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Beaucoup de bruit pour rien Par Jean-Pierre Jouffroy |
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Le bruissement du papier de journal a retenti à nos oreilles ces temps derniers à nous en froisser les tympans.
Il s'agissait, paraît-il, de défendre l'art contemporain contre les agressions de l'extrême droite.
Noble affrontement pour lequel on se devait de convoquer des champions la lance haute de la dextre et le bouclier assuré sur l'avant-bras gauche.
Las, las, cette querelle, comme la rose du poète, elle a dessus la place sa beauté laissé choir.
L'hypothèse qui servait de consensus aux cohortes diverses était celle même qu'il aurait fallu mettre en doute: à savoir que la politique officielle et ses choix étaient bien représentatifs de l'art au travail en cette fin de siècle.
Evidemment, à partir de cette hypothèse extrêmement contestable, chacun de se récrier: le ministère de la Culture avait beau jeu de se poser en défenseur de l'art contemporain alors qu'il ne défendait, en fait, que ses propres choix ségrégationnistes, et les uns et les autres à l'envi.
La seule contestation venait de quelques voix qui, en réalité, font la paire dans cette constitution d'un art officiel, celles de ceux qui réclament un retour au bon métier, au " bon goût ". Ainsi se créait un couple faussement antagoniste. La réalité n'a pas tout à fait cette figure. Il existe dans le monde artistique un courant et même un courant assez fort qui est un courant de la dénégation. Son existence, comme tout autre, n'a besoin d'aucune justification. En particulier, les communistes ne peuvent pas s'étonner que des artistes expriment à leur façon ce qu'ils ont désigné comme une crise structurelle de la société. La question ne peut donc être en aucun cas de faire le procès de cette démarche. Autre chose est d'analyser avec lucidité le profit que peuvent en tirer des instances officielles. Cela n'a même pas le mérite de la nouveauté: sous Giscard, le ministère de la Culture faisait la cour au Surréalisme non pas tant pour ses vertus corrosives que pour retourner cette corrosion contre l'art, pour amorcer la démarche, si usuelle aujourd'hui, que proclame la mort de l'art. C'est " la mariée mise à nu par ses célibataires même ". L'antienne de la fin de l'histoire, de la fin de la philosophie et de la fin de l'art a précisément pour but de désarmer tout ce qui pourrait mettre à nue la mariée. Les institutions publiques et privées se concentrent pour créer la mode quitte à jeter les artistes comme la pelure de l'orange après l'avoir mangée. C'est pourquoi l'art officiel, même s'il est éclectique, refuse le pluralisme. En effet, la création contemporaine est plurielle de courants qui sont éventuellement antagonistes, parce que, normalement, ils s'affrontent. Mais il n'y a pas de raison que la descendance de Marcel Duchamp (qui n'adorait pas les reconnaissances de paternité) étouffe la descendance de Cézanne, de Claude Monet ou de Mondrian. Pour reconnaître cela, il faudrait que les " décideurs " de l'art veuillent bien considérer qu'ils ne sont pas en mesure aujourd'hui - pas plus que leurs collègues d'hier - de savoir ce qui est bien et ce qui n'est pas bien dans ce qui se fait. L'auteur de ces lignes avait fait observer à Jack Lang qu'une bonne politique d'achat serait celle qui, si on l'avait appliquée en 1907, aurait fait acheter par hasard et contre l'opinion des " experts " les Demoiselles d'Avignon. En un mot, si les décideurs d'aujourd'hui sont sûrs d'avoir raison, nous pouvons, nous, être sûrs que, comme leurs devanciers, ils ignorent une bonne part de la réalité de l'art en train de se faire. |