Regards Juin 1997 - La Planète

ALGERIE
Une société où le citoyen se substitue au croyant

Par Latifa Madani


Débat entre Mgr Henri Teissier * Soheib Bencheikh ** et Hubert Hannoun ***

Pierre Claverie, évêque d'Oran assassiné au mois d'août 1996, voulait " construire sur (sa) terre d'Algérie une société où le citoyen se substitue au croyant ". Les rencontres 1997 d'Aubagne et de Bastia ont contribué à continuer son combat (1)

 
Mgr Henri Teissier:

Si évidente que nous paraisse la vérité de notre religion, elle laisse place à une marge humaine; celle de la compréhension et de l'interprétation qui varient et exigent intelligence, recherche et ouverture aux autres. La force de la conviction se partage par le témoignage et elle inclut le respect de la conviction des autres. Plus encore, elle s'enrichit de la part de vérité que peuvent apporter les autres. Nous autres, chrétiens, sommes peu nombreux en Algérie; mais nous sommes une différence. Et précisément, dans cette crise très grave de la société algérienne, nos amis musulmans sont intéressés à notre présence. Parce qu'ils considèrent qu'ils respectent là la différence. Pour eux, c'est important dans les relations inter-religieuses, mais aussi dans les relations internes à la communauté musulmane. Car nos amis musulmans ne tiennent pas à ce qu'on leur dicte leur Islam; à ce qu'un groupe leur dicte leur manière d'être musulman. Ils revendiquent le droit d'être musulman selon leur conscience. Donc, en nous entourant d'attentions, ils expriment ce désir de la société de parvenir à construire maintenant une communauté humaine où on travaille ensemble dans le respect de la différence. C'est une évolution tout à fait significative. Pierre Claverie le disait si justement: " La solidarité se bâtit dans le sang versé ensemble." Dans cette crise, nous découvrons un socle pour construire l'avenir. Nous sommes tous ensemble confrontés à la violence et tous ensemble nous devons trouver les solutions pour en sortir, reconstruire. Nous ne nous situons pas d'abord comme chrétiens ou musulmans mais comme des êtres humains qui souffrent - et résistent - ensemble dans cette crise. Il faut mesurer combien la réflexion en cours dans la société algérienne présente un espoir pour les autres. Elle prépare un avenir où chacun sera lui-même dans le respect de l'autre. Le point de départ de cette réflexion ce n'est pas le rapport entre les groupes religieux. Le point de départ c'est la vie de l'homme. Le point de départ c'est la vie de la société. Et le terrain d'une laïcité bien comprise, c'est ce point de départ là. Nous sommes tous ensemble des frères et des soeurs en humanité et nous devons chercher ce qui est bon pour l'homme. Car chaque être humain est précieux..

 
Soheib Bencheikh:

On ne peut pas poser la question de l'Islam et de la laïcité en terme de comptabilité ou d'incompatibilité. C'est une fausse problématique. N'attendez pas d'une religion d'inventer ou d'accepter la laïcité. Est-ce le catholicisme qui a inventé la séparation de la religion et de l'Etat ? L'a-t-il admise tout de suite ? La laïcité a force de loi. Elle ne se négocie pas, elle s'impose et elle garantit la liberté religieuse, la séparation entre les deux sphères, la neutralité de l'Etat à l'égard des croyances. La religion, elle ne s'impose pas, sinon elle devient fascisme. Le croyant est un chercheur de Dieu et non un tuteur de Dieu.(...) Mais, hélas, dans le monde musulman, les intellectuels démocrates ne participent pas au débat de l'Islam et se taisent, désignant les barbares comme seuls meneurs du débat. Et pour l'heure, il n'existe aucun projet sérieux pour adopter ou adapter la laïcité au monde musulman. Bien au contraire, mon identité de musulman devient le programme d'un gouvernement ou d'un parti. Cela est très grave. C'est pourquoi la laïcité est un bénéfice pour l'Islam. Elle le met à l'abri des manipulations et surenchères politiques, elle libère l'Etat de tout dogmatisme et donne à la religion plus d'autonomie.(...) Nous ne sommes plus à l'époque où la souveraineté d'une religion excluait l'autre mais où, grâce à la laïcité et aux droits de l'homme, on assure à toute religion dignité et souveraineté.(...) Toute religion a ses religieux. Ceux de l'Islam sont des personnes laïques (dans le sens de non-clercs), choisies en raison de leur compétence en sciences islamiques; elles ne sont ni sacrées ni consacrées. Cela rapproche davantage cette religion de la sécularisation souhaitable pour les institutions et de la rationalité nécessaire dans tout projet social.si les imams savaient réellement ce qu'est la laïcité, ils deviendraient ses plus ardents défenseurs. En fin de compte, le drame de l'Algérie n'est pas sans enseignement car chaque Algérien sait maintenant que c'est lui la source de la légitimité. Il est prêt à un Etat moderne et laïque, un Etat qui n'est pas une personne et qui ne peut donc pas se convertir en religion.(...) L'Algérie ne pourra vivre que si l'on sépare le religieux du politique.

 
Hubert Hannoun:

Qu'est-ce qu'un juif peut penser du thème qui nous réunit ? Je rappellerai d'abord, sur le plan idéologique que dans le Tanakh (la Bible considérée dans son canon juif) on trouve à 18 reprises ce propos: " Tu respecteras l'étranger, parce que tu as été étranger toi-même..." Sur le plan historique, comment le peuple juif, peuple de la shoah, peut-il voir d'un bon oeil l'intégrisme, c'est-à-dire l'exclusion ? ! Mais les choses seraient trop belles si l'on se restreignait à ces seuls arguments idéologiques et historiques. Parce qu'il y a des intégristes juifs.comme il y a des intégristes musulmans, chrétiens, politiques, etc. Il y a le docteur Goldstein qui a assassiné 25 musulmans en prière dans une mosquée d'Hébron. Il y a Igal Amir qui a assassiné - au nom de Dieu - le premier ministre d'Israël. C'est de l'intégrisme. Il a pour fondement idéologique l'affirmation de l'unicité du vrai. Le clivage social que nous vivons à notre époque est-il le clivage de la Tora, du Coran et de l'Evangile ? Je ne le crois absolument pas. Et c'est ce en quoi consiste ma laïcité. Ma laïcité de juif. Le clivage se trouve entre deux camps, celui des faucons et celui des colombes. Le clan des faucons, c'est ceux qui disent: ma vérité est la seule qui soit. Si tu n'es pas dans ma vérité - qui est celle de Dieu - je peux aller jusqu'à te tuer. Le clan des colombes c'est ceux qui n'emploient pas le " donc ", mais le " peut-être ". J'ai peut-être une part de vérité et je ne suis certainement pas le seul à en posséder. Ce matin, je me suis fait un devoir, scientifique, de recevoir en l'Eglise de Bastia la messe à la mémoire de Pierre Claverie. Qu'y a-t-il de différent dans une Eglise, dans une mosquée, dans une synagogue ? Oui, il y a des différences: les gestes par exemple. Mais il y a l'esprit, le même esprit. Il y a cette même ferveur. Celle qui a pour dénominateur commun la main tendue. C'est cela aussi la laïcité, c'est l'ouverture. L'absence d'antagonisme entre moi et l'autre. L'autre quel qu'il soit. L'autre qui me rappelle ce cri de Saint Exupéry: " Mon frère, si tu diffères de moi, loin de me léser, tu me rends service."

 


* Archevêque d'Alger.

** Grand mufti de Marseille

*** Professeur de philosophie, à l'Université d'Aix-Marseille.Animateur à la Radio juive de Marseille.

1. Le Festival Transméditerrannéen, la ville de Bastia (Corse) et la CCAS ont tenu ces rencontres publiques début février 1997.

retour