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Cannes, ses étoiles rallumées Par Marcel Martin |
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Rarement un jury de Cannes aura concocté un palmarès aussi satisfaisant que celui que présidait Isabelle Adjani.
Et d'abord avec la jolie surprise de la double Palme d'or à des oeuvres exigeantes et optimistes tranchant sur un environnement plutôt voué à la violence et au désarroi.
Du vétéran Shohei Imamura, l'Anguille éclate d'une chaleureuse vitalité à travers le personnage d'un brave type traumatisé par son passé criminel et qui n'a trouvé d'autre interlocuteur, durant ses années de prison, que le poisson qu'il conserve dans un aquarium tout en cherchant à refaire sa vie avec l'aide d'une jeune femme elle aussi déboussolée.
Arrivée à la dernière minute pour cause de possible censure iranienne, Abbas Kiarostami nous donne, dans le Goût de la cerise, une subtile et fervente leçon de confiance en la vie à propos d'un suicidaire qui ne trouve personne pour jeter quelques pelletées de terre sur son futur cadavre: encore une belle réussite de ce cinéaste qui sait si bien inscrire la fiction dans la réalité.
Le Prix très circonstanciel du 50e Anniversaire a couronné à juste titre l'oeuvre de Youssef Chahine pour " l'humanité, la tolérance et le courage " dont il a fait preuve tout au long de sa carrière et, cette fois encore, avec le Destin, pamphlet politique contre l'intégrisme à partir de l'exemple du philosophe arabe Averroès qui, au XIIe siècle, lutta contre les dérives extrémistes de certains " fous de Dieu ". Les Prix du scénario et de la mise en scène sont allés à des films discutables, mais pour leur principale qualité: l'un, Tempête de glace, d'Ang Lee, brosse un portrait grinçant mais assez plat de la classe moyenne américaine en pleine panique sentimentale tandis que l'autre, Happy together, de Wong Kar Wai, met en scène avec un extraordinaire brio visuel les aventures argentines de deux jeunes homosexuels de Hong Kong. Ce film convulsif et provocant aborde avec franchise le thème qui figurait dans une bonne dizaine de films et semble n'être plus tabou nulle part, sauf en Chine où le réalisateur Zhang Yuan s'est vu retirer son passeport (après avoir dû monter en France son Palais de l'Est-Palais de l'Ouest) pour avoir décrit avec une froide audace la séduction d'un policier pékinois par un jeune homosexuel. Le trop modeste Prix du Jury attribué à Western de Manuel Poirier (Marion) signale la bonne prestation du jeune cinéma français: cette errance picaresque de deux hurluberlus à travers la Bretagne met en oeuvre un naturalisme ici bien tempéré mais qui s'incarne avec une rigueur glaciale dans la Vie de Jésus, de Bruno Dumont (mention pour la Caméra d'or) tandis que Marius et Jeannette, de Robert Guédiguian est une petite merveille de saveur et de rondeur marseillaises. La Femme défendue, de Philippe Harel (les Randonneurs) fait figure de tour de force par le filmage entièrement en caméra subjective d'une jeune femme (Isabelle Carré, éblouissante) que drague et conquiert un homme qu'on ne voit donc pas. Mais le risque pris par Mathieu Kassovitz avec Assassin(s) a reçu un accueil houleux au festival pour avoir tenté de dénoncer par l'accumulation et la saturation de la violence le lavage de cerveau médiatique qui peut conduire au meurtre des individus drogués d'images. Si certains films ont pu donner l'occasion aux amateurs de se rincer l'oeil dans le déchaînement spectaculaire, d'autres offraient la possibilité de se laver le regard dans l'ascèse de la représentation. Ainsi Voyage au début du monde, de Manoel de Oliveira, parcours physique et mental d'une admirable simplicité, Suzaku, de Naomi Kawase, ode contemplative à la beauté du monde (Caméra d'or) et The House, du prodige Lituanien Sharunas Bartas, élégie onirique et musicale peuplée de fantômes muets dans une pénombre méditative. |