cents mots agressant les femmes, notamment ces héroïnes et les intellectuelles. Elles sont traitées de " mécréantes ", d'" occidentalisées ", de " juives " (!), etc. Cette violence verbale aboutit aux assassinats. Un exemple: lorsque les femmes ont demandé des amendements à ce code de la famille qui tient les Algériennes pour mineures, Djaballah a prononcé une véritable incitation au meurtre des femmes ! C'est pourquoi je souligne que les partis islamistes modérés sont peut-être plus dangereux que les autres aujourd'hui. Mahfoud Nahnah, déjà évoqué, avance masqué. Il change de discours selon les situations et le moment. Mais il appartient à l'Internationale des " frères musulmans " qui projette d'instaurer des Etats islamistes et des pratiques totalitaires dans tous les pays à majorité musulmane. Mais l'Algérie n'est ni le Yémen, ni l'Irak, des chrétiens et des juifs y vivent auprès des musulmans. Notre pays peut avoir un autre destin.

 
Quand le travail d'éditeur est un défi

Je suis engagée sur le front des idées et de la culture. Je suis poète, je continue à écrire en arabe littéraire et dialectal. J'essaie de créer une maison d'édition " Empreintes ", en Algérie même, ainsi qu'une revue du même nom. Mes deux premiers numéros sont prêts. Ce travail est un défi car la majorité de ceux qui ont tenté la même chose ont dû fuir ou se replier. Nous n'avons même plus une maison d'édition dirigée par une femme. Je suis présidente d'une association " Cahiers de femmes " à Alger. Nous avons publié une revue. Cette lutte féministe est très utile - je travaille à un livre à partir d'une enquête sur la souffrance des Algériennes face au terrorisme - mais je ne veux pas me limiter à cela. Je le répète, si l'idéologie intégriste n'est pas combattue sur tous les terrains possibles, on ne pourra pas sauver l'Algérie.

 
L'arabe, la langue d'une littérature

Je lutte pour une Algérie plurielle. Plurielle de langues, arabe et berbère, mais aussi de cette langue française, acquise certes sous le colonialisme, qui est également une des langues de la littérature et de la recherche algérienne. Une arabisation ouverte aurait pu réunir cette richesse pluraliste, ce qui aurait ouvert les Algériens aux autres cultures au lieu de les isoler. Il ne faut pas lier la langue arabe à l'intégrisme. En elle même, elle n'est ni moderniste ni archaïque. Avec d'autres écrivains algériens arabophones nous avons entrepris un travail de longue haleine, qui est aussi très dangereux: nous voulons désacraliser notre langue arabe. Certes, c'est la langue du Coran, mais elle existait avant lui. Pourquoi donc ne pas la libérer du sacré et ne pas lui permettre de véhiculer autre chose, de se moderniser ?

 
Le travail intellectuel contre la haine

Il ne faut pas oublier que le colonialisme a duré 130 ans. Et que la haine du colonisateur a pu glisser vers la haine de l'autre, de l'étranger, aidé par l'ignorance, l'analphabétisme, l'absence d'une histoire écrite de façon raisonnable et vraie. Il y a comme une substitution d'ennemi. Et puis il y a les peuples des pays colonisateurs. Le peuple français ou israélien ne sont pas mes ennemis alors que l'idéologie raciste l'est. C'est un exemple de tout ce que nous avons à conquérir dans les têtes à partir d'un travail intellectuel honnête. C'est à cela que je veux contribuer. Il y a aussi une lutte pour la laïcité en Algérie, afin que la religion soit respectée et pratiquée par qui le souhaite mais afin aussi qu'elle ne gère pas la vie des gens, ce qui doit se faire sur la base des lois internationales. Ce sont ces idées que je veux contribuer à faire progresser dans mon pays. Z. L.

 


* Poétesse, professeur de littérature à l'université d'Alger, arabophone.

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