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L'Irlande, meilleure élève de l'Europe ? Par Jean-Michel Galano |
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Dublin devenu un immense chantier.
Hôtels, immeubles de bureaux rutilants poussent comme des champignons dans les rues populaires éventrées.
La capitale figure les transformations qui travaillent la société irlandaise.
Vitrine, parfois caricaturale, d'une Irlande qui se pose volontiers en meilleure élève de l'Europe maastrichtienne et en exhibe aussi les contradictions.
Ainsi en est-il de la pauvreté .
On ne voit plus guère ces gosses déguenillés qui harcelaient les passants ni les petits renifleurs de colle, les glue sniffers.
Dans Kevin Street et Gardiner Street les HLM ont été réhabilités.
La pollution a décru avec l'interdiction de la vente de charbon en ville.
Les transports en commun sont plus nombreux et plus réguliers.
Le chômage a baissé officiellement jusqu'à représenter 11% de la population active après avoir atteint plus de 18%.
Mais, nous dit une assistante sociale, " si la pauvreté a un peu régressé elle n'a pas disparu.
Disons qu'elle est surtout devenue moins visible grâce aux mécanismes de surendettement.
Quant aux effets sociaux de la crise, drogue, maltraitance, insécurité, on ne voit pas d'amélioration ".
" Nous ne faisons pas la fine bouche ", semble rétorquer Peter O'Reilly, secrétaire général de l'ATGWU, la confédération syndicale la plus revendicative, "mais l'élément décisif est la flexibilité. La masse des embauches se fait hors statut, hors de toute garantie. Certes, le différentiel est positif, y compris en termes de masse salariale. Cependant, on ne prend jamais en compte la casse de l'emploi dans un certain nombre de secteurs hautement productifs mais trop peu rémunérateurs pour les capitaux, et les effets sociaux à terme, de cette déstructuration. Au lieu de s'attacher à reconquérir des filières, par exemple dans l'alimentation ou le bois, on a fait le choix du tout-tourisme, de la spéculation immobilière, le choix aussi d'accueillir des délocalisations. La pression sur les salaires est considérable, mais c'est dans leurs droits que les salariés sont les plus malmenés, à commencer par les plus jeunes." Les Irlandais commencent à voir apparaître chez eux des pratiques nouvelles, lourdes de menaces. Seamus, délégué du personnel dans une entreprise du secteur bancaire, évoque une entreprise spécialisée dans le nettoyage des locaux industriels fonctionnant exclusivement avec du personnel français, de très jeunes gens."Ils ont répondu à nos camarades qui leur proposaient de se syndiquer, qu'ils sont intégralement sous la coupe de leur employeur et qu'ils n'ont pas le droit de se syndiquer. Est-ce cela, l'Europe sociale ? " Certes, la politique actuellement suivie par un gouvernement de centre gauche a réussi à tarir l'émigration et à ramener au pays un certain nombre de travailleurs qualifiés. Certes, le pouvoir d'achat moyen des salaires a légèrement progressé. Certes, le parc automobile s'est accru, au grand profit d'ailleurs des marques allemandes. Mais si l'Europe a permis à l'Irlande de rompre le tête à tête avec la Grande-Bretagne, elle ne l'a pas rendue moins vulnérable sur le plan économique. Pour le moment, les grues continuent à tourner sous le ciel de Dublin." Le trait le plus encourageant de cette période, observe Peter O'Reilly, c'est que les aspirations à mieux vivre s'affirment énergiquement, ainsi que l'exaspération devant les inégalités sociales. L'expérience montre que l'Irlande n'est pas vouée à l'immobilisme. Mais elle montre aussi, et c'est de mieux en mieux perçu, que l'afflux financier n'est pas automatiquement porteur d'avancées sociales, ni même économiques.quoi qu'il en soit, il faudra bien que les gens s'en mêlent." Alors, l'Irlande, meilleure élève de l'Europe ? Peter s'en amuse: " Disons qu'ici, les gens apprennent vite et sont lents à oublier." En tout cas, ils ne se contenteront certainement pas d'attendre.n J.-M. G. |