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La culture sûreté Par Michel Lallier * |
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Le travail est-il soluble dans la sûreté nucléaire ? Lorsqu'on ouvre le débat sur le nucléaire civil en France, seuls les arguments techniques, économiques, scientifiques et quelquefois écologiques sont pris en compte.
La question centrale de la place du travail est absente.
Alors où en est le travail aujourd'hui dans les centrales nucléaires ?
Le groupe consultatif international pour la sûreté nucléaire définit le concept de culture sûreté en relation directe avec les réactions et façons de penser habituelles des individus ainsi qu'avec le style des organismes. Ce point de vue relie bien la culture sûreté aux caractéristiques des rapports sociaux de vie et de travail dans l'entreprise. Par conséquent, la culture sûreté, la sûreté elle-même ne dépendent-elles pas aussi de la façon dont les hommes appréhendent, vivent et peuvent (ou ne peuvent pas !) agir sur les choix fondamentaux qui sont à l'origine des organisations du travail, ainsi que sur les choix qu'ils doivent opérer en permanence dans leurs situations de travail ? Or, ce qui caractérise l'ensemble des moyens mis en oeuvre ces dernières années afin d'améliorer le niveau de sûreté, c'est qu'ils se rapportent avant tout à la technique, ou à une formation dont le contenu reste essentiellement procédural. L'intérêt porté à l'homme, dans le cadre des études du " facteur humain ", ne recherche le plus souvent, dans ce dernier, que les causes de défaillances et non la mise en évidence de l'intelligence humaine, source essentielle de la qualité de ce qu'il produit et seule capable de gérer l'ensemble des inévitables dysfonctionnements. La culture sûreté, telle qu'elle est ainsi présentée, ne devient alors qu'un modèle culturel, une somme de comportements prescrits, applicables quelles que soient les conditions organisationnelles et donc indépendants des choix économiques et politiques qui, de fait, guident les choix d'organi sation du travail. Ces choix actuels en matière de maintenance se traduisent par l'externalisation vers la sous-traitance de la quasi-totalité des travaux. Trente mille salariés, dont 25% de précaires (contrats à durée déterminée, intérimaires, saisonniers, etc.) se répartissant au sein de 1 200 entreprises, avec plus de 80 statuts différents (conventions collectives), assurent donc l'entretien et la maintenance des centrales nucléaires. Ces salariés dont l'emploi (sa forme et son contenu), la santé (dosimétrie), le mode de vie (déplacements, nomadisme) dépendent essentiellement des critères économiques définis par la relation client-fournisseur, peuvent-ils intervenir sur le contenu de leur travail ? Leur intelligence pratique est-elle reconnue ? L'expérience du réel prouve que non; la menace sur l'emploi est trop forte. Et pourtant ils gèrent au quotidien, seuls, l'ensemble des dysfonctionnements qui résultent de l'écart inévitable entre la prescription et le travail réel; cette somme de connaissances, de pratiques du travail qui est la source du résultat final et, en définitive, de la sûreté, reste totalement invisible. De l'autre côté, des agents EDF cantonnés dans un rôle de prescription et de donneurs d'ordres ont vu leur savoir-faire acquis au cours de nombreuses années être transféré vers une population de salariés instable, précarisée, mal formée. Une grande partie de ce savoir-faire a d'ores et déjà disparu. Le plaisir au travail qu'offrait cette position de démiurge du nucléaire a fait place à la souffrance: sept suicides en dix-huit mois sur un site nucléaire, un taux de dépressivité alarmant, relevé par la médecine du travail sur tous les sites. Dès lors, ne faut-il pas, dans ce débat sur le nucléaire, ajouter aux arguments techniques, économiques, écologiques, la question de la centralité du travail ? |
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* Responsable syndical CGT site nucléaire de Chinon. |