Regards Juin 1997 - La Planète

L'Algérie de la prochaine saison
Entre la violence et le vote

Par Paul-Marie De La Gorce *


L'Algérie connaît un double destin et déconcerte ceux qui, n'ayant pas vu, sur place, les étapes de son histoire récente, n'arrivent pas à la comprendre.

Durant les semaines qui ont précédé le 5 juin, attentats et massacres se sont poursuivis. Qu'ils n'aient pas empêché les élections de se tenir ne suffit pas à éviter que l'on s'interroge sur leur signification: traduisent-ils le soutien que l'islamisme armé aurait dans la population de sorte que la représentativité du gouvernement, de l'assemblée, des partis, serait en cause ? C'est au fond ce que suggèrent ceux qui, depuis plusieurs années, réclament un compromis avec les organisations islamistes clandestines et qui ont même prétendu, au moins jusqu'à l'élection présidentielle du 17 novembre 1995, que l'Etat algérien ne fonctionnait plus, que le pays était paralysé et que rien ne serait possible tant qu'on n'aurait pas consenti à tout ce qu'il fallait pour parvenir à un accord avec l'islamisme armé. Il faut se souvenir que telle était l'analyse d'un bon nombre de " spécialistes " qui, du reste, n'allaient jamais en Algérie depuis des années et que, surtout, c'était celle du gouvernement américain lui-même, naturellement suivi par un bon nombre de gouvernements européens. C'est en tout cas la position que l'on maintint à Washington jusqu'aux derniers mois qui précédèrent l'élection présidentielle de 1995. Et c'était sur cette analyse qu'était basée la fameuse " plate-forme " adoptée au couvent de Sant'Egidio, près d'un an plus tôt, par l'ancien parti unique, le FLN, dont le secrétaire général était alors Abdelhamid Mehri, le FFS d'Aït Ahmed, le parti des travailleurs, naguère trotskiste, de Louisa Hanoun, le MDA de l'ancien président Ben Bella et le FIS lui-même, c'est-à-dire l'ancien parti islamiste qui, après la suspension des procédures électorales en janvier 1992, choisit la lutte armée et dont la branche militaire, l'AIS, rivalisait avec les activités terroristes de groupes islamistes armés (GIA). C'est d'ailleurs avec une aide américaine très concrète qu'était venu à Sant'Egidio le représentant officiel du FIS aux Etats-Unis, Anouar Haddam, lui-même issu des GIA.

 
L'islamisme armé contre la société dans son ensemble

Mais cette analyse, on le sait, fut entièrement démentie par le déroulement de l'élection présidentielle. La preuve fut alors faite que les violences perpétrées par l'AIS et les GIA n'empêchaient pas l'Etat, ni la société, ni l'économie, de fonctionner. Les électeurs algériens mirent alors un véritable acharnement à voter - comme du reste les communautés algériennes à l'étranger - bravant ainsi les consignes et les menaces du FIS et des autres organisations islamistes clandestines. Tous les pronostics faits alors par bon nombre de " spécialistes ", comme aussi par plusieurs ambassades occidentales et par leurs services, furent impitoyablement démentis par les faits. C'est qu'on avait ignoré les changements survenus en Algérie depuis le début de l'année précédente. On peut situer à la fin du Ramadan de 1994 le point culminant de la puissance de l'islamisme armé, le moment où l'Etat algérien paraissait vaciller et où il n'était question partout que d'un compromis qui donnerait les principaux leviers du pouvoir aux mouvements islamistes. Le tournant décisif fut pris quelques mois plus tard quand, malgré les réticences profondes du gouvernement et d'une partie de l'état-major, il fut décidé de laisser la population s'armer pour mettre en échec les groupes islamistes. Elle avait commencé à le faire en plusieurs secteurs, par exemple en Kabylie, sans qu'on l'ait officiellement accepté: désormais, ce fut un choix stratégique. A partir de là, les groupes d'autodéfense furent mis en place dans la plus grande partie du pays et l'islamisme armé perdit toute chance de gagner. C'était, en fait, la condition nécessaire à sa mise en échec. Il était hors de question, en effet, que l'armée, à elle seule, puisse en venir à bout. Ses effectifs se montent à quelque 165 000 hommes dont pas plus de 60 000, tout au plus, pouvaient être effectivement sur le terrain. Dans un pays de quelque 29 millions d'habitants, ils ne pouvaient assurer un réel contrôle du territoire. Seule la résistance de la population elle-même pouvait être décisive, et c'est ce qui advint.

 
Une opposition quotidienne aux directives des intégristes

C'est par là, aussi, que le drame algérien prit sa véritable signification. On a pu enfin vérifier que la lutte engagée il y a cinq ans et qui se poursuit encore n'oppose pas l'islamisme armé au pouvoir en place et à ses forces de sécurité: elle oppose l'islamisme armé à la société algérienne, dans son ensemble. S'il en avait été autrement, la lutte aurait pris un tout autre cours et les groupes islamistes auraient fini par l'emporter contre les faibles effectifs qui lui étaient opposés et l'armée elle-même, comme beaucoup de " spécialistes " l'ont formellement annoncé, aurait éclaté en morceaux. Mais c'est la société qui a résisté. Elle l'a fait chaque jour par le seul fait de s'opposer quotidiennement aux directives implacables des groupes intégristes. Ceux-ci ont voulu interdire l'ouverture des écoles et en ont brûlé plusieurs centaines: elles ont continué à fonctionner. Chaque jour les instituteurs ou institutrices étaient en danger de mort quand ils faisaient leurs classes: ils ont continué. On a voulu interdire la publication des journaux: ils paraissent tous les jours. On a tué nombre de journa listes de la télévision et de la radio: elles ont continué à émettre. On a voulu proscrire l'enseignement des filles: elles vont toujours au lycée, à l'école ou dans les facultés. C'est à ces signes que l'on pouvait voir la formidable capacité de résistance - il faut dire aussi: le courage - des Algériens aux pressions de l'islamisme armé.

 
Le triangle Alger- Blida-Medea au coeur de la violence

Pour en comprendre les raisons, il faut d'abord prendre la mesure et observer la nature des actions qu'il mène, telles qu'elles sont depuis la fin de l'année dernière. Dans la très grande majorité des cas, elles sont concentrées dans une région clairement déterminée: le triangle Alger-Blida-Medea, et presque nulle part ailleurs. Cette concentration s'explique par le voisinage de l'agglomération algéroise et de zones particulièrement difficiles d'accès, comme on en a eu l'expérience au temps de la guerre française d'Algérie. C'est à Alger et dans ses environs, en effet, que les groupes armés continuent de recruter. On connaît la sociologie de leurs effectifs: ils viennent des familles victimes de la répression et animées par une volonté de revanche ou de vengeance, des hommes engagés depuis trop longtemps dans la lutte pour pouvoir se dégager, des jeunes gens tentés par l'aventure - mais ils sont de moins en moins nombreux dans ce cas - ou surtout en difficulté avec les autorités, très souvent pour des raisons de droit commun, un petit nombre d'autres animés par un sincère fanatisme religieux. En réalité, les activités auxquelles ils en sont réduits maintenant achèvent évidemment de creuser le fossé qui les sépare de la population: le massacre de femmes et d'enfants soulève naturellement contre eux un sentiment général d'horreur. Qu'ils agissent presque toujours à l'arme blanche signifie seulement que le temps n'est plus où ils disposaient facilement d'armes et de munitions. Du reste, ils n'affrontent pratiquement plus jamais les forces de sécurité, préférant des raids sur les villages isolés ou des attentats à la voiture piégée. Hors des couteaux, des scies et de haches, ils ne peuvent se procurer que des explosifs pris dans les stocks des entreprises de travaux publics et qui font aussi l'objet d'une contrebande sur certains points de la côte algérienne. C'est assez pour entretenir en Algérie un très lourd climat de violence: ce ne sera plus jamais assez pour que l'islamisme armé ait des chances de vaincre. Mais la lutte contre celui-ci ne pouvait et ne devait pas être de nature exclusivement militaire et sécuritaire. Elle devait être aussi politique et sociale. L'élection présidentielle en fut le témoignage le plus spectaculaire et il faut se souvenir que, le lendemain même du scrutin, Alger vit se déchaîner un raz-de-marée populaire où s'exprimait, dans une extraordinaire exubérance, l'espérance de sortir du cauchemar. Une chance existait alors, qui ne fut pas saisie. On aurait pu penser à exploiter cette victoire éclatante sur l'intégrisme armée en provoquant des élections législatives à court terme, en forgeant une alliance entre toutes les forces politiques et sociales qui, avec de naturelles différences, veulent une Algérie démocratique. Beaucoup en furent partisans. On choisit, au sommet de l'Etat, d'agir prudemment et par étapes.

 
Les enjeux restent les mêmes pour le nouveau échiquier politique

Le projet de constitution, destiné à éviter à l'Algérie un régime d'assemblée dont elle ne pouvait supporter les inconvénients, aboutit à un compromis qui divisa les partis républicains, et n'obtint, au référendum de l'automne dernier, qu'une approbation équivoque et résignée. L'annonce d'élections législatives, puis municipales, durant cette année, laissait prévoir une mobilisation politique qui montrerait, une fois de plus, le refus de l'islamisme armé par la société algérienne. Force est de constater que les partis qui se disent eux-mêmes démocratiques et républicains ne saisirent pas cette occasion de faire front commun. Ils allèrent à la bataille du 5 juin en ordre dispersé. De surcroît, une autre chance, la meilleure peut-être, fut tragiquement perdue avec l'assassinat du secrétaire général de l'UGTA, la grande centrale syndicale algérienne, Abdelhak Benhamouda. Il avait pris la difficile décision de fonder un parti, favorable aux choix principaux du président de l'Etat, Liamine Zeroual, et celui-ci l'y avait notoirement encouragé. Tout le monde savait que ce serait le parti dont le pouvoir en place souhaitait le succès et que ce serait, cependant, un parti indépendant, incarnant, comme Benhamouda lui-même, la résistance populaire, et en particulier ouvrière, à l'islamisme armé, et capable de défendre les intérêts économiques et sociaux des Algériens, comme l'avaient montré les luttes récentes menées par l'UGTA. Ce n'est pas pour rien, on l'imagine, qu'Abdelhak Benhamouda a été assassiné: il était celui, peut-être, qui pouvait donner leur plus forte signification aux élections législatives. La création, après sa mort, du RND, sur des bases théoriquement semblables, ne pouvait y suppléer. Après ces élections, un nouvel échiquier politique est en place, mais les enjeux resteront les mêmes.

 


* Ecrivain, journaliste

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